Un dessin de Léonard de Vinci (1452-1519) – Trésor National

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La découverte d’une vie, celle qu’on n’oserait imaginer !

La découverte d’un chef d’oeuvre que l’on croyait disparu s’apparente souvent à une enquête policière. L’expert, spécialiste des maîtres anciens et des beaux-arts, est souvent un détective de l’histoire, qui doit accumuler les indices, les faits, les relier et élaborer une théorie jusqu’à la certitude de la preuve. C’est dans ce métiers à la « Hercule Poirot » et dans un mystère qui tient à la fois d’Agatha Christie, du « Da Vinci Code » et de Donna Tratt (« Le Chardonneret ») que s’inscrit l’histoire de la (re)découverte du dessin disparu de Léonard de Vinci.

Léonard de Vinci (Vinci 1452 - Cloux 1519) "Etude de Saint Sébasien dans un paysage" Recto et verso du dessin avec écriture inversée et schémas. 19,3 X 13 cm Provenance : Coll particulière France

Léonard de Vinci (Vinci 1452 – Cloux 1519)
« Etude de Saint Sébastien dans un paysage »
Recto et verso du dessin avec écriture inversée et schémas.
19,3 x 13 cm – Provenance : coll particulière France

Patrick de Bayser est un expert en dessins anciens bien connu du milieu de l’art, des commissaires-priseurs, des marchands et des collectionneurs. Il connaît les coins et recoins de Drouot et de ses mystères. Il a écrit à ce sujet  Le piéton de Drouot, un abécédaire pour les amateurs et les néophytes de la salle des ventes mythique. Son second ouvrage,  le Nu,  est un roman et non un ouvrage documentaire, où il déploie sa verve de conteur sur un artiste maudit à mi-chemin entre Porbus, héros du Chef d’oeuvre inconnu (Balzac) et Amedeo Modigliani, « il novo pilota ».

Quelques mois auparavant,  Patrick de Bayser, était appelé par Thadée Prate, directeur du département des tableaux et dessins anciens de l‘étude Tajan pour un carton à dessin : une vente à compléter, un catalogue à clôturer, jusque là rien d’extraordinaire, la routine dans ce métier. A l’intérieur de ce carton se trouvaient quatorze dessins italiens, chacun avec des attributions prestigieuses. Un dessin va retenir son attention, celui-ci porte l’annotation Michel-Ange, mais ce n’est pourtant pas cette magnifique signature qui va l’attirer.

Patrick de Bayser dans son bureau (cherchez l'erreur!)

Patrick de Bayser dans son bureau 
(cherchez l’intrus!) ©ThegazeofaParisiene

l s’aperçoit que le dessin est recto verso posé sur une feuille de montage bleue. Il reconnaît ce trait de crayon unique, des hachures de droite à gauche, de bas en haut, des « repentirs », une esquisse de paysage et surtout, au dos, une écriture en miroir et des schémas. Son instinct lui dit : « Ce n’est pas Michel-Ange

c’est Léonard ! » Immédiatement, il sait qu’il est devant un chef-d’œuvre, son cœur bat à toute allure : si ce rêve se réalisait ?

Ce rêve qu’il faisait il y a quelques années, en 2003, en visitant une exposition organisée par la conservatrice Carmen C. Bambach, à New York, au Metropolitan Museum  « Leonardo da Vinci Master Draftsman », ou encore au Louvre où avait lieu une exposition complémentaire des dessins du maître. Il profite de ces deux événements pour étudier la technique de Léonard et retourne à plusieurs reprises dans ces deux musées en se disant : « et si un jour… ».

 

Léonard de Vinci "Saint Sébastien de trois quart lié à un arbre" N°35 et au dos schémas du catalogue du MET

Léonard de Vinci
« Saint Sébastien de trois quart lié à un arbre » et au dos schémas. N°35 du catalogue de l’exposition du Metropolitan

Patrick de Bayser repère les indices, identifie les traces, échafaude les hypothèses comme Sherlock Holmes et son esprit déductif :  une écriture inversée en miroir, les hachures, le sens de la composition… Nous sommes vraiment en plein « Da Vinci code » !

Premier indice : le style et l’art du paysage. Le sujet est un Saint Sébastien, avant son martyr qui accepte son sort. Sa peur de la mort est soulignée par les repentirs à la plume, plus grasse et sombre, renforçant le travail de l’artiste. Michel-Ange (1475-1564) est d’une génération postérieure de vingt ans. La technique de Léonard appartient au XVè siècle, celle de Michel-Ange au Cinquecento. Le détail caractéristique d’un paysage de rochers est  typique des peintures de Léonard de Vinci : immédiatement, le rapprochement s’effectue avec La Vierge aux Rochers (1483) ou La Vierge à l’Enfant avec Sainte-Anne (1508). Les scènes se déroulent sur un fond de paysage composé de sommets rocheux en continu derrière les personnages. Le paysage est montagneux et aride. Il donne à la scène religieuse un caractère poétique et irréel. Ce traitement particulier du paysage, propre à la peinture de Léonard de Vinci, est comme une signature.

Le fameux carton à dessins avec étiquette : "A voir , Etude Tajan"

Le fameux carton à dessins avec étiquette : « A voir , Etude Tajan » ©ThegazeofaParisiene

Tous les dessins de Léonard ont été conservés par Francesco Melzi, son élève, qui a mis en ordre le Traité anatomique et le seul ouvrage publié Le Traité de la peinture.

Deuxième indice : le dessin, soigneusement inscrit sur une feuille rectangulaire, est très fin, et lorsqu’on le retourne, on découvre deux schémas scientifiques traitant de lumière et d’optique. Ils concernent la répartition de la lumière, une étude que l’on retrouve beaucoup plus développée dans le manuscrit « C », conservé à la bibliothèque de l’Institut de France, parmi les Carnets (ou Codex) de Léonard de Vinci (numérotés de A à M depuis la fin du XVIIIè siècle). Ces douze carnets datent de 1487 à 1508 environ. De formats et de contenus variés, ils sont davantage scientifiques et techniques qu’artistiques. Certains, de très petit format, pouvaient tenir dans la poche de l’artiste. Ils contiennent des notes, des croquis et des ébauches de traités sur des sujets divers qui n’ont pas encore tous perdu leur mystère. Composé en 1490-1491, le manuscrit C est consacré à l’ombre et à la lumière, c’est-à-dire aux variations des formes en fonction de leur éclairage et à diverses observations d’optique appliquées à la peinture.

Troisième indice : l’écriture et la langue. L’écriture de Léonard de Vinci – qui était gaucher – est inversée et se lit de droite à gauche. C’est un travail de gaucher comme le prouvent également les hachures de gauche à droite, et c’est une différence de taille avec les autres artistes. Sa langue est l’italien mêlé de dialecte lombard. Son orthographe est personnelle et il n’use d’aucune ponctuation ni d’accentuation.

Détail montrant les hachures de gauche à droite et de haut en bas typiques d'un gaucher. On peut observer les repentirs encre noire.

Détail montrant les hachures de droite à gauche et de bas en haut  typiques d’un gaucher. On peut observer les repentirs à l’encre noire.

Quatrième indice la pliure du dessin. Pour Patrick de  Bayser, la pliure du dessin nous renseigne sur la vie et sur l’usage de ce dessin. Ce dessin a dû être retourné très souvent car il devait constituer un modèle pour les disciples et les successeurs de Léonard de Vinci. Il était certainement considéré comme étant de la main de Léonard de Vinci, ce qui lui conférait le statut d’un modèle ou d’un dessin canonique. On sait que le dessin était à Milan, à portée de main des peintres de la Renaissance contemporains de Léonard de Vinci, qui se sont inspirés du Saint Sébastien, comme Cesare da Sesto (1447-1523), Marco Palmezzano (1460-1539) ou Giovanni Antonio Biazzi dit il Sodoma (1477-1549). Il a été souvent copié, notamment par Pompeo Leoni (1533-1608). Ce sculpteur italien a été le détenteur des dessins et carnets de Léonard de Vinci, dont il possédait d’importantes collections. Le maître a été pour cet artiste de la seconde Renaissance au service de Philippe II d’Espagne, une source d’inspiration permanente, en particulier pour les grands mausolées de Charles-Quint et de Philippe II au palais de l’Escorial et, également pour sa bannière de Saint Sébastien. Il joue un rôle important dans notre récit car ses carnets et dessins, où figurent d’autres Saint Sébastien, sont aujourd’hui conservés à la bibliothèque Ambrosienne de Milan et qui constitue le Codex Atlanticusen raison de son grand format (64,5 × 43,5 cm) rappelant celui des atlas. Le Codex Atlanticus couvre une longue période de la vie de Léonard de Vinci, de 1478 (des feuillets dans lesquels il cite son oncle, Francesco d’Antonio) à 1518 (ses projets pour la construction d’un Palais royal à Romorantin).

(*surligné en jaune) doc du Codex Atlanticus indiquant qu'il existe *huit études du Saint. Document du catalogue du MET

(*surligné en jaune) page du Codex Atlanticus indiquant qu’il existe *huit études du Saint.
Document extrait du catalogue du MET

Puis le grand trou noir de l’histoire arrive et la trace des dessins de Léonard de Vinci se perd dans les méandres des successions, dispersions, vols et pillages qui ont émaillé l’histoire de l’Europe. Sait-on ainsi que l’Institut de France conserve les carnets de Léonard de Vinci à la suite de la campagne d’Italie (1796) de Bonaparte ? Lorsque Bonaparte entra à Milan en vainqueur, en 1796, à la tête de l’armée de la jeune République française, il imposa à la Lombardie un tribut de guerre et la confiscation d’œuvres scientifiques et artistiques majeures. Ses délégués, et notamment le mathématicien Gaspard Monge, choisirent à la Biblioteca Ambrosiana plusieurs caisses de biens qui prirent le chemin de la France et plus particulièrement de la Bibliothèque nationale à Paris. Seuls les douze carnets furent remis à l’Institut car là les attendaient des savants capables de les étudier, ce qui fut fait dans les années suivantes. En 1815, lors de l’occupation de Paris par les alliés à leur tour vainqueurs de Napoléon, la restitution des biens artistiques fut décidée, mais l’on pensa surtout à visiter les grands dépôts. Les petits manuscrits de l’Institut, ni repérés ni réclamés, furent tout simplement oubliés.

La redécouverte des dessins s’est faite au XIXème siècle car le dessin a souvent été une forme artistique négligée, qui peut s’expliquer par la préférence donnée à la peinture, à la sculpture ou à l’architecture. Même si c’est Louis XIV, qui, visionnaire, a décidé la création du cabinet des dessins, ancêtre du département des arts graphiques du Louvre.

La situation paradoxale du dessin au regard des autres formes d’expression artistique, répond à l’un des caractères de ces œuvres : la fragilité des techniques et la sensibilité des papiers à la lumière qui n’en permettent pas l’exposition permanente. La conservation des dessins se trouve organisée à la manière d’une bibliothèque. Les œuvres y demeurent rangées dans des réserves et n’en sortent que pour consultation dans la salle de lecture ou pour des expositions dont la durée est limitée à trois mois dans des conditions de présentation très précises (un éclairement de 50 lux maximum), et suivie de périodes de repos. Ce sont en tout cas les exigences scientifiques de conservation auxquelles se plient les collections publiques.

L’importance de Léonard n’a jamais été mise en cause, grâce à la publication au XVIIè siècle de son Traité de la Peinture, mais c’est au XIXè siècle que débute la recherche effrénée des dessins de Léonard de Vinci. Les grandes bibliothèques anglaises, italiennes et françaises sont alors méthodiquement explorées, comme les collections privées ou les ventes aux enchères. Le XIXè siècle est le siècle de la reproduction avec la gravure et la photographie mais c’est aussi celui du dessin.

Léonard de Vinci "Saint Sébasien"

Léonard de Vinci

Après cet état des lieux et les indices en sa possession, Patrick de Bayser met en place une stratégie pour faire éclater au grand jour la vérité : une véritable enquête policière. Il ne s’agit pas d’attirer l’attention avant d’avoir la confirmation de son identification. Discrètement, il fait un petit tour à la bibliothèque de l’Institut de France et repère dans le fac-similé du fameux Codex C des schémas de même type. Génie universel typique de la Renaissance et épigone de Pic de la Mirandole, Léonard de Vinci consignait ses nombreuses idées dans ses carnets, les Codex. Patrick de Bayser souhaite confirmer l’authenticité de ce dessin en sollicitant la grande spécialiste de l’œuvre de Léonard de Vinci, Carmen C. Bambach, directrice du département des arts graphiques du Metropolitan Museum. Elle accourt à Paris et corrobore l’attribution. Dans le catalogue de son exposition « Leonardo da Vinci : Master Draftsman » (22 janvier 2023 – 30 mars 2003) au Metropolitan Museum, l’expert remarque un autre Saint Sébastien moins travaillé mais qui montre des similitudes avec le sien. Il repère également une liste établie par l’artiste dans le fameux Codex Atlanticus de la bibliothèque Ambrosienne de Milan, indiquant qu’il existe huit études du Saint, ce qui permettrait à notre dessin d’être le troisième retrouvé.

C’est une découverte d’une immense importance : depuis plus de cent ans rien de semblable n’est arrivé.

La machine est en route, le Louvre est averti et rapidement dans une lettre du 28 décembre 2016, le Ministère de la culture classe le dessin trésor national. Cela veut dire que pendant trente mois, le Louvre a la possibilité de décider de l’acquérir et de trouver un financement, l‘estimation du chef d’œuvre étant de 15 millions d’euros. Si au bout de cette période rien n’est décidé, il sera alors possible d’organiser une vente aux enchères et le dessin aura son visa d’exportation.

La France est le pays qui possède le plus grand nombre de Léonard de Vinci.

Un mystère persiste cependant. Quelle est la provenance de ce dessin? On remarque des filaments sur les bordures des feuilles indiquant que cette série faisait sans doute partie d’un même recueil in-folio. On sait que cet ensemble appartenait à un médecin parisien, bibliophile averti qui de son vivant avait tout revendu sauf ce carton à dessin dont son fils avait hérité.

Les treize dessins restants seront vendus aux enchères très prochainement par l’étude Tajan.

Découverte des 13 autres dessins

Découverte des 13 autres dessins à l’Etude Tajan  ©ThegazeofaParisiene

Dans deux ans on fêtera l’anniversaire des 500 ans de la mort de Léonard de Vinci, qui sera pour le Louvre l’occasion de monter une grande exposition et peut-être cette étude de Saint Sébastien?

Florence Briat Soulié

Leonardo da Vinci, Master Draftsman Opens at Metropolitan Museum 2003

Musée du Louvre : Léonard de Vinci Dessins et manuscrits – 2003

Une réflexion sur “Un dessin de Léonard de Vinci (1452-1519) – Trésor National

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