Dorothea Lange (1895-1966) au Jeu de Paume

Par Anne Lesage

Le jeu de Paume présente jusqu’ 27 janvier 2019 une exposition des photographies de Dorothea Lange (1895-1966).

Dorothea Lange au Texas sur les Plaines, Vers 1935 Photo : Paul S. Taylor
© The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California, City of Oakland. Gift of Paul S. Taylor

Une exposition dont le mérite est de présenter de nombreux vintages provenant pour la plupart de l’Oakland Museum of California où sont conservées les archives de la photographe léguées par sa famille. Une exposition qui raconte aussi et surtout ce qu’est la photographie documentaire comme une pratique qui se veut concrète, matérielle dans son organisation mais dont la vision oscille entre témoignage et interprétation.

Installée en Californie, à San Francisco, Dorothea Lange abandonne progressivement une pratique de studio au début des années 30 pour privilégier de plus en plus ses déplacements et photographier, les chômeurs, les sans-abris laissés pour compte de la grande dépression de 1929. Paul Schuster –Taylor professeur d’économie à la faculté de Berkeley remarque son travail et lui passe commande des premiers reportages pour illustrer ses articles. Débute alors une collaboration professionnelle (et un mariage) de plus de 30 ans qui répondra aux besoins photographiques et documentaires des différentes agences de la  FSA (« Farm security Administration », organisme américain créé par le ministère de l’agriculture faisant partie des programmes du New Deal mis en place par Roosevelt à partir de 1937 suite aux   phénomènes du Dust bowl conjugués à la Grande Dépression qui provoquèrent le déplacement des paysans).

 

Ce que Steinbeck a décrit dans les « Raisins de la colère », Dorothea Lange le photographie ainsi avons-nous aujourd’hui le portrait de ce que fut l’Amérique rurale de le Grande dépression. Minutieuse, déterminée lors de déplacements constants et compliqués, Dorothea Lange travaille seule et trouve toujours un moment pour prendre de nombreuses notes afin de documenter ses photographies qui, selon elle, ne se conçoivent pas sans légende. Outre l’émotion suscitée par les traces de ce travail minutieux à la fois écrit et photographié, l’intérêt de l’exposition est aussi d’appréhender ce qu’est une pratique photographique par la multitude de documents qui la jalonnent : notes, cartes, planches-contacts, sélection, parutions, films, documents émanant de la Farm Security Administration commanditaire de ses reportages au milieu des années 30.

Damaged Child, Shacktown, Elm Grove, Oklahoma, 1936
© The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California

Une œuvre documentaire qui s’envisage a postériori sous un angle plus artistique quand la forme sert un certain propos, quand la neutralité descriptive commandée laisse passer la sensibilité, ou la subjectivité et ne retient plus une profonde révolte.

De séries montrant des portraits ou des groupes d’hommes, on retire et on comprend bien les misères endurées, de compositions délibérément frontales on appréhende l’humanité du sujet. Mais avec la fine capture de la lumière, le temps de pause, la capacité de saisir, de réfléchir, la photographe interprète ce qu’elle voit: ainsi en est-il de son plus célèbre portrait, celui de Florence Owen Thompson qui loin d’être une « Migrant mother » perdue dans le camps de Nipomo en 1936 est plus simplement une femme guettant le retour de son compagnon parti en ville chercher de quoi dépanner leur voiture. L’objectif subjectif  transforme l’attente en inquiétude, le regard en lassitude ; la maternité conférant à l’ensemble un caractère insupportable. Dès le lendemain « Migrant mother » est publiée à la une. La photographie deviendra emblématique, Dorothea Lange lui devra en partie sa célébrité et Florence Owen Thompson humiliée ne sera jamais dédommagée.

Dorothea Lange
Migrant Mother, Nipomo, California 1936
© The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California, City of Oakland. Gift of Paul S. Taylor

L’engagement de la photographe est à contrario admirable lorsqu’une agence de l’état lui commande un reportage sur les « War Relocation Camps », où peu après les attaques de Pearl Harbor, sont consignés plus de 100.000 hommes, femmes et enfants Américains d’origine Japonaise. Le reportage doit servir à rassurer sur l’humanité du traitement qui leur est réservé lors de leur détention. A l’inverse des attendus le reportage de Dorothea Lange est accablant et dénonce l’humiliation de ces populations par le pouvoir américain ; les photographies furent censurées.

Manzanar Relocation Center, Manzanar, California 1942
© The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California, City of Oakland. Gift of Paul S. Taylor

A ses frais et contre les autorités, Dorothea Lange décide de poursuivre ce reportage sur des familles sommées d’abandonner foyers, travail, vie sociale pour être enfermés dans les « War relocation camps ». Les photographies de nombreux portraits individuels, de groupes, de familles portant l’étiquette autour du cou sont difficile a regarder. Et, plus les modèles sont dignes et résignés, plus la photographe semble révoltée et sensible. Des images dans lesquelles s’attardent en silence, des interrogations et la trahison… dont la composition, soignée et plus recherchée, aux tonalités inhabituellement sombres veulent témoigner de l’impuissance et de la sidération ressentis face à une situation aussi méconnue qu’inimaginable aux Etats-Unis . Au final de telles images rendent compte avec justesse d’une réelle défaite de l’humanité. Il faut noter que ces photographies étaient peu connues jusqu’au moment de leur publication seulement en 2006.

Centerville, California, 19 mai 1942

Point d’orgue de l’exposition, et il faut prendre le temps de la regarder, une interview filmée de Dorothea Lange qui s’attarde sur ce dernier thème qui la scandalisa jusqu’à la fin.

INFORMATIONS

Dorothea Lange.
Politiques du visible

Jusqu’au 27 janvier 2019

 

Commissaires : Drew Heath Johnson, Oakland Museum of California, Alona Pardo, assistée de Jilke Golbach, Barbican Art Gallery et Pia Viewing, Jeu de Paume.

Exposition produite par l’Oakland Museum of California. La présentation européenne a été co-produite par le Jeu de Paume, Paris, et la Barbican Art Gallery, Londres.

+: http://www.jeudepaume.org/?page=article&idArt=3017

« Pour Mère Colère contre Mère Courage » Par Claire Guillot dans Le Monde , ed. du 25 juillet 2013

« Impounded » : Dorothea Lange and the censored images of Japanese American internment

Catalogue sous la direction d’Alona Pardo, avec la collaboration de
Jilke Golbach. Parution : juin 2018
Relié, 26 × 27,9 cm, 288 pages, 200 ill. coul. et n. & b. Éditions française et anglaise Coédition Barbican / Jeu de Paume / Prestel

 

 

2 réflexions sur “Dorothea Lange (1895-1966) au Jeu de Paume

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