Rétrospective William Kentridge au LaM, une première en France

Un poème qui n’est pas le nôtre

Le LAM Photo ©TheGazeofaparisienne

Le LaM un musée situé dans la métropole de Lille à Villeneuve d’Asq.

A l’origine, un collectionneur, Roger Dutilleul (1872-1956) qui a une passion : l’art. Il lui consacre sa vie.

Une histoire de collectionneurs

Aimant tellement Modigliani, il fait l’acquisition d’une vingtaine de toiles, il en est de même pour Picasso, il en possèdera une trentaine, idem pour Braque et tant d’autres. Le marchand Daniel-Henry Kahnweiler, découvreur du cubisme, réussit à le captiver, il devient ainsi le premier collectionneur de ce mouvement . Les oeuvres de Fernand Léger sont aussi un autre point fort de sa collection. Roger Dutilleul était un perfectionniste qui ne s’arrêtait pas à l’acquisition d’une seule oeuvre et suivait de près la carrière des artistes qu’il aimait.

Pour que cette collection lui survive il forme son neveu Jean Masurel (1908-1991). Celui-ci l’enrichit d’oeuvres de Joan Miró, Paul Klee, Nicolas de Staël…  Quelques années plus tard il fera don d’une partie de cette collection à la ville de Lille qui construit alors ce musée à Villeneuve d’Asq en faisant appel à l’architecte Roland Simounet qui imagine ce bâtiment en briques rouges. En 2010, nouvelle étape pour ce musée, une nouvelle aile pour abriter la collection de 30000 oeuvres d’art brut est créée par l’architecte Manuelle Gautrand qui a conçu un bâtiment orné d’une résille de béton en harmonie avec l’ancienne construction et s’intégrant parfaitement dans le paysage du parc embelli de sculptures de Calder.

Alexander Calder1969 – LaM – Photo ©TheGazeofaparisienne

Ce musée s’articule sur trois axes : l’art moderne, l’art brut et l’art contemporain, c’est un musée vivant qui continue d’enrichir ses collections.

Je rencontre Sébastien Delot, directeur passionné et passionnant du musée, depuis 2017. Ce dernier avait en tête, d’exposer l’artiste William Kentridge, ce n’était pas une mince affaire, l’artiste est très demandé dans les quatre coins du Monde. Cette exposition est une première en France de cette ampleur et c’est un monde à part mêlé de poésie, actualité, cinéma, questions sociétales qui s’offre à nous. J’avais déjà eu l’occasion de voir ses oeuvres à Paris à la Fondation Louis Vuitton, il ya quelque mois , mon associée, Caroline d’Esneval a écrit un article sur la rétrospective du MOOCA en Afrique du Sud. https://thegazeofaparisienne.com/2020/01/06/william-kentridge/

©William Kentridge  » Sophiatown » 1989 Photo ©TheGazeofaparisienne ©EvaLevy

Cette exposition est une coproduction avec le Kunstmuseum de Bâle, tout en étant très différentes l’une de l’autre, dans les oeuvres, la scénographie, c’est en quelque sorte, une façon de partager les frais de production.

Un poème qui n’est pas le notre pourquoi ce titre donné à cette exposition ?

Sébastien Delot, directeur du LaM et co-commissaire de l’exposition : « J’ai souhaité que cette exposition puisse aussi s’enraciner dans les liens avec la culture française et au delà de ça, ses racines européennes parce que ce qui est intéressant et on le sait tous, est la question notamment liée à la colonisation. On ne peut pas nier l’histoire de l’esclavage et de l’Europe, comme le continent africain ne peut pas ne pas parler de l’histoire européenne pour comprendre là où nous en sommes. Les deux histoires sont liées et c’est pour cela que le titre poétique « Un poème qui n’est pas le nôtre » a été retenu c’est dire effectivement que cette histoire peut vous sembler éloignée , ne pas avoir d’enjeu pour vous mais vous êtes intimement liés à cette histoire, c’est cela le sous-titre de ce titre choisi. (…) Ce qui m’a particulièrement ému quand j’ai découvert l’oeuvre de William Kentridge à la fin des années 90, c’est à la fois une oeuvre qui je crois peut toucher un grand nombre de personnes mais en même temps il y a plein de niveaux de compréhension et d’articulation de cette oeuvre, il y a des références, il y a une poésie, quelque chose de burlesque, quelque chose de l’ordre de l’autodérision et il y a également une oeuvre qui reste très accessible. c’est tout cela qui fait le cocktail d’une oeuvre qui est une grande oeuvre. « 

Visite de l’exposition

©William Kentridge – LaM

Une expérience immersive, suivre un parcours, comprendre le processus créatif de l’artiste qui utilise tous les outils possibles, théâtre, musique, cinéma, danse, dessin, sculpture. Chaque installation est une oeuvre d’art totale et un émerveillement mis en scène par Sabine Theunissen, cette architecte a rencontré l’artiste en 2002 au théâtre de la Monnaie à Bruxelles. Depuis Kentridge et elle ne se quittent plus, Sabine Theunissen est devenue sa scénographe attitrée.

Cet évènement Kentridge au LaM est une véritable initiation pour moi et l’ entrée en matière dans cette première salle est fracassante, le son jazzy des trompettes, saxophones, les images d’un quartier disparu surgissent de ces grands dessins sur papier kraft.

Afrique du Sud – Apartheid

William Kentridge a grandi dans une famille très engagée politiquement, il est très marqué enfant par les événements, le massacre de  Sharpeville, le procès « Treason Trial » de Nelson Mandela défendu par son père Sydney Kentridge qui vit toujours . Dans le mot « treason », il entend « tree » et c’est pour cela qu’il se met à dessiner des arbres. Sa grand-mère a été la première femme avocate d’Afrique du Sud . 

©William Kentridge « Remembering the Treason Trial. En souvenir du procès de la trahison 2013. Assemblage de 63 lithographies sur papier.

« A 7 ans j’ai eu conscience de vivre dans un monde anormal » William Kentridge

Très tôt il est préoccupé par ce qu’il voit, Il ne comprend pas sa nounou qui se place au fond du bus. Cette grande injustice que représente l’Apartheid, son oeuvre est très marquée par cette situation effrayante et tellement à part de ce pays. L’oeuvre de William Kentridge est ainsi indissociable de l’histoire de l’Afrique du Sud qu’il éclaire de manière subtile. Cette histoire est méconnue en France, où elle se réduit souvent à l’icône de Nelson Mandela. L’Afrique du Sud contemporaine, qui se présente volontiers comme la nation « arc-en-ciel », se fissure petit à petit sous le poids de la pauvreté et des inégalités raciales. William Kentridgne n’ignore rien de ses tensions au sein de la société sud-africaine, où les questions raciales sont beaucoup plus complexes que la vision présentée par les médias internationaux. C’est aussi l’une des vertus de cette exposition que donner à réfléchir sur l’histoire contemporaine de l’Afrique du Sud et le miroir que nous renvoient les questions qui agitent aujourd’hui les sociétés européennes, autour de la colonisation et de l’ethnicisation de la question sociale.

En avant la musique

©William Kentridge « The Refusal of Time » 2012

L’exposition commence par ces grands dessins, un décor de théâtre rappelant Sophia Town, un monde disparu.

Fin des années 50, les lois racistes, entraînent la destruction du quartier Sophia Town de Johannesburg , la population est déplacée en 1958 vers ce qui devient le ghetto de Soweto. Ce lieu multiculturel pouvait être comparé à Harlem, animé par le théâtre, le jazz, la danse.

Très grand dessinateur, on peut voir ses premiers dessins au fusain. En 1990 il réalise Arc Procession un arc de 5 mètres à partir de feuilles de dessins qu’il assemble, exposé à la Tate Modern. Il a découvert les grands maîtres par les gravures et a commencé naturellement. par la gravure.

En rentrant de France il travaille pour la télévision, et produit  des sujets de documentaires c’est pour cela que les images d’archives sont très présentes dans ses œuvres . 

©William Kentridge « Red Rubrics », 2011- 1 des 14 sérigraphies

J’aime cet artiste, sa musique, ses dessins qui s’animent, ses décors, sa poésie révélant parfois une société dure, des drames, une certaine nostalgie. Toute cette beauté, cette élégance, dans un premier temps nous captivent, puis dans un second temps, plus sérieusement , les questions sont posées, le rôle de l’artiste, l’histoire, beaucoup d’autodérision, toutes ces références qui apparaissent au fur et à mesure. Il se met en scène, invente des alter ego qui apparaissent sur la toile.

 » Je m’intéresse à la politique, c’est-à-dire à un art de l’ambiguïté, de la contradiction, de gestes simples et de fins incertaines » 

Hommage à Méliès

William Kentridge est très imprégné du cinéma de Méliès, ses effets spéciaux, ses années de formation en France où il suit les cours de théâtre de l’Ecole Jacques Lecoq, lui ont fait découvrir ce cinéma. Il invente à partir de là une technique cinématographique « l’animation du pauvre » créée à partir de photographies, dessins au fusains et collages. Une de ces installations est un hommage au cinéaste. Fragments pour Georges Méliès, voyage dans la Lune

©William Kentridge , extrait de – Fragments pour Georges Méliès, voyage dans la lune, 2003

The Refusal of Time

Sur mon tabouret j’attends, silencieusement, lorsque le métronome, le tic-tac des pendules, le big band se mettent en place, la chorégraphie est lancée, la drôle de machine centrale « l’éléphant » exécute ce « Swing Tricking » , les silhouettes noires gracieuses déambulent, une danseuse évolue rappelant la Loïe Fuller, la machine du temps est lancée. William kentridge a travaillé en accord avec le compositeur Phillip Miller et Peter Galison, historien des sciences de Harvard. C’est un enchantement, je suis envoutée par cet opéra, une ode au temps qui passe. The Refusal of Time. Cette oeuvre de 2012 a été présentée pour la première fois à la Documenta 13 de Kassel

©William Kentridge « The Refusal of Time » 2012

Tapisserie

Kentridge crée des tapisseries et travaille principalement avec un atelier de femmes. Elles sont à dominante de noir et blanc et représentent des cartes anciennes avec toujours ces silhouettes découpées.

« La tapisserie est un art numérique. Chaque ligne ou forme du dessin initial  est transposée en fils qui se croisent, comme autant de ponts sur une carte. L’indécision de l’artiste, chaque bavure de la ligne, doit être résolue en « ça s’arrête ici, ça change là » . L’histoire se répète : le tissage à ouvert la voie au contrôle numérique. Les cartes perforées des premiers ordinateurs étaient baséees sur des cartes perforées utilisées pour contrôler les lisses des métiers à tisser du XVIIIe siècle «  William Kentridge

©William Kentridge – A droite une tapisserie.

William Kentridge voulait devenir acteur, finalement il est tout à la fois, maîtrisant les arts avec une dextérité incroyable, piquant notre sensibilité, nous ne pouvons que ressortir émus de ce musée après avoir vécu cette immersion sensorielle, dans ce vaste décor qui laisse découvrir la part intime de l’oeuvre.

Florence Briat Soulié

Commissariat : Marie-Laure Bernadac et Sébastien Delot

Scénographie : Sabine Theunissen

Informations pratiques :

William Kentridge, un poème qui n’est pas le nôtre

5 février – 13 décembre 2020

LaM, 1 allée du Musée
59650 Villeneuve d’Ascq

T.+33 (0)3 20 19 68 68

E.info@musee-lam.fr

https://www.musee-lam.fr/fr

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