Sarah Moon au Musée d’Art Moderne

PAR MARIE SIMON MALET

Sarah Moon – Musée d’Art Moderne de Paris. © Sarah Moon © Marie Simon Malet

« Le temps court dans mon dos et crie au voleur » se répétait en boucle, tel le refrain d’une comptine, une jeune fille de 15 ans. Elle s’appelait Marielle Sarah Warin. Née en 1941, à Vernon dans l’Eure, elle était partie pendant la guerre avec sa famille trouver refuge en Angleterre pour fuir les persécutions contre les juifs. Elle n’avait pas encore choisi le nom de Sarah Moon sous lequel elle est devenue célèbre dans le monde entier. 

© Sarah Moon

Dans le livre 1,2,3,4,5 réunissant les cinq cahiers de sa monographie éditée par Robert Delpire en 2008, la photographe écrit ne pas se souvenir de l’auteur de cette phrase. Douze ans plus tard, cette ritournelle sur la course folle du temps résume parfaitement le propos de l’exposition PasséPrésent que lui consacre le Musée d’Art Moderne de Paris.

Initialement prévue en avril 2020, elle a été reportée à l’automne et inaugurée le 18 septembre dernier. Vous pourrez la voir jusqu’au 10 janvier 2021.

Au pays des merveilles

Comme sortie d’un conte ou de la bouche de l’héroïne de Lewis Carroll, cette petite phrase illustre en effet autant l’allure d’éternelle adolescente de la photographe française que le rapport de son travail à l’enfance et au temps qui passe, à l’instant fixé sur la pellicule qui déjà n’est plus, qui se brouille, aux souvenirs qui reviennent à tire-d’aile. 

Dès la première salle, elle avertit le visiteur : 

«  Vous avez dit chronologie ? 

Je n’ai pas de repères; mes jalons ne sont ni des jours, ni des mois, ni des années. Ce sont des avant – pendant – après. » 

PasséPrésent n’est pas une exposition de photographies classique, encore moins une rétrospective chronologique. Elle déroute par ses télescopages et sa densité : beaucoup d’images en noir et blanc, peu de tirages en couleur (j’en aurais aimé plus), quelques petits formats. L’installation voulue par Sarah Moon prend des chemins de traverse, elle s’écoute comme une histoire car « l’œil écoute » (Paul Claudel). 

Sarah Moon – La Robe à pois, 1996 © Sarah Moon – Musée d’Art Moderne de Paris

« D’aussi loin que je me souvienne, faire un film a toujours été un désir que je croyais impossible, comme si c’était trop demander, comme si c’était rêver… »

La résonance du cinéma dans le travail de Sarah Moon vient de sa fascination pour les films muets de Pabst, Dreyer, Von Stroheim dans lesquels le langage de l’image remplace la parole. Sarah Moon invente des histoires, revendique la fiction qui vient de l’association des photographies entre elles. Deux photos associées en donnent une troisième et s’animent en séquence, le visiteur doit renouer le fil de la narration. Le parcours de l’exposition s’articule autour des cinq films que Sarah Moon a réalisés entre 2002 et 2013 : Circuss (2002) d’après La Petite fille aux allumettes de Hans Christian Andersen, Le Fil rouge (2005) d’après le conte Barbe Bleue de Charles Perrault, Le Petit Chaperon noir (2010), sœur jumelle du Petit Chaperon rouge, Perrault encore -faut-il vraiment le préciser ? – L’Effraie (2004) inspiré du Stoïque soldat de plomb d’Andersen et enfin, Où va le blanc ? (2013), un projet éditorial inachevé sur l’effacement. 

Sarah Moon – Marthe, 1997 © Sarah Moon – Musée d’Art Moderne de Paris

Des petites salles où sont projetées ses vidéos, ses « home movies » qu’il faut prendre le temps de regarder, sort la voix mélodieuse et mélancolique de la photographe-conteuse et tout autour, les images, comme échappées de la boîte, se serrent les unes contre les autres. Le visiteur ne sait plus si le perroquet, les ombellifères, le paon, les pins parasol de la villa Médicis, la grande roue, les baigneuses, les enfants sont venus d’abord ou après… Sarah Moon aime le flou – pas ce qui est figé, l’ombre et l’heure du loup – pas la lumière crue, l’évanescence, les chimères… Il a bien fallu mettre une date sous le titre des images explique-t-elle sur les ondes de France Inter à Augustin Trapenard, dans l’émission Boomerang du 28 août, puisque le musée me l’a demandé. Aucune autre indication, ni technique, ni de conservation.

« Je crois aussi que photographier, c’est dramatiser un fragment de seconde (…) il y a la preuve et la disparition dans la photographie. » (Sarah Moon, 1,2,3,4,5 n°1)

Une date compte pourtant, celle de la disparition de son assistant et ami Mike Yavel, en 1985, année endeuillée à partir de laquelle elle débute un travail personnel axé sur les possibilités techniques qu’offre le négatif Polaroïd, encouragée par son tireur, Patrick Toussaint. Le Polaroïd lui révèle une matière très vivante en permettant les accidents de surface, les arrachements, les tâches. Quinze ans après ses débuts, tout en continuant à répondre à de nombreuses commandes émanant de la presse de mode et des couturiers et créateurs, elle construit librement son univers. 

Comme elle le dit joliment, tout avait commencé par un concours de circonstances : elle débute une carrière de mannequin en 1960, bien que n’ayant pas la taille idéale selon ses propres mots, elle qui est si fine, si belle. Dans les temps morts que lui laisse son métier, elle photographie ses amies. Elle passe de l’autre côté du miroir par hasard et par chance lorsqu’en 1967, elle remplace le photographe Jean-Régis Roustan qui, alors malade, la recommande à la rédaction du magazine l’Express : ses photos sont publiées sous le pseudonyme lunaire qu’elle se choisit pour l’occasion. L’année suivante, son amie Corinne Sarrut, styliste pour Jean Bousquet, fondateur de la marque Cacharel, lui propose de réaliser des photos de sa collection femme. Les deux amies initient une collaboration fructueuse qui définira l’image de la marque jusqu’en 1990. Dans ce projet, elles sont appuyées par Robert Delpire, l’homme qui partagera la vie de Sarah et accompagnera son œuvre pendant 48 années. 

Une salle, la 14bis située au sein des collections permanentes, est dédiée à ce génial éditeur, publicitaire, commissaire d’exposition, créateur du Centre national de la photographie, disparu en 2017. Sarah Moon a choisi d’y présenter des livres, affiches, herbiers, photographies, devant une reproduction en grandeur nature des murs du bureau de la maison qu’ils ont habitée ensemble.

« Combien de fois il faut faire semblant que ça ait l’air vrai » (Sarah Moon, 1,2,3,4,5 n°1)

Lui demandait impatiente, Lorraine, 6 ans, en poussant un mannequin figurant une Barbie géante, au bord d’une piscine pour Vogue Bambini. Dès ses premières photographies, Sarah Moon prend ses distances avec la réalité et distille sa poésie : l’atmosphère brumeuse de la littérature anglaise qui l’inspire, les silhouettes bougées, l’illusion, les mondes intérieurs, le temps suspendu, « l’instant retrouvé »….  

Si vous êtes nostalgiques de ses photos de mode des décennies soixante-dix, quatre-vingts, celles des campagnes de Cacharel, celles réalisées pour 20 ans, Vogue, ELLE, Harper’s Bazaar, entre autres magazines fameux, vous vous attarderez dans la première salle. C’est ma préférée et j’ai clôturé l’exposition par la fin, en y retournant savourer ma petite madeleine. Petite fille, j’ai collectionné les sacs en papier glacé des habits Cacharel pour les photos de Sarah Moon qui y étaient imprimées en grand et ai longtemps conservé, comme un trésor, un catalogue Cacharel. Ses images furent le déclencheur de mon admiration pour la photographie et la mode. Plus tard, je n’ai pas pu imaginer écrire mon livre sur la mode enfantine sans qu’elle y figure : elle a gentiment acceptée que certaines de ses photos pour Cacharel y soient reproduites, sans y adjoindre de conditions ou de réticence, généreuse et confiante. Je lui dois donc énormément. Comme beaucoup. 

Marie Simon, la Mode enfantine, Paris, éditions du Chêne, 1999 © Sarah Moon © Marie Simon Malet

L’exposition PasséPrésent est l’occasion de retrouver un regard d’enfant, celui que Fanny Schulmann, commissaire de l’exposition, attribue aux images de Sarah Moon, cet œil qui dé-réalise le monde et l’enchante.

Sarah Moon

PasséPrésent

Musée d’Art Moderne de Paris

Du 18 septembre 2020 au 10 janvier 2021

Commissaire : Fanny Schulmann

SAMEDI 3 OCTOBRE -NUIT BLANCHE

Au programme :

Sheila Hicks investit le péristyle du musée.

Sur le bassin entre les 2 musées MAM et Palais de Tokyo, Ian Kiaer aréalisé une forme qui flottera au dessus du bassin.

Bibliographie : 

Dvd Contacts Sarah Moon, co-production Centre National de la photographie, La Sept/KS Vision, 1994

Sarah Moon, Paris, collection Photo Poche, éditions Nathan, 1998

Marie Simon, la Mode enfantine, Paris, éditions du Chêne, 1999

Coïncidences, Sarah Moon, Claude Eveno, Paris, éditions Delpire, 2001

Sarah Moon, 1,2,3,4,5 Paris, éditions Delpire, 2008

Interview Sarah Moon par Caroline Broué, en 2013 sur France culture, à l’occasion de l’explosion Alchimies au Museum d’Histoire naturelle, La Grande Table, France Culture, 11 novembre 2013

Interview Sarah Moon par Augustin Trapenard, Boomerang, France Inter, 28 août 2020 

Le catalogue de l’exposition PAsséPrésent est publié aux Editions Paris Musées.

2 réflexions sur “Sarah Moon au Musée d’Art Moderne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s