Agnès Thurnauer C.H.R.O.M.A.T.I.Q.U.E.S

12 lettres pour un musée

Interview + vidéo à l’Orangerie

Agnès Thurnauer et moi devant un tableau de André Derain « Nu à la cruche » 1925. Huile sur toile. Acquis en 1959 avec le concours de la Société des Amis du Louvre-
Musée de l’Orangerie – Installation des matrices – © The Gaze of a Parisienne

Agnès Thurnauer est une artiste particulière, femme artiste ou femme de lettres ou les deux à la fois. Depuis notre rencontre, lors d’une foire d’art contemporain, j’aime suivre son travail, Peinture et lettres se confondent dans la toile ou la sculpture. Poésie ou peinture, on ne sait plus, le poème devient cette grande toile, la figure se transforme en lettre et ainsi de suite. L’artiste est toujours dans la création d’un langage qu’elle propage à travers son oeuvre où les séries commencées se poursuivent à l’infini.

Agnès Thurnauer -Biotope #1 2004, huile sur toile

Des mots pour peindre

Une évidence, pour Agnès : oui les livres sont une première nécessité, elle le dit, l’écrit et vit entre son « château-fort » de livres et son atelier. Question qui se pose pourtant en 2020 à l’heure où les librairies et bibliothèques sont fermées par décret.

« Je poursuis mon château-fort. J’ai mes appartements dans des livres. Même confinée, je trouve des pièces, des vestibules, des entrées, des chambres, des salons dans les livres où j’habite » Agnès Thurnauer – Extrait de Traversée – Oeuvre collective – Editions Ishtar.

Agnès Thurnauer – Musée de l’Orangerie – Installation en cours des Matrices Chromatiques pour The Gaze of a Parisienne & Spirit Now London

Rendez-vous x 2

Octobre 2020, mois de l’installation des matrices au Musée de l’Orangerie, mon rendez-vous est pris avec Agnès Thurnauer à son atelier. Quelques jours plus tard, je la retrouve au Musée de l’Orangerie en pleine installation de C.H.R.O.M.A.T.I.Q.U.E.S, 12 lettres sculptées en aluminium brossé, éparpillées dans les salles du Musée. Une ode aux Nymphéas de Monet. Une oeuvre immersive, le regardeur s’installe dessus, dedans et rêve devant les chefs-d’oeuvre de la collection Walter/ Guillaume.

Visite d’atelier

Interview du 6 octobre 2020

Florence Briat-Soulié pour The Gaze of a Parisienne :

Merci Agnès de me recevoir dans ton atelier, pourrais-tu me raconter ton parcours, à quel moment as-tu su que tu serais artiste ? ta formation ?

Palette de l’artiste

Vocation artiste

Agnès Thurnauer :

J’ai toujours voulu être artiste depuis ma tendre enfance, qui n’est pas forcément tendre, mais c’est comme cela qu’on dit. Je me suis trouvé un atelier pour le prix d’un studio quand j’avais 20 ans, un grand espace de travail au dessus d’un garage dans le 11e, complètement déglingué, dans lequel je suis restée plusieurs années. J’ai fait les Arts Déco, spécialité images vidéo car je ne voulais pas de professeur de peinture et j’adorai le cinéma, je trouvais que dans la mesure où j’avais une pratique personnelle dans l’atelier, autant que je me serve de l’école pour apprendre quelque chose d’autre. Cela m’intéressait de voir toutes les questions de montage, de cadrage…J’ai eu mon diplôme aux Arts-déco en 1986, tout en continuant à beaucoup peindre et dessiner.

Agnès Thurnauer, dans son atelier. © The Gaze of a Parisienne

Les Arts Déco, section image / vidéo

T.G.P :

C’est amusant, ce choix de vidéo et non pas de peinture, dans l’article du supplément M du Monde que je viens de lire, tu fais partie de ces artistes qui prônent la peinture et tu cites cette phrase de Marcel Duchamp : « L’avant-garde ne jure que par Marcel Duchamp « Les gens n’ont retenu que son fameux anathème « bête comme peintre » qui est une provocation, une posture de brillant dandy dont on connaît l’ambiguïté , car la peinture a toujours été importante pour lui »  Agnès Thurnauer.

As-tu choisi la vidéo car cette spécialité était dans l’air du temps dans les années 80 ?

la peinture m’habitait tellement…

A. T.

Non pas du tout, c’était parce que j’avais tellement peint , la peinture m’habitait tellement, j’étais habituée à la pratiquer seule. Le professeur de cette époque était Zao Wou Ki et je ne me voyais pas du tout recevoir son enseignement. C’était loin de mes préoccupations picturales. Je ne voulais pas doubler ma pratique personnelle de la peinture avec un enseignement en groupe alors que j’étais très isolée et très timide. L’école m’a cependant permis de me socialiser un peu et ne m’a pas empêchée de continuer à peindre et de faire de nombreuses choses dans mon atelier qui était un peu une factory.

Agnès Thurnauer – L’Annoncée – 2019. Acrylique, crayon et ruban adhésif sur toile.217 X 227 cm

T.G.P Continues-tu toujours cette pratique ?

A.G. En sortant j’ai fait des installations vidéo, des petits films mais j’ai peu continué. J’en ai montré juste comme des notes d’atelier au Palais de Tokyo, pour l’une d’elles, j’avais juste filmé un tableau en train de sécher devant la fenêtre, c’était vraiment comme lorsque j’écris mes notes dans mon journal d’atelier, mais ici il s’agit de notes filmées. Mais sinon je n’ai pas continué du tout la question du cinéma, de l’image en mouvement.

En sortant de l’école en 86/87 et le temps que j’ai eu mes deux fils, je n’ai plus eu d’atelier, j’en ai retrouvé un en 1992. Je me suis complètement ré-immergée dans une pratique quotidienne, j’avais trouvé le moyen de gagner ma vie en écrivant, tout en peignant tous les jours énormément.

Le langage a toujours été très important pour moi

T.G.P L’écriture a-t’elle toujours eu une grande importance pour toi en parallèle de la peinture ?

A.G. Toujours, j’ai toujours beaucoup écrit, des poèmes, des contes, des journaux et le journal qui a été publié dans la collection Ecrits d’artistes aux Beaux-Arts, c’est 3 ans entre 2009 et 2012, mais j’avais déjà tout un journal avant. C’est un volume qui réunit des entretiens, des conférences, des textes et puis c’est 3 ans de journal d’atelier que je continue toujours. Le langage a toujours été très important pour moi.

Agnès Thurnauer – Terre et langue #2, 2017 – Huile sur toile – 200 X 280 cm

« j’ai été un cormoran de bibliothèque » .

T.G.P. Quand tu dis langage plutôt qu’écriture, peux-tu m’expliquer ?

A.T. Le langage signifie pour moi les échanges, les conversations que nous pouvons avoir, toujours fascinée que parfois tu parles avec quelqu’un et cette conversation te fait penser à quelque chose que tu n’aurais pas développée. Sinon, il y a vraiment de la créativité dans les échanges, dans l’écoute de l’autre. Et dans le langage il y a bien sûr la littérature qui est fondamentale pour moi comme dit Suzan Howe, cette poétesse « j’ai été un cormoran de bibliothèque » . J’adore cette image car le cormoran plonge sous l’eau, j’ai été ce cormoran, dès l’enfance, j’ai plongé dans les livres et j’habite dans les livres.

J’adore Suzan Howe, Emily Dickinson, Virginia Woolf

T.G.P. Qui sont tes maîtres ? les écrivains que tu aimes et qui t’ont inspirée?

A.T. Il y en a énormément, j’adore Suzan Howe, Emily Dickinson, Virginia Woolf dont j’ai lu il y a peu de temps un petit livre qu’on m’a donné et qui est tellement beau Tout ce que je vous dois, lettres à ses amies Virginia Woolf, (éditions L’Orma). Lettres adressées à des femmes, qu’elle appelle parfois Ma femme, ses grandes relations parfois très fortes avec ces femmes qui l’ont accompagnée toute sa vie. Et sinon tous les classiques, les grands auteurs, russes, français, italiens… Italien : L’art de la joie de Goliarda Sapienza que j’ai dû lire 3 fois. Je vis entourée de livres, j’en lis plusieurs en même temps.

L’écriture, le langage et la peinture sont des vases communicants pour moi.

Agnès Thurnauer – (détail)

J’ai osé aller voir ma maîtresse en lui demandant pourquoi il n’y a pas d’œuvres d’artistes femmes dans les musées ?

T.G.P. Et les femmes aussi ?

A.G. Les femmes oui mais ce n’est pas une volonté, c’est plus une empreinte qui est très visible sur mon travail sur les noms d’artistes, mais c’est surtout une empreinte très violente de mon enfance où je voulais vraiment devenir peintre dès l’âge de 3 ou 4 ans. J’ai beaucoup peint à cette époque et quand j’ai eu accès aux musées et surtout quand je lisais les cartels en cherchant qui avait peint quoi et que je ne voyais pas de nom de femme, je me disais « mais que se passe-t-il, comment vais-je faire, où sont-elles ? « . C’est vrai que cela m’a accompagnée et je raconte souvent cette anecdote, un jour, pourtant très timide, j’ai osé aller voir ma maîtresse en lui demandant pourquoi il n’y a pas d’œuvres d’artistes femmes dans les musées ? Elle m’a alors regardée et je me suis dit, là, elle ne voit pas du tout de quoi je parle. Alors c’est vraiment grave.

Je ne suis pas une artiste féministe mais une femme féministe totalement

T.G.P. C’est vrai on ne se rendait pas compte de la situation.

A.G. Oui, je dis que je ne suis pas une artiste féministe mais une femme féministe totalement et j’ai un travail qui parle de cette question du langage du genre car c’est un des aspects du langage très important. C’est ainsi qu’on transforme les choses. L’écriture inclusive, c’est compliqué, mais tant qu’on ne donnera pas une égalité dans la langue entre les hommes et les femmes en français, il y aura toujours un résidu du second sexe comme dit Simone de Beauvoir. C’est vrai qu’ensuite j’ai été mue par les idées sur cette question de la représentation des femmes dans l’histoire de l’art.

Agnès Thurnauer – Série « Predelle. »

Conte de fées et peinture

T.G.P. J’ai connu ton travail sur la féminisation des noms d’artistes, tes tableaux sur cette série sont très reconnus aujourd’hui

A.T. C’est cela qui est très compliqué dans une trajectoire d’artiste, les gens se disent Agnès, elle fait ce travail sur les noms, alors qu’avant d’arriver là, il y a 20 ans de peinture. J’ai montré mon travail très tard grâce à la galeriste géniale Ghislaine Hussenot, chez qui j’ai atterri.

Agnès Thurnauer – Portraits grandeur nature (détails) « Claude Cahun » « Eugénie Delacroioix » et « Roberte Mapplethorpe » – Galerie Michel Rein

T.G.P Dans quelles circonstances s’est fait cette rencontre ?

A.T. C’est un conte de fées total, en 1998, j’avais eu un prix avec Denis Darzacq et Valérie Belin, et à cette occasion, Gérard Pons Seguin avait repéré mon travail. Un jour le téléphone sonne, c’était lui, il me demande pourquoi je n’ai pas de galerie, n’ayant pas grandi dans l’art contemporain, je ne connaissais rien, je n’avais aucune stratégie en sortant de l’école et c’est grâce à lui que j’ai connu Ghislaine Hussenot.

Le langage c’est une façon de dire le Monde, chez les artistes, c’est cette façon d’avoir un monde à eux, il y a un langage chez Philip Guston

T.G.P. Pourrais-tu me parler des lettres, celles que tu vas présenter au Musée de l’Orangerie, au LAM ? Pourquoi la peinture est-elle un langage ?

A.T. C’est un truc un peu compliqué la question d’un langage, le langage ce n’est pas forcément lié à l’écrit, le langage c’est une façon de dire le Monde, c’est un rapport entre des choses qui permet de parler. Pour moi, effectivement, il y a un langage dans toutes les grandes œuvres. C’est ce que j’ai toujours aimé chez les artistes, c’est cette façon d’avoir un monde à eux, il y a un langage chez Philip Guston. Cette question du langage, elle m’intéressait déjà au sens où j’étais toujours intéressée par la singularité des artistes. Bonnard qui fait des toiles hyper colorées au moment du carré blanc sur fond blanc, c’est ahurissant en terme d’asynchronisme. Il y a une écriture dans la peinture, dans les Nymphéas de Monet. Tout est lié, cette question du langage en terme de singularité est un univers très spécifique. Ensuite il y a la question de l’écriture, c’est à dire quel matériau, quel rythme, quelle forme on donne aux œuvres et après il y a l’utilisation des mots qui n’a pas toujours été là. Au début, je faisais ces tableaux avec ces grandes formes anthropomorphes. Il n’y a pas d’écriture, dans ces formes, qui pourtant, une fois cadrées, ressemblent à de l’écriture. J’ai commencé à copier des choses, à écrire au dos de la toile et alors vraiment l’écriture est devenue un médium. Puis j’ai commencé à coller des images avec des textes et à écrire des signes dans le tableau.

Il y a aussi ce travail sur la question de la figure, d’outrepasser la question de figuration / abstraction, pour moi c’est un corps, mais c’est aussi une lettre que je vais mettre dans des contextes différents, là elle est sur un fond uni, mais si je la mets en résonance avec des journaux, avec des titres de l’actualité, le corps devient une espèce de lettre.

Projets en cours :

Agnès Thurnauer

Musée de l’Orangerie – Les Matrices Chromatiques d’Agnès Thurnauer

Galerie Michel Rein, Paris

Agnès Thurnauer – Exposition galerie Michel Rein – © Florian Kleinefenn

Ivry, commande publique d’une vingtaine de matrices en bronze dans la ville.

2021 : Exposition au LAM, Villeneuve d’Asq, France

BIOGRAPHIE

Agnès Thurnauer – bio

Bibliographie :

https://agnesthurnauer.net/books

Traversée Oeuvre collective – Editions Ishtar

Agnès Thurnauer – Now When Then – Editions Fage

Agnès Thurnauer – Now – Monographik Editions 2008
Clément Dirié, Elisabeth Lebovici, Damien Sausset

Une réflexion sur “Agnès Thurnauer C.H.R.O.M.A.T.I.Q.U.E.S

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