Vertigo: optique de l’art, art optique

PAR CAMILLE GUITTONNEAU

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Adapté d’un roman de 1954 de Pierre Boileau et Thomas Narcejac, D’entre les morts,

Affiche du film Vertigo, 1958.
Affiche du film

Vertigo est un thriller de 1958 réalisé par Alfred Hitchcock.

Vertigo préfigure l’avènement du mouvement Op Art. L’Op Art (abréviation de Optical Art, littéralement « art optique »)

John, un ancien inspecteur de police qui a dû démissionner à cause de son acrophobie, est engagé par un vieil ami, Elster. Elster souhaite que John espionne sa femme Madeleine. Cette dernière serait possédée par l’esprit de son arrière-grand-mère, Carlotta. Après avoir sauvé Madeleine de la noyade, John et elle tombent amoureux.

Vue d’ensemble de l’exposition : Le diable au corps, quand l’op art électrise le cinéma, exposition, Nice, Musée d’art moderne et d’art contemporain (MAMAC), 2019.© Camille Guittonneau / The Gaze of a Parisienne

Mais Madeleine se suicide en se jetant du haut d’un clocher. John n’a pu la suivre pour l’en empêcher, à cause de ses sueurs froides. Des mois plus tard, John rencontre Judy, dont le physique lui rappelle celui de Madeleine. Pygmalion du XXe siècle, il façonne Judy pour en faire Madeleine. Vertigo est un film sur le regard. Le vertige déforme le regard de John. John regarde de haut en bas pour vaincre l’acrophobie. Madeleine regarde le portrait de Carlotta. John regarde Madeleine.

Le regard est d’abord celui des personnages. L’acrophobie, dont souffre John, déforme son regard. A chaque fois qu’il baisse les yeux (instrument optique), son regard est distordu. Afin de se débarrasser de l’acrophobie, John essaie d’escalader les marches d’un tabouret. À chaque marche, il prend le temps de poser son regard. D’abord en haut, puis en bas. La répétition du mouvement de la tête et des yeux de haut en bas vient appuyer l’importance du regard dans le film.

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Madeleine au musée des Beaux-arts, vêtue d’un tailleur gris

Les yeux des personnages sont d’ailleurs un bon indicateur de leur état d’esprit. Ainsi, chaque vertige de John se lit dans son regard. Lorsqu’il se réveille de son cauchemar, ses yeux sont ceux d’un homme halluciné. Ce qui rappelle d’ailleurs au spectateur le regard de Madeleine à chaque fois qu’elle est possédée par Carlotta. Quelques jours plus tard, alors que John se repose à l’hôpital psychiatrique, son regard est vide.

Le male gaze

John est aussi un homme un brin sexiste qui porte un regard très masculin sur son environnement. C’est ce que la critique de cinéma Laura Mulvey appelle le male gaze. Non seulement John se considère comme le sauveur de Madeleine, mais il oblige également Judy à dîner avec lui simplement parce qu’elle lui rappelle quelqu’un qu’il aimait. Judy, en tant que femme, est aliénée par le regard et le comportement de John. Le contraste avec, Midge, amie de John, qui brise l’image de la femme-objet, est saisissant. Midge illustre l’émancipation des femmes dans la société américaine des années 1950 en refusant de se marier avec un homme dont elle n’est pas amoureuse et en ne prenant pas la peine de porter un chapeau quand elle sort.

Pygmalion

John est aussi un Pygmalion. Lorsqu’il rencontre Judy, il décide de la transformer en la femme qu’il aimait. Judy est Galatée. John n’embrasse pas Judy tant qu’elle ne ressemblera pas exactement à Madeleine. Une fois qu’il a réalisé son chef-d’œuvre, il tombe amoureux d’elle. Il est amoureux d’une image, pas d’une personne. Image de la femme et femme-image.

L’image occupe une place centrale dans l’intrigue, que l’on retrouve à travers les Beaux-arts. Alors que John espionne Madeleine, il adopte le regard d’espion. Il y a une mise en abyme entre le portrait classique de Carlotta que Madeleine admire au musée des beaux-arts. Tout comme Carlotta, Madeleine tient des roses roses. Tout comme Carlotta, Madeleine a fait une spirale dans ses cheveux. John regarde Madeleine, une Carlotta moderne qui regarde la vraie Carlotta. Et toute la poursuite n’est qu’un décor mis en scène par Elster pour assassiner sa femme. Le décor est une mise en abyme d’un film. Le portrait de Carlotta apparaît plusieurs fois au cours du film, y compris dans un détournement qu’en fait Midge, qui est un artiste.

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Madeleine apparaît dans la chambre de Judy

Dans Vertigo, les Beaux-arts finissent par s’entremêler avec des courants plus modernes. Le rêve de John est un mélange d’art classique, avec la réminiscence du portrait de Carlotta, et de techniques d’art moderne telles que la bande dessinée et l’Op Art. D’ailleurs, Madeleine est une femme classique qui correspond parfaitement aux stéréotypes, alors que Judy est moderne. Toutefois, le chignon de Madeleine rappelle les spirales, une composante de l’Op Art. L’atmosphère d’Op Art devient flagrante lorsque John rencontre Judy. Les costumes et les décors sont différents, d’où des ambiances très différentes.

MadeleineJudy
Ce prénom, qui est aussi celui choisi dans le roman, évoque Marie Madeleine, disciple du Christ.Si Judy est également un prénom biblique, il va non sans rappeler la légende du cinéma hollywoodien Judy Garland.
MariéeNon mariée
Blonde Brune
ChignonCheveux lâchés
Maquillage discretMaquillage sophistiqué
Tailleurs grisEnsemble vert
Robe noireRobe violette
Ne travaille pasTravaille dans un grand magasin
Beaux-arts (musée)Op Art (chamber d’hôtel)

Les deux atmosphères fusionnent lorsque John réalise la métamorphose de Judy. De toute évidence, Madeleine apparaît dans son costume gris, son chignon blond et son maquillage discret dans la chambre d’hôtel de Judy.

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Judy dans sa chambre d’hôtel, vêtue d’un ensemble vert

Op Art

Vertigo préfigure l’avènement du mouvement Op Art. L’Op Art (abréviation de Optical Art, littéralement « art optique ») est un mouvement artistique né en 1955 qui devient très populaire dans les années 1960. Il combine des techniques optiques et cinétiques. Les artistes optiques ont recours aux illusions d’optique, aux effets de couleurs, aux effets de miroir et aux effets d’éclairage. Le mouvement Op Art est devenu une source d’inspiration pour de nombreux réalisateurs dans les années 1960 et 1970, dont Kubrick, Clouzot et Demy. 

Le diable au corps, quand l’op art électrise le cinéma, exposition, Nice, Musée d’art moderne et d’art contemporain (MAMAC), 2019.
© Camille Guittonneau / The Gaze of a Parisienne

L’art optique et cinétique trouble le regard tout comme l’acrophobie perturbe le regard de John. L’acrophobie entraîne des vertiges. L’art optique et cinétique aussi. La spirale rappelle d’ailleurs le vertige. La spirale d’ouverture a été dessinée par les frères Whitney à l’aide d’un pendule. La technique du pendule repose sur des lois cinétiques. C’est une technique typique du mouvement Op Art.

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Générique d’ouverture de Vertigo

Au-delà du rêve de John, la scène de la chambre d’hôtel lorsque Judy accepte de se transformer en Madeleine est un bon exemple de l’Op Art. De toute évidence, l’effet d’éclairage dans la chambre d’hôtel est crucial. De tels effets de lumière se retrouvent dans les rushes du film inachevé de Clouzot en 1964: L’Enfer.

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Kim Novak dans Vertigo, Hitchcock (1958)

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Romy Schneider dans L’Enfer, Clouzot (1964)

Tout comme les artistes de l’Op Art, Hitchcock recourt également plusieurs fois aux effets de miroir. Les miroirs sont un instrument d’optique, un domaine de la physique, très utilisés pour les expériences en laboratoire. On peut citer l’interféromètre de Michelson, dont le fonctionnement repose sur des miroirs. Les miroirs sont devenus un outil majeur de l’Op Art.

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Scène du fleuriste

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Scène dans la chambre d’hôtel de Judy

Tout comme l’utilisation des effets de couleur. La première fois que John voit Madeleine, c’est dans un restaurant dont les murs sont rouge cramoisi. Madeleine porte une robe en soie verte. Selon la physique, le rouge et le vert sont des couleurs complémentaires. Judy portera également du vert lors de sa rencontre avec John.

Madeleine porte une robe de soie verte qui contraste avec la tapisserie de velours rouge. Le vert devient plus tard la couleur de l’ensemble de Judy. 

Vertigo prend ses racines dans plusieurs mouvements artistiques. Non seulement Vertigo est un thriller, mais c’est aussi une œuvre d’art cinétique et optique qui préfigure le mouvement Op Art. Hitchcock est un peintre qui peint un thriller cinétique et optique. L’Op Art continuera à se développer au cinéma pendant deux décennies.

Bibliographie :

Le diable au corps, quand l’op art électrise le cinéma, exposition, Nice, Musée d’art moderne et d’art contemporain (MAMAC), 2019. Catalogue de l’exposition sous la direction d’Hélène Guénin, In fini éditions d’art, 2019. https://www.mamac-nice.org/fr/exposition/le-diable-au-corps-quand-lop-art-electrise-le-cinema/

Actualité du MAMAC :  She-Bam Pow POP Wizz ! Les Amazones du POP jusqu’au 28 mars 2021.

Laura Mulvey, Visual Pleasure and Narrative Cinema, Screen, Volume 16, Issue 3, Autumn 1975, Pages 6–18, https://doi.org/10.1093/screen/16.3.6 

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