Marc Chagall (1887-1985), le passeur de lumière

Centre Pompidou Metz

« Ce n’est pas une littérature que vous devez transporter, ce n’est même pas une poésie, c’est plus que cela. (…). C’est une coloration, un monde, un autre monde qui n’est pas un monde de tableau » Marc Chagall

Detail de la rose bleue avec sans doute autoportrait de l’artiste à l’envers

Marc Chagall, une si longue vie, la Russie, la France, l’exil à New-York et son retour sur les terres de France, nous sommes dans les années 50, l’artiste est revenu à Paris, seul, sans sa muse Bella. Il a 63 ans, il veut toujours apprendre, découvrir de nouvelles techniques, la céramique, la sculpture, il s’intéresse à l’artisanat ,  tout cela pour une chose essentielle sa peinture. Il va découvrir le vitrail, lui l’artiste lumineux se laisse emporter par cet art de la lumière, des couleurs, ce ne sera pas facile, il va falloir qu’il se remette en question, qu’il apprenne.  C’est aussi une fabuleuse rencontre avec le maître-verrier Charles Marq, 30 ans de collaboration.  C’est cette histoire que le Centre Pompidou Metz a choisi de nous révéler par cette grande exposition Chagall Le passeur de lumière, un titre et un lieu chargés de sens, les vitraux illuminant les pierres des cathédrales, ici celle de Metz là où Marc Chagall a réalisé cette série de vitraux.

Marc Chagall (1887-1985) – clavecin peint et son tabouret, 1980

Le sujet de l’art sacré est primordial pour lui, son rapport à l’art religieux est polysémique. Depuis toujours, il est fasciné par la Bible, en 1930, Ambroise Vollard lui avait déjà commandé  de l’illustrer. L’artiste est très libre dans l’interprétation de l’oeuvre, il y ajoute ses propres symboles, la ville de sa jeunesse Vitebsk, ses animaux sacrés, le coq, la chèvre, les amoureux… Il disait qu’il travaillait d’après ses souvenirs.

Marc Chagall (1887-1985) -Chapelle du Saillant

Il disait aussi qu’il rêvait la Bible plutôt qu’il ne l’illustrait, que c’était pour lui la plus grande source de poésie de tous les temps.

Les couleurs fortes sont reconnaissables, elles animent ses créations. 

Chagall est un artiste que l’on reconnaît facilement appartenant à notre langage pictural , qu’on aime ou pas. 

À chaque fois que je regarde ses œuvres je suis sous le charme de sa sensibilité, ses couleurs, ses personnages me touchent, je regarde ses peintures comme lorsque j’écoutais les contes de mon enfance. 

Ses œuvres sont des révélateurs de nos émotions, de notre subconscient. 

Marc Chagall nous entraîne dans ce roman de la vie et le titre Passeur de lumière est très explicite. Le vitrail illumine les édifices religieux ou non , les jeux de lumières sur les pierres sont magiques et lorsque nous nous trouvons dans cette Cathédrale de Metz, nous ne pouvons qu’être éblouis par cette surface de vitraux ( une des plus grandes d’Europe 6500 m2) appelée la « Lanterne de Dieu ». La cathédrale fêtera ses 800 ans cette année,  des siècles d’ouvrages de ces artistes fascinants : les maîtres-verriers. Ils sont évocateurs de notre histoire, celle du Moyen Âge à nos jours . Représentants de l’âge d’or du vitrail avec des chefs-d’œuvre de la Renaissance comme ceux de Valentin Bousch. Après la guerre l’architecte des monuments historiques Robert Renard fera appel à des artistes contemporains, c’est une première en France, Jacques Villon (frère de Marcel Duchamp) Roger Bissière et Marc Chagall seront appelés. Le renouveau du vitrail dans le religieux participe ainsi du mouvement de réveil de l’Art Sacré après guerre avec le Père Marie-Alain Couturier, qui lance le programme de l’église Notre-Dame-de-Toute-Grâce du plateau d’Assy, auquel participe Marc Chagall, aux côtés de Matisse, Bonnard, Léger, Braque, Germaine Richier, …

Les vitraux de Chagall se méritent , il faut aller les chercher dans le baptistère et découvrir le Paradis . 

Marc Chagall – Atelier de Simon-Marq – La création de l’homme, Adam et Eve au Paradis, Eve et le serpent, Adam et Eve chassés du Paradis, Moïse brandissant les tables de la loi. Cathédrale de Metz

Mais revenons au centre Pompidou-Metz, une autre architecture, celle des architectes Shigeru Ban et Jean de Gastines qui ont imaginé une structure baignée de lumière de 8000 m2 en bois recouverte d’un chapeau chinois, un immense arbre de Penone orne l’entrée. Acte d’une décentralisation culturelle vers la Lorraine décidé par Jean-Jacques Aillagon alors ministre de la Culture s’inscrivant dans les pas de Jean-Jacques Aillagon directeur du centre Pompidou.

L’exposition sur Chagall commence par ce triptyque « Résistance – Résurrection – Libération » (1937-1948) qui est à l’origine une grande toile horizontale sur le thème de la Révolution et de la Liberté. Cette façon de couper la toile, de lier les couleurs vives  entre-elles, le bleu, le jaune, de raconter une histoire, tout cela est intéressant et nous entraîne vers l’interprétation de l’art sacré par l’artiste.

Marc Chagall (1887-1985) Résistance, 1937/1948 – Résurrection, 1937/1948 – Libération, 1937-1948 – Huile sur toile de lin.168 X 103 ; 168,3 X 107,7; 168 X 68 cm – Paris Centre Pompidou, dation 1988, en dépôt au musée national Marc Chagall.

« J’ai eu envie qu’on puisse entrer par la peinture, que l’on comprenne cette place de l’iconographie religieuse dans l’oeuvre de Chagall et la façon dont le vitrail est empreint de ces travaux picturaux, notamment la façon dont la couleur chez Chagall construit la toile et cette question de la lumière qui est ici présente. Ce qui m’a intéressée dans ce triptyque c’est déjà son histoire, une oeuvre au long cours, qui connait une ligne séquencée puisque Chagall commence en 1937 à créer une toile horizontale qui s’appelait La Révolution , dédiée à la révolution russe. A l’origine le Christ était un Lénine renversé sur une table. Cette grande toile historique, Chagall l’emporte en exil aux Etats-Unis et il la repeint, en 1948, il la découpe et en fait un triptyque, Lénine se renverse, ses bras en croix en équilibre se redressent et deviennent Christ, le Rabbin et le peuple russe restent présents. Chagall découpe ce tableau en maintenant une certaine unité, les couleurs bleue et rouge créent une continuité d’un évènement à un autre. C’est quelque chose que Chagall emploie dans le vitrail, notamment à Metz, grâce à la couleur il relie entre-elles les différents éléments qui constituent le vitrail. La forme du triptyque nous transporte vers l’art sacré, la tradition médiévale de la peinture, tout en s’éloignant , Chagall est toujours à la fois empruntant et dans des à-côtés… on y voit également son intérêt pour des éléments historiques mais aussi biographiques, les icônes russes, le surnaturel (les personnages volants)… » Elia Biezunski, commissaire de l’exposition.

Chagall va réfléchir à un cycle d’oeuvres qui sera son message biblique, il va se mettre en quête d’un lieu. Il est présent à la pose de la première pierre de la Chapelle du Rosaire à Vence et est très impressionné.par l’oeuvre totale de Matisse.

Puis il y a cette rencontre décisive avec Charles Marq, il faut savoir que les ateliers Simon existent depuis 12 générations, Charles Marq est philosophe, passionné de musique, rien ne le destine à cette profession de maître-verrier, mais il rencontre Brigitte Simon dont le grand-père en 1917 avait été chargé de déposer les vitraux de la cathédrale de Reims, puis chargé de leur restauration, c’est le début d’une grande histoire, ils se marient et perpétuent à eux deux cet atelier. Entre le couple et l’artiste Marc Chagall se crée une grande amitié et complicité qui se comprend en regardant les vitraux, leur réalisation est un travail d’équipe qui demande une totale confiance, compréhension entre les différentes parties. Tout au long de cette visite on prend conscience de ce lien en regardant les dessins préparatoires, les maquettes et l’interprétation du maître-verrier qui reste cependant très libre.

La Rose Bleie, oeuvre exécutée par l’atelier Simon Marq, Reims, vitrail d’étude pour la rosace du déambulatoire de la cathédrale de Metz daté et signé en 1964. CNAP, en dépôt au musée National Marc Chagall

« La façon dont Chagall travaille à la fois au détail, à des études de dessin mais aussi à des vues d’ensemble, c’est à dire qu’il va aussi réfléchir, même sur une toute petite échelle à l’effet indépendamment du dessin qui sera produit de loin sans que l’on puisse voir le détail. Il va y intégrer des papiers collés, des morceaux de tissu collés. Moyen pour Chagall de créer des accords de ton, la répartition des masses colorées, mais aussi moyen de donner des indications au maître-verrier. Il est intéressant de voir comment Chagall comprend l’architecture dont notamment le triforium qui a pour fonction d’apporter la lumière, il ne le traite pas lancette par lancette mais de manière horizontale, en lui donnant ce rôle d’élément traversant apportant de la lumière.  » Elia Biezunski, commissaire de l’exposition.

Marc Chagall (1887-1985) – La Chapelle des Cordeliers de Sarrebourg – 1974 – aquarelle, encre, mine graphite et tissus

En attendant de pouvoir découvrir cette fabuleuse histoire du Passeur de Lumière, je vous conseille une escapade à Metz et la visite de sa cathédrale, vous serez sûrement comme moi ému par ces couleurs et lumières qui au fil des ans illuminent nos vies. La fascination et l’émotion que procurent les cathédrales et leurs bâtisseurs sont toujours présentes et confirmées il n’y a pas si longtemps lors de l’incendie de Notre Dame de Paris.

Florence Briat Soulié

Yvette Cauquil-Prince (maître d’oeuvre) (1928-2005) d’après Marc Chagall. « La paix, 1991-1994. Tapisserie de basse-lisse – 472-696 cm Sarrebourg, musée du pays de Sarrebourg.

Chagall. Le passeur de lumière

Du 21 novembre 2020 au 15 mars 2021. Prolongation jusqu’au 26 avril 2021

Centre Pompidou Metz

Commissariat :
Elia Biezunski, chargée de mission auprès de la directrice


Le catalogue de l’exposition a été conçu comme un ouvrage de référence sur les vitraux de l’artiste. Le lecteur y trouve deux types de textes : d’une part, des essais abordant des questions transversales, d’autre part, des notices retraçant de façon claire et didactique l’histoire et le contexte de chaque commande. Richement illustré, le catalogue a bénéficié d’une campagne photographique spécialement réalisée pour l’exposition.

Sous la direction d’Elia Biezunski, avec le concours de Bénédicte Duvernay

Édition du Centre Pompidou-Metz
Parution : 25/11/2020
216 pages – 42,00 €
ISBN : 978-2-35983-060-6

Définitions :

Chemin de plomb :

Le chemin de plomb d’un panneau de vitrail est un schéma qui indique le réseau des morceaux de plomb qui sertiront les pièces de verre. Ce document indique la forme de chaque morceau de plomb mais aussi l’ordre de montage de chaque pièce de verre. Le chemin de plomb doit respecter l’aspect esthétique du motif du vitrail et permettre la solidité du réseau.

Triforium :

Terme issu du vieux français « trifoire » venu lui-même du latin transforare (« percer à jour »). Le triforium désigne, dans l’architecture religieuse médiévale, un passage étroit pratiqué dans l’épaisseur même du mur ; situé au-dessus des grandes arcades ou des tribunes, ce passage ouvre sur l’intérieur de l’édifice — nef, transept ou abside — par une série régulière de petites arcades.

Grisaille :

peinture composée d’oxydes métalliques et d’un fondant  que le peintre applique sur le verre avant sa cuisson

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