« Ici mieux qu’en face » Laurence Aëgerter

PARTIE I : Florence Briat-Soulie : visite de l’exposition « Ici mieux qu’en face »

PARTIE II : Marie Simon-Malet : Laurence Aëgerter et la photographie

Laurence Aëgerter, Petit Palais - Expo Paris Musées
Laurence Aëgerter, Longo Maï, 2013. Série de tapisseries : Bains de Midi et Bains de Minuit. Tapisserie Jacquard en fils mixtes dont laine de mohair, fils lurex et phosphorescents. Commandées par le Musée Borély des Arts décoratifs, de la Faïence et de la Mode, Marseille. 270×135 cm.

Regard d’artiste

Un lundi de printemps au Petit Palais. Seulement en rêve, nous ne verrons pas les cerisiers en fleurs. Tristement les portes sont restées closes depuis le 29 octobre jusqu’à nouvel ordre.

Nous ne verrons plus non plus l’exposition de Laurence Aëgerter, un regard d’une artiste sur les collections du Petit Palais, une exposition qui aurait dû se terminer et se voir jusqu’au 28 février, mais qui se trouve comme tant d’autres prolongée pour finalement ne plus être vue du tout, même si le public avait eu l’espace de quelques jours la possibilité de voir les installations de l’artiste, cette exposition ayant commencé le 6 octobre 2020.

Laurence Aëgerter, Petit Palais - Expo Paris Musées - Christophe Leribault directeur du musée
Laurence Aëgerter « Ici mieux qu’en face » 2020 – Miroir gravé. Au premier plan l’artiste et à droite dans le miroir Christophe Leribault, directeur du Musée.

J’étais à Arles aux dernières Rencontres et j’avais découvert le travail de Laurence Aëgerter, Les cathédrales hermétiques. Depuis je la retrouve fréquemment, à Art Paris, galerie Binôme et aujourd’hui au Petit Palais, invitée par le directeur du lieu, Christophe Leribault, où elle investit tout le musée avec une oeuvre sensible et spirituelle. S’imprégnant des siècles d’histoire de l’art représentés dans le musée, elle joue avec les peintures, les sculptures, les arts décoratifs des collections permanentes. Parfois c’est de manière imperceptible, à nous de découvrir le propos de sa création.

Miroir mon beau miroir…

Une arrivée sur les lieux qui donne le ton : Ici mieux qu’en face, un miroir géant installé dans ce hall gigantesque avec cette affirmation (référence à une enseigne de café face à une prison ) gravée à la main par Laurence Aëgerter, un jeu de transparence, on aurait presque pu ne pas se voir dans ce miroir !

Tout est beau dans ce Palais 1900, j’aime beaucoup cette galerie XVIIIe, les cabinets en laque sont de toute beauté, l’artiste est un peu une fée. Elle révèle les objets qui s’animent. C’est le cas de cette vitrine où sont posées toutes ses montres en or émaillé de scènes champêtres, inondées de confettis découpés dans 58 000 photos de l’artiste ! Il fallait le faire ! Constatation : ces milliers d’images représentent bien peu de place !

Artiste Laurence Aëgerter, Petit Palais - Expo Paris Musées
Laurence Aëgerter, Confetti, 2019, 58 038 confettis, imprimés en double face. © Laurence Aëgerter

10 années de photos en confettis

Un geste artistique qui redonne vie tout en s’impliquant dans le monde actuel, cette grande tapisserie Les 4 parties du Monde est tissée avec du fil fabriqué à partir de bouteilles en plastique recyclées. Elle s’inspire d’une série de tapisseries du XVIIIème siècle dont le sujet était les Quatre coins du Monde, dans un esprit de découverte. Le XXIème siècle appartient au troisième millénaire, les centres d’intérêt diffèrent, mais cette tapisserie, très attirante au premier abord, très dans le goût du XVIIIème, se positionne en signal d’alerte sur l’écologie, la montée des eaux. Elle a été réalisée dans la ville du textile à Tilburg aux Pays-Bas.

Artiste Laurence Aëgerter, Petit Palais - Expo Paris Musées
Les quatre parties du Monde, 2020. Tapisserie en jacquard, fils composés de bouteilles en plastique recyclées. Collection de l’artiste

Laurence Aëgerter transpose en toute liberté ses inspirations

A travers le musée, à la découverte des oeuvres disséminées un peu partout, je regarde une à une ces images transposées par l’artiste sur différents supports, tapisseries qui peuvent devenir phosphorescentes , miroir, tissages, verre, porcelaine… Laurence Aëgerter transpose en toute liberté ses inspirations, chaque réalisation très esthétique détient un sentiment, un secret, un message qu’il faut déchiffrer. Je pense aux larmes de verre de Meisenthal suspendues aux cordes de la harpe, renfermant chacune un chiffre ou une lettre symbolisant un souvenir.

Laurence Aëgerter éprouve beaucoup d’empathie pour les oeuvres , pour cette sculpture en marbre d’Auguste Clésinger, elle crée ce tissage, manteau de protection qui la protège sans la cacher, les motifs dessinés, invisibles, de différentes cultures ayant un rapport avec la force féminine, créatrice, sont là de façon latente,

Artiste Laurence Aëgerter, Petit Palais - Expo Paris Musées
Petit Palais – Au premier plan Auguste Clesinger (1814-1883) « Bacchante » 1848 – marbre, recouverte d’un tissage en Jacquard de Laurence Aëgerter. Au fond, face à la fenêtre, lithophanie de Laurence Aëgerter © The Gaze of a Parisienne

« J’ai beaucoup pensé à cette femme modèle du sculpteur (Apollinie Sabatier, célèbre demi-mondaine amie des artistes romantiques) qui était dans une position de force mais aussi de précarité et cela m’a donné envie de prendre soin d’elle » … Laurence Aëgerter

Dans la grande galerie XIXème siècle, je suis frappée par la beauté de cette plaque en porcelaine de la Manufacture de Sèvres. Prouesse technique, il s’agit de la plus grande lithophanie jamais réalisée. Là encore l’artiste a voulu dévoiler un daguerréotype très fragile de Léon Riesener représentant sa fille Thérèse endormie.

« J’ai eu très envie de donner une nouvelle vie à un daguerréotype qu’on m’avait montré dans les réserves, cette petite Thérèse Riesener qui dort à poings fermés. J’ai trouvé tellement touchant, doux, apaisant ce daguerréotype qui ne peut pas être exposé car la lumière naturelle le ronge. Je me suis dit que j’aimerais le faire exister à nouveau sans danger pour sa propre image. Je me suis retrouvée par hasard dans un magasin d’antiquités photographiques qui présentait des plaques de lithophanies XIXème de petite dimension. Je me suis alors demandée s’il serait possible de reproduire la même chose sur une plaque plus grande. Techniquement cela a été très compliqué à réaliser, l’épaisseur de la plaque est de 6mm. C’est une image latente qui varie au rythme du soleil, c’est un peu aussi le cycle du sommeil . De l’empathie se dégage naturellement de cette petite Thérèse qui pourrait raviver en nous le meilleur » Laurence Aëgerter

Un peu plus loin, Laurence Aëgerter a fait appel à des neurologues spécialisés dans la maladie d’Alzheimer, les photographies utilisent nos sens et pas seulement la vision, le toucher et l’odorat sont également sollicités.

Les cathédrales vues à Arles entourent son chef-d’oeuvre préféré, un Soleil couchant de Claude Monet, et Laurence n’a pas résisté à la tentation de répondre au Maître avec une oeuvre Soleils couchants sur la Seine à Lavacourt. Il s’agit d’une tapisserie pour laquelle elle a utilisé du mohair et du lurex, ce qui permet d’obtenir une certaine lumière. Comme pour la tapisserie des Quatre Mondes, l’artiste travaille à partir d’une photographie, qu’elle découpe et ensuite, elle fait un collage avec les morceaux.

Une extension d’une peinture qui devient une utopie, un rêve qu’elle aimerait prolonger…

J’adore la façon dont l’artiste nous incite à regarder les oeuvres du musée comme ces petites peintures flamandes du XVIIème siècle. Parfois nous avons tendance à passer rapidement sans y prêter attention et voilà que Laurence Aëgerter arrête notre regard sur ces scènes intimes comme cette Balayeuse de Pieter Janssens Elinga.

A gauche : Laurence Aëgerter – PDUT945-1811261443 (Elinga) – de la série Compositions catalytiques, 2018 -2020. 2019- Photographie, tirage UltraChrome.
A droite : Pieter Janssens Elinga (1623-1682), « La balayeuse », vers 1670. Huile sur toile.

J’aurais aimé vous dire Courrez, allez voir cette exposition ! mais malheureusement nous vivons une époque qui n’est pas formidable.

J’apprends qu’une partie de ces oeuvres présentes dans la galerie XVIIIème, restera un peu de temps encore, ce qui vous permettra cher lecteur de découvrir en partie le travail de Laurence Aëgerter.

Je vous invite faute de pouvoir voir cette exposition, de découvrir le livre qui vient d’être publié chez Actes Sud, Ici Mieux qu’en face.

Florence Briat Soulié

Laurence Aëgerter et la photographie 

Laurence Aëgerter utilise une grande variété de techniques, elle est souvent qualifiée d’artiste pluridisciplinaire, qualificatif qui lui convient. Pour son exposition, « Ici mieux qu’en face », elle interagit avec les œuvres des collections permanentes du Petit Palais en disposant des installations protectrices sur certaines sculptures, des interventions délicates (telles les larmes de verre sur les cordes -sensibles- d’une harpe ancienne, Harpe qui pleure-2020), des doubles des tableaux, reproductions photographiques enrichies d’une intervention (en collaboration avec de jeunes malades de l’hôpital d’Utrecht souffrant de troubles psychotiques par exemple) … Sa relecture des œuvres du musée est brillante, un régal pour l’esprit, les sens et même le cœur. Elle convoque la photographie de multiple façons.

Artiste Laurence Aëgerter, Petit Palais - Expo Paris Musées - Sèvres
Laurence Aëgerter « Le sommeil, Thérésou » 2013 ; Lithophanie, porcelaine de Sèvres.

Laurence Aëgerter n’est pas une photographe au sens classique du terme, elle explore toutes les facettes du médium pour créer ses œuvres : elle décide d’imprimer dix années de photos de son portable pour les pulvériser en confettis dans une vitrine de montres anciennes comme un joyeux Memento Mori (souviens-toi que tu vas mourir),Confetti-2019, elle rend hommage aux Cathédrales de Monet avec ses Cathédrales –2014, 126 prises de vue (chaque minute pendant deux heures) de la projection de l’ombre de la croisée d’une fenêtre sur la double page d’un livre ouvert sur une reproduction de la cathédrale de Bourges; ou encore, elle conçoit une série de photographies de chefs-d’œuvre du Louvre dans lesquels le spectateur entre dans le tableau… Il y a chez elle une mise en abîme de la réalité que le grand miroir qui nous accueille à l’entrée de l’exposition symbolise parfaitement. Qu’est-ce donc qu’une photographie sinon une image révélée par la lumière ? Est-elle une illusion du réel ou le miroir du monde ? 

Dans la plaque de porcelaine en relief réalisée à la Manufacture de Sèvres à partir du daguerréotype° de Riesener, elle retranscrit la technique des origines de la photographie : une plaque qui lorsqu’elle est exposée à la lumière enregistre une image invisible dite image latente. L’image latente de la petite Thérèse ensommeillée n’apparaît que grâce à la lumière de la fenêtre devant laquelle elle est placée. 

Artiste Laurence Aëgerter, Petit Palais - Expo Paris Musées
Laurence Aëgerter PPP2576 -2006291711 (Both) 2020. Photographie, tirage C-Print

Les quatre tapisseries Jacquard tissées de fils mixtes**,Longo Maï*** 2013-2020, ont été élaborées en collaboration avec le Textil Lab du musée du textile de Tilburg au Pays Bas. Pour les cartons des tapisseries, Laurence Aegerter a superposé des photos numériques anonymes de corps de baigneurs pris en contre-plongée à de poétiques fonds marins de coraux. Les fils lurex scintillent comme les étincelles du soleil sur l’eau et, la nuit, les fils phosphorescents dont elle a choisi de tisser les corps et qui se chargent en énergie le jour donnent une présence illuminée et fantomatique aux baigneurs. Ces Bains de Midi et de Minuit évoquent ceux de son enfance dans les calanques (et les plages de Marseille où elle a grandi. C’est un éclaboussement de soleil, de reflets, une ode à la Méditerranée qui me replonge dans mes étés à Cassis et interroge chacun sur le rôle de la photographie dans la mémoire et les images du passé…

En tissant ces photos de vacances, elle noue les fils du souvenir et des émotions. En opérant un déplacement de technique et de support, elle cherche la révélation de l’image latente… Ce qu’aime Laurence Aëgerter dans la photographie c’est l’image révélée qui elle-même révèle le monde sensible. 

* Le daguerréotype est le premier procédé de photographie sans négatif donc unique sur plaque de cuivre recouverte d’une couche d’argent et révélé par la lumière. Cette plaque est sensibilisée à la lumière en l’exposant à des vapeurs d’iode qui, en se combinant à l’argent, produisent de l’iodure d’argent photosensible. Lorsqu’elle est exposée à la lumière, la plaque enregistre une image invisible, dite « image latente ».

** L’artiste avait exploré dès 2010 cette rencontre entre photographie et tapisserie avec les séries de tapisseries photographiques Soul Imprint et Four Ghosts (2010), 32 TFS Double Life (2011), The Somnambulic Archive (2012), Diogènes (2020).

*** Longo Maï, littéralement « longtemps encore » est une locution provençale utilisée pour trinquer et se souhaiter un bonheur éternel.

Marie Simon Malet

Informations

9 octobre – 9 mai 2021
‘Ici mieux qu’en face’
Exposition personnelle au Musée du Petit Palais , Paris
Commissaires Christophe Leribault, Susana Gállego Cuesta, Clara Roca et commissaire invitée: Fannie Escoulen
Grâce au généreux soutien du Fonds Mondriaan ( Fonds public néerlandais pour les arts visuels et le patrimoine culturel) et l’ambassade des Pays-Bas en France

Laurence Aëgerter (née en 1972)

Travaille entre Amsterdam et Marseille

Biographie complète (télécharger)

Artiste Laurence Aëgerter, Petit Palais - Expo Paris Musées

Livre monographique vient de paraître :


Ici mieux qu’en face

éditions Actes Sud ,

direction artistique par Fannie Escoulen, direction Actes Sud Géraldine Lay et graphisme Yann Linsart

Grâce au généreux soutien de l’Ambassade des Pays-Bas en France, Conseil Général des Bouches du Rhône, Fonds Jaap Harten, Musée Het Dolhuys, Musée de la psychiatrie et de l’esprit , Haarlem et le Fonds Mondriaan.

Une réflexion sur “« Ici mieux qu’en face » Laurence Aëgerter

  1. Pingback: Rencontre avec Christophe Leribault, directeur du Petit Palais | The Gaze of a Parisienne

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