Atget et Cartier-Bresson « Voir Paris » et « Revoir Paris »

PAR MARIE SIMON MALET

               

 à la Fondation Henri Cartier-Bresson et au musée Carnavalet

Paris à vue d’œil 

Quelle joie que cette traversée de « Paris à vue d’œil »* ! 

Musée Carnavalet
Affiche Henri Cartier-Bresson « Revoir Paris » Musée Carnavalet © The Gaze of a Parisienne

Pour nos yeux captivés, deux légendes de l’histoire de la photographie, Eugène Atget et Henri Cartier-Bresson sont exposées en regard dans deux lieux différents de la capitale. Le résultat de cette entreprise inédite est une merveilleuse déambulation à ne manquer sans aucun prétexte.

Fondation Henri Cartier-Bresson
Eugène Atget – Cabaret de l’Homme armé, 25, rue des Blancs-Manteaux, IVe, septembre 1900 – Les commissaires Anne de Mondenard et Agnès Sire et de l’association du musée Carnavalet où Anne de Mondenard est conservatrice en chef du patrimoine, responsable scientifique du département Photographies et Images numériques et de la fondation HCB dont Agnès Sire est la directrice artistique.

Séparées par quelques rues du Marais, les expositions, Atget, Voir Paris et Cartier-Bresson, Revoir Paris sont le fruit de la collaboration des commissaires Anne de Mondenard et Agnès Sire et de l’association du musée Carnavalet où Anne de Mondenard est conservatrice en chef du patrimoine, responsable scientifique du département Photographies et Images numériques et de la fondation HCB dont Agnès Sire est la directrice artistique…. Un échange fructueux nourri de recherches fouillées et de découvertes. A la Fondation HCB, les plus beaux tirages d’Atget, ont été sélectionnés parmi les 9164 conservés au musée Carnavalet (tous réalisés par l’auteur, par contact avec un négatif verre exposé à la lumière du jour).

À gauche Atget, Un coin du pont Marie, IVe,1921. À droite, Cartier-Bresson, près de Juvisy-sur-Orge, 1955 : Deux compositions d’image fascinantes. Page 145 du catalogue de l’exposition « Henri Cartier-Bresson, Revoir Paris” et carte postale d’Atget.

L’exposition de réouverture du musée Carnavalet-Histoire de Paris après quatre années de travaux réunit quelques cent quatre-vingts photographies prises par Cartier-Bresson entre les années 30 et les années 90, essentiellement issues des collections de la fondation HCB et du musée. 

Deux destins croisé

Henri Cartier-Bresson
Henri Cartier-Bresson – Mon lit, atelier d’Henri Cartier-Bresson, 19, rue Danielle-Casanova, 1962. Tirage de 1987. Fondation HCB, Paris

A première vue (et en faisant fi du temps qui les sépare), les deux génies de la photographie ne sont pas intimement liés. Certes à ses débuts, Henri Cartier-Bresson a découvert Atget grâce aux surréalistes, l’a reconnu comme maître et adopté la chambre; la première salle de Carnavalet met en évidence cette influence. Mais le choc de la révélation d’une image du Hongrois Martin Munkácsi l’a rapidement incité à utiliser le Leica(qu’il achète à Paris en 1931) pour saisir l’instant, prendre « la poudre d’escampette » (expression dont il aimait pour se définir), photographier en impulsif « vif, vif, vif » alors que son maître était un artisan patient et méthodique. 

Eugène Atget
Eugène Atget- Porte d’Arcueil, boulevard Jourdan, XIVe, juin 1899. tirage papier albuminé.

Que partagent-ils donc ?

Eugène Atget est né le 12 février 1857 à Libourne, Henri Cartier-Bresson, le 22 août 1908 à Chanteloup en Seine-et-Marne. Le premier arpenta inlassablement Paris et ses faubourgs, le second fut un voyageur au long cours avec Paris pour port d’attache. Eugène Atget n’a pas écrit. De Cartier-Bresson, il reste des cahiers, des interviews, des enregistrements audios. Les deux hommes ont adopté la pratique photographique après des vocations ratées; d’acteur, pour Eugène et de peintre, pour Henri qui fréquenta l’Académie d’André Lhote, rue d’Odessa, de 1926 à 1928. Ils furent tous deux de grands lecteurs, des personnalités fortes à l’héritage immense. 

Leica de Cartier-Bresson – Modèle n°&, 1929,numéro de série 20562. Fondation HCB, Paris. A l’automne 1931, Henri Cartier-Bresson achète son premier Leica à Paris chez Duranty, au 91, rue Lafayette.

La photographe Berenice Abbott à qui l’on doit la reconnaissance de l’œuvre d’Atget disait qu’il était un homme « au tempérament violent et aux idées absolues qui déployait la patience d’un ange lorsqu’il s’agissait de photographier ». Anne de Mondenard évoque Cartier-Bresson comme un «  flâneur agité » qui arpente la capitale, son appareil à la hanche, mise au point ajustée. Ces deux expositions permettent de comprendre les liens qui unissent leur œuvre à travers le temps.

Eugène Atget
Carte de visite d’Eugène Atget

La poésie dAtget

Après avoir débuté une carrière de photographe de « documents pour artistes », paysages, animaux, fleurs, monuments, reproductions de tableaux, Eugène Atget choisit en 1897 de photographier Paris de manière systématique. Il enregistre les rues, leur architecture, les hôtels particuliers, les cours, les zones périphériques, les barrières, les petits métiers…sur des milliers de négatifs qu’il organise en séries.

En 1927, l’Américaine Berenice Abbott, alors assistante de Man Ray, réalise deux portraits de lui juste avant sa mort. S’apprêtant à les lui remettre, elle apprend son décès et convainc l’exécuteur testamentaire du photographe du nécessaire sauvetage du fonds d’atelier. Un an auparavant, Man Ray avait publié des images d’Atget dans La Révolution surréaliste (16 juin 1926). L’ensemble des tirages récupérés par Berenice Abbott avec l’aide du galeriste Julien Levy entrera dans les collections du MoMA de New-York en 1968. 

Berenice Abbott
Berénice Abbott « Portrait d’Eugène Atget » 1927

Atget accède à une notoriété posthume, d’abord auprès des surréalistes qui décèlent dans ses images une étrangeté poétique puis, plus largement, chez les photographes et les amateurs. Cependant des controverses sur la teneur artistique de son œuvre ont fait rage. Atget n’est-il qu’un documentaliste du Vieux Paris ? C’est pour offrir un regard neuf sur son œuvre et illustrer son rôle comme père de la modernité qu’il a paru judicieux à Anne et Agnès de monter cette exposition à la fondation HCB, de l’organiser comme une flânerie et non une rétrospective. 

« Photographier, c’est mettre sur la même ligne de mire la tête, l’œil et le cœur. C’est une façon de vivre. »

HCB, L’Imaginaire, d’après nature, Saint-Clément-de-Rivière, Fata Morgana, 1996

Musée Carnavalet – Henri Cartier-Bresson, revoir Paris – Vue de l’exposition

La comédie humaine 

La vision de Paris d’Atget, loin du simple documentaire, se révèle empreinte d’une grande sensibilité esthétique, avec une maîtrise de la lumière et du cadrage. Ses images sont des ouvertures sur le monde et l’imaginaire, elles ne sont pas aussi désertes que l’on a bien voulu le dire, souvent un, deux ou trois personnages fixent le photographe. Certaines sont composées comme un décor de théâtre où habitants et passants sont des acteurs malgré eux, ainsi l’allure sublime de cet homme derrière la porte du cabaret A l’homme armé ou le sourire de la fillette qui pose devant une porte cochère de Rouen… Autant d’entrées en scène orchestrées par 

« Un des poètes les plus purs de cette fourmilière de petites vies libres »

Pierre Mac Orlan 

Porter attention au rôle que la vie distribue à chacun préoccupe également Cartier-Bresson. Il s’intéresse à « l’homme et sa vie, si courte, si frêle, si menacée » (entretien avec Daniel Masclet, Photo France, n°7, mai 1951), Paris servant de décor à ceux qu’il nomme « ses acteurs », qu’il entend « traiter avec le respect qui leur est dû. » (Ibid)

« Images à la sauvette »

La photo est pour lui une façon d’être présent au monde. Il cherche dans ses cadrages, les lignes, plans, ombres qui organiseront des images géométriques, cultivant la rigueur, convaincu que « le fond et la forme sont étroitement liés »… Une obsession héritée du peintre cubiste André Lhote.

Henri Cartier-Bresson
Henri Cartier-Bresson -Page du « First Album » 1929-1931, tirages d’après des négatifs 6X9 Kodak, Fondation HCB

Parcourir l’exposition du musée Carnavalet permet de voir l’évolution de son travail et de ses points de vue. Défilent sous nos yeux, La libération de Paris, l’interrogatoire de Sacha Guitry à la mairie du 7e arrondissement (comment Henri ex-prisonnier puis résistant a-t-il réussi à se faufiler là ?), les bords de Seine, les bidonvilles de Nanterre, les Halles, Mai 68, des manifestations, une ville en chantier…. Images de ses pérégrinations parisiennes ou de ses reportages pour la presse. On y voit aussi entre autres les iconiques portraits de Camus séducteur mégot aux lèvres (1944), de Sartre sur le Pont des Arts (1945), d’Alberto Giacometti qui marche sous la pluie rue d’Alésia (1961)… 

L’exposition se termine par des dessins puisqu’en 1972, à 64 ans, « l’œil du siècle » décida de s’y consacrer. Après une vie intense,  le cofondateur de l’agence Magnum à la reconnaissance très tôt établie décida de s’arrêter : 

« La photo est une action immédiate ; le dessin une méditation . »

 Henri Cartier-Bresson, 1996 

« Paris à vue d’œil» exposition de Cartier-Bresson en 1984 au musée Carnavalet

L’exposition Henri Cartier-Bresson – Revoir Paris est présentée du 15 juin au 31 octobre 2021 au musée Carnavalet – Histoire de Paris.

Conçu conjointement par les deux institutions, ce projet résonne avec l’exposition Eugène Atget – Voir Parisprésentée à la Fondation HCB jusqu’au 19 septembre et réalisée à partir des collections du musée Carnavalet. Un ouvrage comprenant les essais des commissaires et 200 reproductions est publié aux Éditions Paris Musées.

Bibliographie : 

Atget, Voir Paris, 

Textes Anne de Mondenard, conservatrice en chef du patrimoine, responsable du département Photographies et Images numériques, musée Carnavalet, Agnès Sire, directrice artistique Fondation HCB, Peter Galassi, conservateur en chef du département photo du MoMA, New York, de 1991 à 2011, Paris, éditions EXB, 2021 

Le catalogue de l’exposition Henri-Cartier Bresson, Revoir Paris est publié par les Editions Paris Musées, juin 2021, sous la direction d’Anne de Mondenard et d’Agnès Sire.

Musée Carnavalet
Musée Carnavalet © The Gaze of a Parisienne

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