Ahmet Ertug, photographe des lieux extraordinaires

par Thierry Grillet

J’ai connu Ahmet Ertug il y a près de quinze ans. Je l’accompagne dans certains de ses projets – aujourd’hui le travail qu’il veut réaliser sur la sainte Chapelle, au moment où il expose quelques tirages à Paris Photo dans la galerie Bruce Silverstein de New York. Ahmet est un artiste d’une extrême élégance – même lorsqu’il se promène avec ses trente kilos de matériel photographique dans les plus belles architectures du monde. On pourrait dire, si on osait, que c’est un dandy ottoman. Beau visage, regard oriental, courtoisie d’un autre âge.

Ahmet Ertug . Photo ©Horst Kloever

Ahmet habite à Istanbul un petit palais sur le Bosphore, de marbre et de bois exotique. A l’intérieur, une collection extravagante de tissus et costumes ottomans – gilets rose fuchsia, pantalons bouffants du XIX siècle et d’avant. Quelques pièces accueillent un accrochage de ses photos les plus spectaculaires, aux tirages géants, qu’il a réalisées depuis maintenant plus de quarante ans. Une partie du patrimoine mondial est ici – temples japonais, mosquées, mastabas perses, basiliques byzantines, bibliothèques baroques, salles de concerts rococos… Et cette œuvre photographique est devenue en soi, un objet patrimonial. La cohérence du projet qui n’a jamais dévié depuis l’origine, la rigueur du regard, l’extrême précision des tirages…Il y a quelques choses de fascinant, un peu hors du temps. Des chambres photographiques, de plaques de verre et des négatifs géants, des optiques exceptionnelles. Personne au monde n’est en mesure de rivaliser.

©Ahmet Ertug

Garder la mémoire des sites emblématiques de nos cultures

Après avoir exercé comme architecte, Ahmet (né en 1949) se consacre totalement à la photographie. Lauréat d’une bourse japonaise, il va contracter, durant son séjour d’un an dans l’archipel nippon, une passion pour le patrimoine, et d’abord pour les architectures du sacré, à travers la découverte qu’il fait des grands sites cultuels du pays. De retour en Turquie, dans les années 70, conscient de la nécessité de conserver la mémoire des grands sites alors abandonnés, il s’engage dans une vaste campagne de prises de vues du patrimoine byzantin, ottoman et islamique en Turquie et en Iran. Plus largement, de Sainte-Sophie à Istanbul, à Saint-Pierre au Vatican, Ahmet sillonne le monde à la recherche des plus beaux exemples d’architecture ancienne, – romaine, byzantine, ottomane ou chrétienne – illustrant les trois principes établis par le théoricien Vitruve : la durabilité (firmitas), l’utilité (utilitas), et la beauté (venustas). En utilisant des appareils de grand format, des négatifs à la dimension de ses sujets (25×25 cm), des techniques d’exposition longue, et puisant dans l’expertise de son regard d’architecte, Ertug restitue dans ses clichés ce qui fait qu’une architecture est monumentale et ce qui participe dans le plus infime détail à l’esprit du lieu.

Ahmet Ertug, Sanmezzano, 2021, salle Peacock , présentée à Paris Photo 2021
©Ahmet Ertug

L’artiste met toute son énergie à lutter contre le temps mais aussi à capter ce que le temps ajoute à ces monuments consacrés au culte (les lieux de prière), à l’art (les musées, les palais), à la musique (les salons de musique, les salles de concerts) et au patrimoine écrit (les bibliothèques).

« Beaucoup de ces merveilleux volumes que ma photographie enregistre ont été restitués au public par la photographie ou la peinture depuis des siècles ; il n’y a rien de neuf. Mais ce que j’apporte de nouveau, c’est la relation singulière d’un homme à ces espaces extraordinaires, en m’appuyant sur une photographie équipée pour un dialogue avec le monumental. Ces expériences, ces émotions esthétiques ou spirituelles qui naissent de la contemplation de ces lieux uniques, je tente de les faire partager au public ». Ahmet Ertug

L’oeil aiguisé de l’architecte, la sensibilité du photographe

Ahmet est un artiste formaliste, qui aime les perspectives, les colonnes, les dômes, la manière dont l’œil fonce en avant vers un point idéal (the vanishing point) où la vue disparaît, basculant ainsi dans une autre dimension. Il aime aussi la luxuriance des détails dans le décor – mosaïques, fresques, plafonds peints, moulures sculptées ou ornées. Peut-être cette extraordinaire qualité d’image doit-elle son existence aux négatifs 20×25 cm qu’il utilise avec son Sinar p2 grand format, une génération modernisée des appareils anciens munis d’une chambre en bois et d’une lentille de cuivre. Mais elle doit aussi davantage encore, de manière plus immatérielle, au fait que le regard du photographe se fond dans son objet, sensible à la totalité de l’œuvre bâtie. « Je mets mes pas dans ceux de l’architecte qui a construit ce que j’ai sous les yeux. Puis je me demande où cet homme, dont des siècles me séparent, se serait posté pour contempler son œuvre. Alors seulement je m’installe. Toute l’âme du lieu ressuscite ainsi dans ma première image. »

Cette année, à Paris photo

Photos d’Ahmet Ertug à Paris Photo, Panthéon , Paris (2011) et Société Générale Bank,Paris (2011), photo ©Thierry Grillet

Les trois photos (de très grand format), qui sont exposées cette année à la Galerie Bruce Silverstein Gallery (New York), dans le cadre de Paris-Photo, présentent trois volets de l’inspiration de l’artiste :

  • Le grand hall de la banque Société générale, tirée de sa série Dômes : un voyage à travers l’histoire européenne de l’architecture », un dôme profane à côté d’autres qui étaient consacrés à des cultes.
  • Castello Sammezzano, salle Peacock, construit dans le style « mauresque », par un noble espagnol au début du XVII e, ce joyau de l’architecture, sorte de palais des 1001 nuits en plein Florence, fut longtemps laissé à l’abandon.
  • Vue de l’intérieur du Panthéon, enfilade de salles sous coupoles. Ancien lieu de culte, reconfiguré sous la révolution pour des usages profanes de commémoration des Grands hommes.

Les photos d’Ahmet valent le voyage. Car elles offrent non pas seulement un témoignage, un spectacle, mais aussi une expérience. On n’est pas devant l’image, on est « avalé » par elle. Dedans. On se meut dans le volume que présente le cliché, fouillant du regard les profondeurs, les surfaces, s’arrêtant sur un détail que la caméra d’Ahmet fait voir, ou laissant aller l’œil sur ce territoire photographique. C’est comme si la plaque de négatif avait arraché un morceau du réel, et qu’elle l’avait rapporté devant le spectateur. 

Thierry Grillet

©Ahmet Ertug

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