Anselm Kiefer pour Paul Celan

au Grand Palais éphémère

Anselm Kiefer
Vue d’ensemble avec au milieu : « Mohn und Gedächtnis » Pavot et mémoire Acier, zinc, plomb, résine, gomme laque 3,2 x 10 x 13,6 m Copyright : © Anselm Kiefer et au premier plan à droite : BEILSCHWÄRME Volées de cognées 2020-2021 Émulsion, acrylique, huile, gomme-laque, bois brûlé, métal et craie sur toile 840 x 470 cm Copyright : © Anselm Kiefer

Il y a 15 ans Anselm Kiefer investissait le Grand Palais pour le premier Monumenta. Aujourd’hui c’est au Grand Palais éphémère qu’il consacre cette exposition sous le signe de la poésie et dédiée au poète roumain mais d’expression allemande, naturalisé français, Paul Celan (1920-1970). L’oeuvre de Paul Celan, méconnu en France, bien qu’il ait vécu à Paris après-guerre, constitue une création majeure du XXème siècle, par son esthétique et sa forme libres, qui visent à se libérer d’une tradition littéraire vue comme la matrice au sein de laquelle est née le projet de mort de la Shoah nazie. La relation de Paul Celan avec l’Allemagne, pays dont la langue et la culture s’imposent à lui par héritage familial et géographique, est ainsi d’emblée complexe. Il s’y rend régulièrement depuis la France et noue des relations avec les écrivains et les poètes du mouvement « Gruppe 47 », notamment Ingeborg Bachmann, très influente. L’oeuvre poétique de Paul Celan est reconnue en Allemagne par l’attribution du prestigieux prix Büchner en 1960. Très affecté par le traumatisme de la disparition de ses parents, victimes de la Shoah par balles, et une crise personnelle accentuée par son unique voyage à Jérusalem (1969), il se suicide le 20 avril 1970 en se jetant dans la Seine depuis le pont Mirabeau.

La rencontre d’Anselm Kiefer et du poète se réalise de manière posthume au contact de la poésie de Paul Celan, dont les poèmes, comme « Fugue de mort » (Todesfugue) écrit en mai 1945, sont devenus les symboles de la réconciliation judéo-allemande. Cette rencontre a des répercussions profondes sur le travail créatif d’Anselm Kiefer, qui s’inspire directement du travail poétique de Paul Celan, avec une série d’oeuvres réalisées entre 1981 et 1983, puis avec « Fleur de Cendre » (1997) d’après le poème « Je suis seul » (1952) de Paul Celan et enfin une double série d’expositions-hommages « Pour Paul Celan », à la galerie Yvon Lambert et Thaddeus Ropac en 2005.

Le visiteur retrouve dans l’exposition les obsessions mémorielles d’Anselm Kiefer sur l’histoire de l’Allemagne contemporaine, le nazisme et la Shoah. Né en 1945, au moment de « l’Allemagne, année zéro », le travail artistique d’Anselm Kiefer a toujours malaxé ce matériau brut de la mémoire et de la responsabilité, sinon de la culpabilité, liées au nazisme, la fameuse « Vergangenheitsbewältigung » (ce travail sur la responsabilité). Bien que né le 8 mars 1945, Anselm Kiefer refuse la grâce de la naissance tardive de l’ancien chancelier fédéral, le chancelier de l’unité allemande, Helmut Kohl (mots prononcés lors de sa première visite à Jérusalem en 1984, allusion aux générations allemandes nées après la guerre qui ne portent pas de responsabilité dans la Shoah). Paul Celan a perdu ses deux parents dans les camps nazis, lui-même a été déporté dans un camp de travail forcé.

Quand Anselm Kiefer découvre la Shoah, c’est un choc effroyable. Il ne conçoit pas être un artiste allemand et se pose cette question existentielle : comment peut-on peindre après la Shoah ? Ce questionnement est symétrique de celui de Paul Celan : comment écrire en allemand après la Shoah ?

Anselm Kiefer
Als Arche verließ es die Straße Comme une arche, elle a quitté la route 2020-2021 Émulsion, acrylique, huile, gomme-laque, paille, métal, fusain et craie sur toile. 840 x 1520 cm Copyright : © Anselm Kiefer

Il se donne le devoir de tout réinventer, comme Paul Celan qui réinvente un langage alors qu’il semblait impossible que la poésie puisse à nouveau exister après la Shoah, il prouve le contraire en devenant un des plus grands poètes de langue allemande.

Anselm Kiefer soulève l’importance de sa responsabilité d’artiste et va entreprendre un travail de mémoire et prendre à bras le corps cette « histoire allemande » qu’il interprète à sa façon en sortant des sentiers battus de l’académisme allemand.

Poussière et cendres, l’image qui reste imprimée dans mon souvenir de cette exposition, toutes ces toiles sculptures, étagères rappelant le lieu de création, l’atelier de l’artiste semblent répéter sans fin deux mots :

« Se souvenir » est le leitmotiv de l’artiste, ne pas oublier l’horreur de la guerre, sans cesse rappelée dans ce parcours d’oeuvres là pour nous impressionner, par leur taille d’abord hors échelle ! et leur symbolique. Indéfiniment dans son atelier transporté dans l’exposition avec ces immenses rayonnages, il tente de créer à l’instar de Frenhofer, le peintre à la recherche de l’absolu dans le « Chef d’oeuvre inconnu » de Balzac, l’inaccessible, un souvenir qu’il n’a pas connu, mais subi au contraire de Paul Celan qui a vécu cette guerre. Quasiment impossible d’achever une oeuvre qui puisse quitter l’espace de son atelier. Pour ceux qui souhaitent poursuivre l’exposition Anselm Kiefer, un prolongement inattendu et « hors les murs », se trouve à la Maison de Balzac, où l’exposition « le Chef inconnu », montre le tableau « Au peintre inconnu » d’Anselm Kiefer. Cet oeuvre, de format modeste au regard des dimensions monumentales des oeuvre du Grand Palais éphémère, substitue à l’architecture pompeuse de la cour d’honneur de la Chancellerie du Reich, construite par Albert Speer, un mémorial dédié au « Peintre inconnu », en écho au « Chef d’oeuvre inconnu » de Balzac, fantastique plongée dans les profondeurs de la mémoire allemande. Ce tableau rappelle également que le totalitarisme nazi annexait les artistes, les architectes et les écrivains dans son projet politique, qu’ils mettaient au service d’un « Art allemand » pur et régénéré.

Anselm Kiefer

« Moi je suis témoin de ce qui reste, j’essaie de rentrer dans la première génération de témoins (…) l’histoire cela n’existe pas, elle est toujours écrite par les vainqueurs, et moi, je prends les restes et je crée une sculpture, c’est l’histoire… »

L’avion en plomb qui ne peut décoller est criblé de fleurs de pavot, drogue hallucinogène rappelant le poème de Paul Celan Mohn und Gedächtnis (pavot et mémoire) et titre de l’oeuvre.
Un parcours voulu comme un réseau par le commissaire Chris Dercon et l’artiste, on se promène dans ce Grand Palais éphémère qui ressemble à un hangar où se trouvent entreposés, bunkers, outils, toiles, avions, livres brulés, l’or des fougères, tous en témoins de l’Holocauste… Poésie et installations s’enchaînent et dialoguent entre-elles silencieusement tout en donnant cette impression d’être ensevelies sous cette couleur grise, où la beauté et la tristesse semblent figées dans l’éternité et perpétuent le souvenir. (voir article précédent) Chris Dercon, président du Grand Palais, guide nos pas dans le travail mémoriel et créatif d’Anselm Kiefer, qui inscrit les longs poèmes en allemand de Paul Celan dans la matière même de sa peinture. Ce dialogue, nourri par l’abondance des citations et des références, avait besoin d’un traducteur pour les visiteurs non germanophones, impressionnés par ce mausolée à la moire de Paul Celan.

Chris Dercon
Conférence de presse au Grand Palais éphémère avec Anselm Kiefer et Chris Dercon, président RMN Grand Palais et commissaire de l’exposition.


Journal d’Anselm Kiefer, été 2021

extrait de l’ouvrage publié à l’occasion de l’exposition

Nous avons respecté dans le texte, à l’exception des poèmes de Paul Celan et des notes, le parti pris d’Anselm Kiefer de tout écrire en bas-de-casse.


22 juin 2021 mardi
Je suis seul, je mets la fleur de cendre dans le verre rempli de noirceur mûrie. Bouche sœur,
tu prononces un mot qui survit devant les fenêtres,
et sans bruit, le long de moi, grimpe ce que je rêvais.
Je suis dans la pleine efflorescence de l’heure défleurie
et mets une gemme de côté pour un oiseau tardif :
il porte le flocon de neige sur la plume rouge vie ;
le grain de glace dans le bec, il arrive par l’été.

La cendre se retrouve dans plusieurs poèmes de Celan, par exemple, « Geschöpft mit der Aschenkelle […] Seifig » « puisés avec la louche à cendres […] savonneux » : une allusion au savon fabriqué à Auschwitz à partir des cendres des personnes incinérées. J’ai souvent utilisé la cendre dans mes peintures. une pluie de cendres qui se dépose sur les choses et les rend mystérieuses. « Fleurs de cendre » : l’union de deux contraires, comme souvent dans les poèmes de Celan, la fleur, la couleur, la vie, le cycle de la vie et de la mort. Lorsqu’elle éclot pendant un jour, sa transmutation, sa fin en tant qu’élément lumineux, est déjà visible. Chez Robert Fludd (médecin, alchimiste et métaphysicien anglais du XVIIème siècle), les fleurs, les plantes en général, sont liées au cosmos : « chaque plante sur terre a sa propre étoile qui lui correspond, sa contrepartie dans le firmament » mais la cendre, la cendre de la « fleur de cendre », c’est la fin, le produit ultime. La création de cette expression « fleur de cendre illustre aussi le paradoxe qu’il y a à encore écrire un poème, à produire la moindre oeuvre d’art, après Auschwitz. C’est pourquoi la fleur de cendre sera elle aussi anéantie dans le sol noir. Le rêve s’élève silencieusement, sans atmosphère, telle une plante grimpante. le langage, l’acoustique, n’existent plus.

Le thème permanent de Paul Celan : la langue devenue muette. Et puis la merveilleuse phrase : « le grain de glace dans le bec, il arrive par l’été. » On pense aux plus petits éléments constitutifs de l’univers, à l’éphémère, à l’échelle cosmique, car c’est dans le bec chaud d’un oiseau que la longévité d’un grain de glace est la plus brève. Pourtant, ce grain de glace survit jusqu’au bout à la chaleur de l’été. La langue comme information, comme communication n’existe plus dans l’oeuvre de Celan, sii ce n’est comme un grain de glace quasi impossible à conserver dans la chaleur étouffante du four.
[…]
Anselm Kiefer
Catalogue de l’exposition : « Anselm Kiefer – Pour Paul Celan » – Editions de la Rmn – Grand Palais, Paris 2021

INFORMATIONS :

Anselm Kiefer

Pour Paul Celan

16 décembre 2021 – 11 janvier 2022

Commissariat : Chris Dercon, Président de la Rmn – Grand Palais

Grand Palais Éphémère – Place Joffre 75007 Paris

Exposition organisée par la Réunion des musées nationaux – Grand Palais en partenariat avec la Galerie Thaddaeus Ropac Labellisée Présidence française du Conseil de l’Union européenne 2022

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