Les fraises de Chardin aux enchères ! 

PAR EMILIE JULIE RENAULT

Mercredi 23 mars, ce trésor de la peinture Le panier de fraises des bois de Chardin s’est envolé à 24 381 400 € / 26 830 512 $ frais inclus.par la maison de vente aux enchères parisienne Artcurial, le tableau a été expertisé par Eric Turquin. Ce tableau est l’un des chefs-d’œuvre de la collection Marcille, qui comprenait près de 4.500 tableaux, dont 40 toiles de Boucher, 30 de Chardin, 25 de Fragonard.. il est resté dans la famille jusqu’à aujourd’hui.

Jean Siméon Chardin (1699-1779)
Le panier de fraises des bois
Huile sur toile, signée ‘Chardin’ en bas à gauche, 38 x 46 cm
Estimation : 12 000 000 – 15 000 000 €
Artcurial | Maîtres anciens & du XIXe siècle | 23.03.2022
Provenance: Collection Eudoxe Marcille (1814-1890), dès 1862; Puis par descendance.


Quelle jolie nouvelle, je me réjouis de pouvoir enfin contempler ce tableau en vrai, Il était jusqu’à présent dans une collection privée. Quelle surprise que de le voir en vente. Les raisons pour lesquelles ce tableau me touche profondément sont nombreuses. Cette oeuvre originale et mature fait vivement appel à tous nos sens. 

Chardin
Dos de la toile avec toutes les étiquettes d’expositions dont celle du Grand Palais, « Chardin » (7 septembre-28 novembre 1999)


La nature morte de Chardin 


C’est avec la nature morte que Chardin se présente la première fois à l’Académie en 1728 (le buffet et la Raie) certains crurent qu’il s’agissait d’œuvres d’un peintre flamand. Sans surprise, Chardin est reçu à l’Académie dans une des catégories de la hiérarchie des genres celle des peintres dans le « talent des animaux et des fruits ». 
Regarder la nature est sa préoccupation constante : pour le peintre elle se réduit à quelques objets soigneusement observés. La nature inanimée ne distrait pas le regard et ne cause pas le même embarras que la figure humaine. 

Vue de l’exposition


Nature morte tardive, la maturité 


Le panier de fraises des bois date de 1756, elle fait partie de la série des natures mortes tardives chez Chardin, période que certains appellent la nature morte de la maturité. 
Chardin s’éloigne de la tradition : par son traitement de la nature morte mais aussi par le choix des objets qu’il représente. Chardin hérite d’une forme de simplicité de la tradition hollandaise dans les sujets choisis et dans leur représentation.  Ici les œillets qui dépassent nous rappellent le citron ou le couteau qui dépasse dans les peintures hollandaises (Claesz). Cet élément en équilibre suggère le vide et permet au spectateur de pénétrer l’espace. On remarque aussi la neutralité du fond sur lequel se détachent les objets : ce qui rend la valeur informative de celui ci très faible. Chardin ne fait pas des choix d’objets de luxe comme chez les Hollandais (Claesz+Kalf). Il abandonne totalement le déploiement fastueux de vaisselle d’argent au profit d’un simple panier en osier 


Un appel aux sens 


Chardin parvient à exalter tous nos sens par sa peinture. . Traduit-elle l’émancipation de Chardin de la nature morte hollandaise, pour devenir une peinture expressive, évocatrice et sensible ?
La représentation des objets n’a jamais été aussi sentie ; celle des fruits n’a jamais été aussi expressive que chez Chardin. Ici tout est vivant, d’une vie nuancée exquise et forte, tout est réel, tout est vrai et jaillit du cadre. 
Chardin peint avec le sentiment mais il peint aussi le sentiment : 

« Ce n’est pas avec la couleur que l’on peint mais avec le sentiment » 

Chardin (La peinture française Jacques Thuilier et Robert Châtelet)


L’impression est aussi tactile (on a envie de toucher les fruits, en effet Chardin représente avec une certaine acuité « la pourpre humide des fraises » selon les mots des Goncourt. L’éclat et le rendu parfait des fraises fait aussi appel à notre odorat, on sent la fraicheur de ces fraises des bois tout juste cueillis ; aussi bien que le parfum des fleurs. 
Et le goût se manifeste bien plus que par la simple gourmandise : les fraises brillent et éveillent l’appétit. Aussi bien l’éclat que la saveur de ces fraises sont exprimés. 

Diderot quant à lui évoque non sans lyrisme l’œuvre de Chardin en ces termes :

« Ô Chardin, ce n’est pas du blanc, du rouge, du noir que tu broies sur la palette; c’est la substance même des objets, c’est l’air et la lumière que tu prends à la pointe de ton pinceau et que tu attaches sur la toile.»

Diderot, Salon de 1763


Originalité 


le choix des fruits apparaît comme très original : des fraises. Les fraises des bois ne se retrouvent jamais dans les autres œuvres de Chardin. 
Notre vue (sens premier qui va commander tous nos autres sens ici) est appelée par la beauté de la représentation, la beauté des couleurs (blancheur des fleurs, rouge parfait des fraises des bois nuancé par des pointes de vert= le rouge est ici plastiquement mis en valeur par le vert des queues de fraises).  Il faut bien-sûr évoquer l’importance de la lumière qui met en valeur les nuances des objets présents : elle illumine le verre, et ce verre propage ses reflets sur les fleurs (accentuant leur blancheur et leur éclat) et les fraises. Cet éclat réchauffe le tableau et révèle les contours et les matières.  

« Chardin répand la lumière de même façon qu’elle est dans la nature »  

disait Edmond Pilon.

Equilibre parfait & légères imperféctions 


Force de la composition qui vient s’inscrire dans des formes classiques de la pyramide, du triangle et qui tendent plus ou moins à suggérer une architecture. La composition présente un équilibre parfait du à la forme pyramidale des fraises, pyramide prolongée par le reflet blanc du verre. On remarque que cette composition triangulaire se retrouve dans d’autres œuvres de la même période, bien que rendu avec mon de précision. Chardin parvient à concilier une touche vigoureuse et franche avec un rendu d’une parfaite justesse. Cependant l’œuvre conserve un certain naturel et sans doute cela est-il du au fait que Chardin crée de légères imperfections (en l’occurrence les deux petites fraises qui dépassent de la pyramide). 

BNF
Fig. 1, Gabriel de Saint-Aubin, Livret du Salon de 1761, Paris, Bibliothèque nationale de France


L’universalité, éternité & précarité de la beauté 


Ces fruits ont en commun d’être cueillis au printemps et on peut penser que ces fruits printanier arrivés à leur degré extrême de sensualité évoquent une force vitale, une fraicheur, voire la jeunesse. Cette impression est encore renforcée par les deux œillets blancs qui évoquent l’amour fidèle, ainsi que par la présence et la proximité de l’abricot et des cerises qui évoquent la sexualité. 
L’inertie et la grande stabilité du tableau fixent cette vision dans une forme d’éternité (instant de beauté de l’expression de la jeunesse est figé). Et l’absence de référence spatiale semble mettre en exergue une universalité de l’œuvre. Cette même idée de précarité de la Beauté et de la jeunesse se retrouve en littérature, chez Ronsard qui évoque à travers l’image de la rose leur extrême fugacité (Mignonne allons voir si la rose, 1545). 

Jean Siméon Chardin (1699-1779)

Vente aux enchères à Paris ARTCURIAL :
Mercredi 23 mars 2022, 18h
Maîtres anciens & du XIXe siècle 
Tableaux, dessins, sculptures

Expositions publiques :

ARTCURIAL

7 rond point des Champs-Elysées – 75008 Paris

Vendredi 18 mars, de 11h à 18h
Samedi 19 mars, de 11h à 18h
Dimanche 20 mars, de 14h à 18h
Lundi 21 mars, de 11h à 19h
Mardi 22 mars, de 11h à 19h

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