La quête de la beauté par Calouste Gulbenkian (Part I)

Entre Lisbonne et Paris

“Only the best is good enough for me”

Calouste Gulbenkian (1869-1955)

Entre Lisbonne et Paris, j’ai pu voir deux facettes de cette fameuse fondation Calouste Gulbenkian, celle de la collection fastueuse de l’homme Gulbenkian par lui même : dans l’intimité d’un collectionneur à l’Hôtel de la Marine et son rôle de transmission et partage de la culture dans le cadre cette fois ci d’une exposition à la fondation : Europa Oxalá. (dans un article à suivre PART II)

Fondation Calouste Gulbenkian,
Fondation Calouste Gulbenkian, Lisbonne ©TheGazeofaParisienne

Le prénom Calouste et le nom Gulbenkian me semblaient très mystérieux, je connaissais la Fondation du même nom à Lisbonne mais quelle personnalité était à l’origine de ce lieu ?

Calouste GubenkianCalouste Gulbenkian
A gauche : Portrait de Calouste Gubenkian © Fondation Calouste Gulbenkian, Lisbonne
A droite : La résidence de Calouste Gulbenkian – 51 avenue d’Iéna à Paris. Au premier plan le chef-d’oeuvre de JEAN-ANTOINE HOUDON Diane, Paris, 1780 – Marbre – Inv. 1390.
Collection de Catherine II de Russie, Galerie de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg, 1784. Acquis par Calouste Gulbenkian par l’intermédiaire de son représentant, Paris, juin 1930. © Fondation Calouste Gulbenkian

Un nom associé à toutes les manifestations de la saison France Portugal, une saison qui nous emmène et nous laisse découvrir tous ces artistes dans toutes ces expositions qui sont présentées actuellement en France.
Depuis ce weekend inaugural, il y a quelques mois, entre le Louvre et la Philharmonie, je suis les traces de Calouste Gulbenkian, il y a quelques jours j’étais à Deauville et je me promenais dans le parc Calouste Gulbenkian (ancien domaine des Enclos) avec ses fameux arbres lyres. Un parc méditatif imaginé avec l’écrivain Saint John Perse (le diplomate Alexis Saint-Léger Léger) avec qui le collectionneur entretenait une longue amitié et une importante correspondance. Tous les deux partageaient une grande passion pour les jardins.

Calouste GulbenkianCalouste Gulbenkian
Parc Calouste Gulbenkian – Chem. des Enclos, 14910 Benerville-sur-Mer © TheGaze of a Parisienne

D’une famille arménienne très aisée vivant sous l’empire Ottoman, né à Istanbul, dans le quartier de Scutari, la « Corne d’Or » de l’empire byzantin, lieu prédestiné pour celui qui allait devenir une légende et l’un des « tycoon » du XXème siècle, le jeune Calouste poursuit ses études en Turquie, puis Marseille, puis Londres, il est très brillant et ambitieux. Avec de très bonnes connaissances sur le pétrole et un très beau mariage avec Nevarte Essayan, fille d’un proche de la cour ottomane, le jeune homme réussit pleinement son ascension. Lorsque la situation devient très dangereuse pour la communauté arménienne, la famille prend la fuite jusqu’à Alexandrie puis Londres et Paris, nous sommes en 1896. « Homme du pétrole » Calouste Gulbenkian va devenir Monsieur 5%, ses parts dans la Turkish Petroleum Company qu’il a fondé en 1912. Il sera l’homme le plus riche du monde.

Un homme étrange parfois, possédant et vivant avec ses chefs-d’oeuvre « ses filles », il ne dormait jamais dans son hôtel de l’avenue d’Iena acquis en 1922 et préférait passer ses nuits au Ritz dans sa suite (Palace qu’il avait financé).

Fondation Gulbenkian
Vue d’ensemble avec au premier plan à gauche : Sèvres,1792 Décor de Charles Éloi Asselin (1743-1804) – Porcelaine, pâte tendre – 3,7 cm x D. 22,5 cm – A droite : Chine, dynastie Qing, période Qianlong (1736-1795) Porcelaine céladon Monture: France, vers 1750-1755 Bronze doré A: 33 x 17.1 cm B: 33 x 16 cm C:33 x 17,3 cmAu centre : Aiguière: Italie du Sud (Sicile?), XIIIe siècle Monture: Paris, vers 1734-1735 Jaspe et or – 32.5 × 8.2 x 14,8 cm – Au second plan : Paire de terrines avec leur plateau par Louis Lenhendrick (recu maître en 1747, mort en 1783) Paris, 1769-1770 Argent doré 32,5 x 47,5 x 26,5 cm 31,5 x 46,5 x 25,5 cm (terrines) 7,5 x 57 x 49,5 cm 7,1 x 56,5 x 50,3 cm (plateaux) – Coll; Grégoire Orloff; Catherine II de Russie et musée de l’Ermitage (Saint-Pétersbourg); acquis auprès de l’Antikvariat, mars 1930 ©TheGazeofaParisienne

Très tôt, devant les splendeurs du Bosphore, il est pris par une passion qui laisse au second plan femme et enfants, une chose l’importe plus que tout, la recherche de la beauté, l’excellence, sa première passion se tourne vers les monnaies grecques. Pour cela il y met les moyens pas seulement financiers, il lit beaucoup, suit des cours d’histoire de l’art pour parfaire ses connaissances, grand bibliophile, il possède une bibliothèque exceptionnelle, de livres d’art, rares et précieux. De nombreux émissaires sont chargés de trouver pour lui cette beauté qu’il recherche tant. Il réussit à acquérir des mains des soviétiques avec qui il négociait, des trésors de l’Hermitage, le service en argent du prince Orloff, une orfèvrerie d’un des plus grands noms du XVIIIe siècle : Thomas Germain et ce si beau portrait par Rubens, d’Hélène Fourment la si jeune épouse du peintre ayant appartenu à Catherine II de Russie ainsi que Diane par Houdon, datant de 1780 qui se trouvait dans l’entrée de son hôtel.

Il ne perd pas le Nord !

On m’a fait part d’une correspondance avec l’état soviétique dans laquelle il explique que c’est honteux de se défaire de trésors patrimoniaux tout en ajoutant à la fin que si cela était le cas il était prêt à en faire l’acquisition.

Une collection très personnelle, sa famille ne peut en aucun cas profiter de ces merveilles, sa fille Rita ira même jusqu’à fêter son anniversaire sur le trottoir, sa présence étant interdite dans les salons de l’hôtel particulier de l’avenue d’Iena, je me demande si les oiseaux de sa volière n’étaient pas mieux traités ! Il aime vivre avec sa collection tout en prêtant de nombreux objets d’art, peintures… pour des expositions dans des musées. Très soucieux du devenir de cette collection, il ne souhaitait pas qu’elle soit dispersée à sa mort, la fondation a résolu le problème.

Fondation Calouste Gulbenkian
Amin Jaffer, conservateur en chef de la collection Al Thani devant le tableau de JEAN-MARC NATTIER (1685-1766) Portrait du Maréchal duc de Richelieu France, 1732 Huile sur toile 239 x 179,5 cm ©TheGazeofaParisienne

En visitant l’exposition Gulbenkian par lui-même à l’Hôtel de la Marine, entre la place de la Concorde et la rue Royale, là où Calouste avait ses bureaux, on imagine un peu les fastes de cette collection, ce portrait du maréchal duc de Richelieu par Nattier donne le ton dès notre arrivée. Cette exposition intimiste nous plonge dans l’univers de l’hôtel particulier de l’avenue d’Iena. Je découvre l’argenterie de Thomas Germain, une coupe en porcelaine de Sèvres du service commandé par Louis XVI, dont chaque décor avait été désiré par le roi de France qui malheureusement n’en verra jamais la couleurs et pour cause , la révolution. Chaque pièce est synonyme de cette beauté, seule référence de son désir, Calouste Gulbenkian, l’oeil aiguisé, disait qu’il fallait mieux regarder un seul objet dans un musée que de vouloir tout voir et d’en garder un souvenir confus. Et cette collection est à cette image, ce n’est pas le nombre mais l’exception et la qualité artistique de l’oeuvre qui en est la marque de fabrique.

Fondation Calouste Gulbenkian
Vue d’ensemble avec en haut à gauche : Couverture pour la parition de la Walkyrie. René Lalique. Ivoire, argent et maroquin ©TheGazeofaParisienne

Sa collection de peintures est remarquable, les provenances sont toutes prestigieuses, elle s’étend de la Renaissance aux impressionnistes comme les bulles de savon d’Edouard Manet. Collectionneur plutôt attiré par l’ancien, à l’exception des créations de René Lalique qui deviendra son ami, il possède la partition de la Walkyrie dont la couverture en ivoire, argent et maroquin a été réalisée par René Lalique ou encore ce merveilleux diadème coq acquis en 1904 auprès de l’artiste.

Lalique
RENE LALIQUE (1860-1945) Paris, vers 1897-1898 Or, corne, améthyste et émail – 9 x 15 cm ©TheGazeofaParisienne

Une partie de lui est toujours restée en Orient et sa collection possède de nombreux exemples d’art oriental, comme ce tapis iranien Tabriz du XVIe siècle et de nombreux objets. Calouste Gulbenkian, proche de ses racines avait choisi personnellement un à un tous ces tissus ottomans à décor très souvent rouge, or et argent à motifs floraux, des textiles parfois du XVIe siècle, époque de Soliman le Magnifique.

Fondation Calouste Gulbenkian
Panneau de tissu Turquie, Bursa, XVIe siècle Velours de soie et fils d’or et d’argent 180 x 128 cm Acquis auprès de Pollak et Winternitz, Vienne, 9 mars 1927 Inv.1425

Certaines pièces sont comme des trophées, objets de convoitise si désirés, c’est le cas de cette aiguière en jaspe du XIIIe siècle montée en or au XVIIIe par des orfèvres français, « prise de guerre » à Henri de Rothschild.

Pendant la 2e guerre mondiale, en tant que consul de Perse, il a un statut diplomatique ce qui lui permet de garder son hôtel parisien, très vite cependant il décide de quitter le régime de Vichy et part s’installer à Lisbonne, une fiscalité intéressante, Lisbonne est au bord de la mer, il peut s’enfuir aux Etats-Unis au cas où. Ce seront les 13 dernières années de sa vie, décisives, Calouste Gulbenkian ne quittera plus ce pays, cette fondation prendra place à Lisbonne, sans que pourtant Calouste Gulbenkian n’en ait exprimé la volonté, le plus important étant que cette collection reste réunie.

Le ministre de la culture français André Malraux, l’avait bien compris et bien que cette fondation soit à Lisbonne et non à Paris, il a facilité les choses pour que certains chefs-d’oeuvre puissent sortit du territoire.

Il n’a jamais arrêter d’aider l’Arménie et les arméniens et était également très investi par la recherche scientifique, sa fondation a continué son soutien dans ce sens.

Fondation Calouste Gulbenkian
Fondation Calouste Gulbenkian, Lisbonne ©TheGazeofaParisienne

A Lisbonne après la mort de Calouste Gulbenkian, sous la dictature de Salazar, contre toute attente, le comité d’architectes réuni a décidé de choisir la jeune garde de l’architecture. Ruy Jervis d’Athouquia, Pedro Cid et Alberto Pessoa pour construire la fondation. Le bâtiment moderniste est en béton, s’inscrivant dans le paysage, des terrasses ornées de fleurs égaient la couleur grise ainsi que le foisonnement de verts des plantes et arbres remarquables du parc agrémenté de cours d’eau avec ces passages toujours en béton. dans ce même parc se trouve un amphithéâtre extérieur avec ses sièges de ce même matériau. A l’intérieur, de vastes salles d’exposition, une salle de concert avec au fond des rideaux qui découvrent une ouverture comme un tableau sur le jardin, une bibliothèque… Un lieu unique, inauguré en 1969, qui pendant le régime fasciste a rendu possible l’accès aux livres grâce à de nombreuses bibliothèques mobiles qui parcouraient le pays. Aujourd’hui chacun peut y venir à loisir et s’imprégner de culture.

Fondation Calouste Gulbenkian
Vue du parc de la Fondation ©TheGazeofaParisienne

La fondation finance des projets d’expositions à l’extérieur, c’est le cas des 40 femmes artistes portugaises à Tours (cf article précédent) et de bien d’autres projets.

L’hôtel particulier de l’avenue d’Iena a été vendu, la fondation est toujours représentée à Paris,  54 Bd Raspail.

A suivre article sur exposition Europa Oxalá à la Fondation Calouste Gulbenkian à Lisbonne

Florence Briat Soulié

INFORMATIONS :

FONDATION CALOUSTE GULBENKIAN

https://saisonfranceportugal.com/

GULBENKIAN PAR LUI-MÊME : dans l’intimité d’un collectionneur

Commissaire de l’exposition :
Dr. Nuno Vassallo e Silva, directeur de la délégation de la Fondation Calouste Gulbenkian à Paris.

Hôtel de la Marine

galerie 3 dédiée aux expositions temporaires de la Collection Al Thani à l’Hôtel de la Marine.

Jusqu’au 2 octobre 2022

2 place de la Concorde
75008 Paris

www.hotel-de-la-marine.paris

Éditions du patrimoine

Catalogue de l’exposition :
Gulbenkian par lui-même : dans l’intimité d’un collectionneur
Éditions du patrimoine

Podcast Calouste Gulbenkian « Monsieur 5% » :

France Culture

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