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Les Choses – une histoire de la nature morte.

Les Choses Musée du Louvre

Les Choses Musée du Louvre

PAR BRUNO SOULIE

L’expression « nature morte » est récusée car les objets inertes ne sont pas morts, ils sont vivants

Salvador DALI (Figueras, 1904 – Figueras, 1989) Nature morte vivante, 1956 Huile sur toile Collection of The Dali Museum St Petersburg. Floride Etats-Unis,2000.1201

Une exposition qui s’atèle à l’histoire de la nature morte dans les arts n’est pas coutume. C’est Laurence Bertrand-Dorléac, universitaire, historienne de l’art et présidente de Sciences Po qui en est la commissaire. Dix ans de travaux ont été nécessaires pour faire le récit de la nature morte dans l’histoire de l’art. L’exposition est ainsi une mise en perspective, depuis l’Antiquité jusqu’au XXIᵉ siècle. Le parti pris se veut thématique et non chronologique. D’emblée, l’expression « nature morte » est récusée car les objets inertes ne sont pas morts, ils sont vivants. Le mot « chose » est préféré, qui désigne tout ce qui compose la nature morte. Avec leur sensibilité, les artistes ont donné une vie aux choses, l’intérêt pour les « choses » dépassant la chronologie et s’intéressant à la vision des choses dans le monde de l’art, plus spécifiquement occidental.

De l’Antiquité au Moyen Âge, comment les « Choses » s’imposent d’emblée dans la représentation.

Organisée en quinze séquences thématiques, juxtaposant sous la forme d’un dialogue œuvres anciennes et œuvres contemporaines, nous sommes saisis d’emblée par les mosaïques de Pompéi, avec un memento mori qui décorait la table d’un triclinium de jardin et un squelette avec deux cruches à vin, qui nous dévisage avec ironie, semblant dire «  le vin c’est la vie ». L’éclipse de mille ans correspondant au Moyen Âge est ici relativisée : même si « les choses » ne sont pas montrées pour elles-mêmes, elles demeurent présentes dans l’iconographie. N’oublions pas que le Moyen Âge est aussi la période des controverses philosophiques, sur une tentative de fonder scientifiquement le dogme à partir de la philosophie aristotélicienne, qui incarne la transcendance dans les « choses ». Nous découvrons ainsi la persistance des « choses » avec un petit livret en ivoire qui décrit les armes du Christ (Arma Christi), tous les outils ayant servi à la Crucifixion. Le Moyen Âge n’est pas qu’occidental et le sacré des autres aires de civilisation s’accommode fort bien de la représentation des objets inertes. Ainsi les six kakis d’un moine bouddhiste chinois du XIIIᵉ siècle, représentation si abstraite qu’elle est reprise par Pierre Buraglio dans les années 1970.

L’éclosion de la Renaissance, profusion, richesses et prodigalité

A partir du XVIe siècle, et l’éclosion de la Renaissance par le retour aux sources de l’Antiquité, la réification reprend ses droits et son autonomie. La religion n’est plus un prétexte et la représentation devient profane. La séquence s’ouvre sur la célèbre nature morte de Jacopo de’ Barbari, Nature morte avec perdrix et gants de fer (1504), considérée comme le chef d’œuvre qui ouvre la nouvelle ère des choses affranchies et qui inspire encore aujourd’hui les artistes contemporains, dont Gilles Barbier. Le XVIe siècle est celui de la première globalisation des échanges, de la colonisation et des grandes explorations. C’est dans l’univers des formes de l’Europe du Nord et du monde germanique que l’imbrication entre les êtres et les choses prend ses plus belles expressions, celle de la nature, de la chasse, de l’alimentation et des marchés.

Gilles BARBIER (Port Vila, Vanuatu, 1965) The Treasure Room II, 2019 Gouache sur papier (4 panneaux) 140 x 250 cm (chaque panneau) ; 300 x 520 x 5 cm (ensemble encadré) Collection particulière, courtesy Galerie GP & N Vallois, Paris

La profusion alimentaire, l’exubérance, le moiré des poissons et de la viande, tout concourt à un concert de couleurs et de richesses où le thème religieux ne devient que décor, au lointain, et anecdotique. C’est la richesse et la sensualité qui se déploient au siècle des Fugger. En contrepoint, une composition magistrale d’Erro, Foodscape (1964) dont l’intention n’est évidemment pas la même : là c’est le gaspillage alimentaire, dont l’effet d’accumulation, très Pop Art, envahit toute la composition. Autre dialogue entre l’imposante toile de Jan Davidsz. de Heem, « Fruits et riche vaisselle sur une table », acquise dès 1662 par Louis XIV et la Nature morte de Matisse, qui en constitue une variation monumentale et presque géométrique.

Au registre des « Choses », l’argent

Marinus van REYMERSWALE (Reimerswale, vers 1490 – Goes, vers 1546). Le Collecteur d’impôts Huile sur bois (chêne) Paris, musée du Louvre, departement des Peintures, RF1929

Au registre des « Choses », l’argent occupe une place de choix. L’avarice, la cupidité, le culte du « veau d’or » sont bien sûr un thème de prédilection. Rien de plus drôlatique que la confrontation entre le Collecteur d’impôts de Marinus van Reymerswale, avec la coiffe extravagante des deux personnages et Europortrait d’Esther Ferrer (2002), qui se rapproche de la légende du roi Midas. Au centre du parcours, le diptyque de Gilles Barbier, The Treasure Room II, se déploie dans une profusion de salle du trésor. Il évoque Ali-Baba, Picsou, Toutankhamon, …

« Curiosa et Mirabilia » (collection d’art contemporain de Jean-Hubert Martin – château d’Oiron)

A partir du XVIIe siècle, les cabinets de curiosités font leur apparition et la frontière entre naturalia et artefacts s’estompe. Choses et objets cohabitent avec la nature, avec la volonté de classifier, de répertorier, dans une volonté encyclopédique de représentation du monde, vivant ou inanimé. L’aboutissement des Curios et Mirabilia (pour reprendre le titre de la collection d’art contemporain du château d’Oiron) est cette magnifique « Nature morte vivante » de Salvador Dali (1956), défi aux canons du classicisme mais aussi du modernisme.

Frans-SNYDERS (Anvers 1579-Anvers 1657)
Nature-morte-aux-legumes.-Karlsruhe-Staatliche-Kunsthalle-©-CC0-Staatliche-Kunsthalle-Karlsruhe (vue d’ensemble et détail)

Dans cette volonté de classification des choses, regardez les « Panaches de mer, lithophytes et coquilles » de Anne Valayer-Coster (1769), la collection d’insectes de Nicolas Darrot, décolorés, transformés, hybridés, aboutissement de notre volonté de transgénèse et le fabuleux Herbarius (Evolution) de Miguel Chevalier (2022), graines et fleurs créées virtuellement et au hasard par l’intelligence artificielle, avec des textes extraits des sources scientifiques, médiévales, modernes ou contemporaines. L’art des choses triomphe avec Chardin et ses natures mortes, aussi vivantes que la vie, prenant la suite des grands peintres animaliers, Desportes ou Oudry.

MIGUEL CHEVALIER (Mexico, 1959. Herbarius (Évolution), 2022 Installation de réalité virtuelle générative et interactive Logiciels : Cyrille Henry, Samuel Twidale 1 pupitre, 1 livre sur mesure avec pages blanches, 1 vidéoprojecteur, 1 ordinateur, 1 caméra infra-rouge Production technique : Voxels Productions 250 x 120 x 90 cm Paris, collection de l’artiste

Vanité, vanités

Le thème de la mort, après celui de l’argent, est bien sûr représenté. La mort humaine d’abord, sous le thème de la vanité, avec une série contemporaine (le Bronze Skull de Jake et Dinos Chapman ou le Grand Vase Charpin de Barthélémy Toguo) puis la mort animale, qui fait étrangement écho à nos préoccupations de bien-être animal, avec le Boeuf écorché de Rembrandt et la Cabeza de Vaca d’Andres Serrano, avec son regard humanisé.

Les Temps modernes (« Modern Times » – film de Charlie Chapin, 1936)

La vie simple rendue possible par la sérénité des choses est illustrée par la Botte d’Asperges et l’Asperge de Manet, offertes à Charles Ephrussi, et le tableau de Foujita, Mon intérieur (1921), avec une nappe de carreaux rouges délicatement posée dans un intérieur sobre. Par un effet de boucle, l’exposition se conclut par le triptyque, les « Temps modernes », où l’objet industriel acquiert son autonomie, l’homme devient un rouage de la société-machine, puis les « Objets poétiques » et le final, « Métamorphoses ». Les « Temps modernes » sont illustrés avec les extraits de deux films, Playtime de Jacques Tati et le Chant du Styrène d’Alain Resnais et Raymond Queneau (1958), film de commande de la société Pechiney, qui célèbre cet hydrocarbure aujourd’hui décrié car à la source de la pollution plastique. La surproduction, l’accumulation, la surconsommation sont au cœur de la dénonciation des Nouveaux Réalistes (Arman – Déchets bourgeois, 1959), au moment où Georges Pérec publie les Choses (1965), qui donne son titre à l’exposition.

Anne VALLAYER-COSTER (Paris, 1744 – Paris, 1818). Panaches de mer, lithophytes et coquilles, 1769 Huile sur toile Paris, musée du Louvre, département des Peintures, RF1992-410

Epilogue

« Objets poétiques » sont la réaction à la mécanisation, au pouvoir des choses, qui deviennent alors des objets détournés au service de l’imagination et du rêve. La grande table de Dorothea Tanning revisite la scène de table classique et franchit la barrière des espèces, avec ces roses aux « couleurs solennelles », mi-végétales et mi-insectes. L’exposition se conclut sur les « Métamorphoses », celles d’Ovide déconstruites par le monde post-industriel, la production de masse, l’instabilité du monde, l’anthropocène et le retour des pandémies : d’abord, le poulet gigantesque et transgénique de Ron Mueck (Still Life) et les futons et tatamis amoncelés après la catastrophe de Fukushima, contaminés par l’iode 131 et le césium 137, dans une photographie de Philippe Chancel, dont l’installation fait penser à Christian Boltanski.

Au milieu de ce décor cauchemardesque surnagent la Nature morte de Miro et l’extrait du film d’Antonioni, Zabriskie Point, où une apocalypse multicolore et joyeuse fait exploser toutes les Choses de la société de consommation. Laurence Bertrand Dorléac a souhaité vérifier son hypothèse, que « [l]es artistes, en donnant une forme aux choses de la vie et de la mort, parlent de nous de notre histoire depuis toujours : de nos attachements, de nos peurs, de nos espoirs, de nos caprices, de nos folies. » (préface du catalogue). L’exposition est aussi une forme d’hommage au philosophe Bruno Latour (1947-2022) qui préfigura un « parlement des choses », pour qu’un dialogue s’établisse entre les représentants des humains et ceux de leurs « non-humains associés ». Cette exposition y est parvenue.

Les Choses

Une histoire de la nature morte

Musée du Louvre

Jusqu’au 23 janvier 2023

Commissaire de l’exposition : Laurence Bertrand Dorléac, historienne de l’art, avec la collaboration de Thibault Boulvain et Dimitri Salmon.

Avec le soutien exceptionnel du musée d’Orsay.

La Fondation Etrillard a apporté son soutien à l’exposition Les Choses et à son catalogue.

L’œuvre de Barthélémy Toguo est réalisée avec le soutien de HdM GALLERY Pékin/Londres/Paris.

Photo : Sous Pyramide. : Barthélémy TOGUO (Mbalmayo, Cameroun, 1967) Le Pilier des migrants disparus, 2022

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