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Exposition ‘Rétroviseur’, quand les surréalistes jouent avec l’autoportrait

C’est une exposition absolument captivante qui nous attend à la galerie Olivier Varenne. À la bonne heure !- (oserais-je ce jeu de mots?)-, car elle tombe à point pour célébrer le centenaire du Traité du surréalisme par André Breton (1924). Co-commissaire de l’exposition, le brillant Jean-Hubert Martin, nous fait découvrir le regard que portent les plus talentueux surréalistes- Duchamp, Dali, Picabia, Bellmer, Max Ernst, Masson, Magritte ou encore Man Ray- sur eux-mêmes. Chacun dans son style, avec en commun l’auto-dérision, la transgression et cette imagination débordante, insufflées par leur liberté et… leur « inconscient »!

Marcel Duchamp, Autoportrait de profil. Photo @thegazeofaparisienne

En parfaite rupture, bien sûr, avec les conventions classiques pratiquées depuis la Renaissance. Exit donc les regards de côtés des oeuvres traditionnelles, où l’artiste capture au plus près son reflet, par un regard latéral à travers un miroir. Les surréalistes réinventent la pratique de l’autoportrait avec un foisonnement de représentations surprenantes, jouant sur de multiples registres, de l’animalier au minimaliste et à l’abstraction, en passant par l’érotique, le travestissement etc… Ils y expriment leurs fantasmes, leurs questionnements, leur goût du contre-pied et du décalage et surtout leur éclatante liberté. Introduisant l’Exposition Internationale Surréaliste à Londres de 1936, Herbert Reed souligne l’importance, dans une oeuvre (surréaliste), de montrer « sa portée imaginative, ses révélations intimes, son incohérence surprenante, sa surréalité« . Elle doit donc étonner et détonner.

Présentation de l’exposition avec Jean-Hubert Martin co-commissaire de l’exposition et Marc-Olivier Wahler, directeur du MAH Genève, photo©thegazeofaparisienne

La qualité de cette présentation vient évidemment du génie des artistes présentés. J’y trouve un puissant André Masson (1896-1987). Très inspiré par le philosophe grec Héraclite, l’artiste se fond avec le visage du sage, tandis qu’on devine en superposition, dans le fond, le corps d’une femme … j’ai l’impression d’avoir devant moi la Belle et la Bête réunis dans un seul visage! Dans une deuxième œuvre, ce sont uniquement des yeux intrigants qui le représentent, au milieu d’une nuée de formes mystérieuses, volant comme des oiseaux.

Man Ray (1890-1976), adepte de l’autoportrait- il y en a d’ailleurs plusieurs dans l’exposition-, s’illustre de multiple façons: en modelage réaliste visage rasé et lunettes , enfermé dans une boite ou photographié à travers un rideau de petits sachets accrochés qui déforment sa silhouette, ou encore, de façon symbolique , représenté par l’empreinte de la paume de sa main (Self portrait), à la manière des peintures rupestres de la préhistoire.

De son côté, Dali (1904-1989) se voit en sauterelle dans un très beau dessin à l’encre, ou en morceau de lard étiré prenant la forme d’un visage, dans son célèbre « autoportrait mou au lard frit » soutenu par des béquilles. Ce dernier revient régulièrement et se décline en peinture et sculptures. Le fantasque artiste qualifie l’oeuvre d’antipsychologique, car elle montre l’extérieur, « un gant de moi-même » comme il le dit, et non l’intérieur (son psychisme).

Mes coups de coeur vont à une très belle eau forte de Magritte (1898-1967), Autoportrait au chapeau, où les éléments du visage, coiffés d’un chapeau, semblent flotter sans chair ni os au-dessus de son costume. Ainsi qu’aux étonnants portraits de profil de Duchamp (1887-1968) , découpés à la main d’un seul jet, si bien qu’il les avait surnommés « Marcel déchiravite« ! À côté, Picabia (1979-1953) se dessine, avec humour, en un personnage caricatural, qui rappelle ceux des bandes dessinées.

Connaissez-vous Hans Bellmer? Pour ma part, je le découvre grâce à cette exposition. L’artiste allemand (1902-1975) y présente deux autoportraits érotiques. J’aime en particulier son Auto-oeil, où un oeil fascinant, entouré de formes tentaculaires (des jambes ?), suggère subtilement le désir sexuel. Inspiré par les écrits de Sade, Bellmer (1902-1975) est, selon le critique Vincent Teixeira, un « véritable anatomiste du désir ».

Leonor Fini , autoportrait fin des 50’s, Photo ©Thegazeofaparisienne

Je termine avec une artiste magnifique, Leonor Fini (1907-1996). Amoureuse un temps de Max Ernst, elle rejoint à un moment de sa vie les surréalistes. Femme extravagante, elle tenait le déguisement pour un acte de création à part entière, ainsi apparaissait-elle souvent coiffée de plumes et portant des masques. Baptisée « Le Sphinx du surréalisme », elle dévoile dans ses oeuvres l’image qu’elle avait d’elle-même, celle d’une femme à facettes multiples. Leonor Fini fut décrite comme « une peintre de toiles bizarres avec des figures de femmes métamorphiques, mi-ange mi-squelette, mi-végétal mi-animal, mi-amazone mi statue. » Mais surtout, toute sa vie elle a fait siennes les valeurs de liberté et d’indépendance, elle n’a cessé de se réinventer. L’encre présentée dans l’exposition est extrêmement gracieuse et montre son grand talent de dessinatrice. Elle y apparait avec son visage mutin, entourée de cheveux formant une sorte de crinière folle et légère d’où s’envolent feuilles et plumes… ravissant !

Caroline d’Esneval

À découvrir jusqu’au 20 Juillet. Galerie Olivier Varenne, 37 rue des bains, Genève

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