The Gaze of BRUNO SOULIE
Mon premier souvenir de Caillebotte est comme une Madeleine de Proust : l’émission Apostrophes où Bernard Pivot faisait ses recommandations de beaux livres pour Noël. Pierre Rosenberg y présentait « le Chat et la Palette ». Et il y avait Kirk Varnedoe, historien et directeur du MoMA, pour son livre sur Caillebotte. Pour moi, un parfait inconnu de la peinture à l’exception du fameux legs, refusé par les Beaux-Arts et devenu le symbole de l’hermétisme de la France du XIXème siècle à la modernité, à l’art moderne tout court. Kirk Varnedoe parlait avec élégance, avec ce léger accent patricien de la côte Est, élevé à la fois dans les rayonnages des bibliothèques boisés des meilleures universités et dans la pratique des activités physiques sur le doux linoléum des gymnases. Professeur à l’université Columbia, spécialiste du XIXe siècle, Kirk Varnedoe organisa une rétrospective consacrée à Gustave Caillebotte au Musée des beaux-arts de Houston, en 1976, dont il fut le re-découvreur pour nous autres Français qui avions oublié Caillebotte.
La couverture de l’ouvrage consacré à Gustave Caillebotte était illustrée par les Raboteurs de Parquet : une révélation esthétique, avec le bleu indigo dominant du parquet, le décor vide d’un bel appartement haussmannien, les corps nus masculins tendus dans l’effort. On aurait presque pu sentir l’odeur de la transpiration malgré la lumière froide de l’hiver, qui nimbait toute la scène. Ce fut mon premier contact avec Caillebotte, l’un des artistes les plus mystérieux de la galaxie impressionniste.
Le Musée d’Orsay revient avec une grande exposition consacrée à Caillebotte, après celle de 1994-1995. Exposition et non rétrospective car 140 œuvres et objets sont présentés, 65 peintures, une trentaine de dessins préparatoires, des photographies, des costumes d’époque et des documents issus des collections publiques ou privées de la famille. Les œuvres présentées renouvellent le regard sur l’artiste et mettent en valeur les acquisitions récentes du musée d’Orsay, dont le fond Caillebotte a été augmenté de 50 % depuis 2019. C’est également l’occasion de découvrir l’un des artistes les plus secrets de la nébuleuse impressionniste, qu’il a soutenue par sa fortune. Car Gustave Caillebotte n’a pas laissé de journaux intimes qui éclairent sa création. La maison familiale de Yerres (le « casin ») a été liquidée dès le décès de sa mère, vers 1887, lorsque Caillebotte décide de s’installer au Petit-Gennevilliers pour y assouvir sa passion de la voile. Il s’agit de l’exposition la plus complète sur l’artiste et son environnement, en co-production avec l’Art Institute de Chicago et le J.Paul Getty Museum, qui donne à voir la palette de l’artiste.
Collection particulière
Les angles de vues se multiplient et permettent d’englober sa personnalité, sa fratrie, qui a joué un rôle important, en particulier son frère Martial, son exécuteur testamentaire, mais également ses passions, la voile, la régate et la philatélie. Cet évènement est organisé l’année du 130e anniversaire de la mort de l’artiste (1894), qui correspond également à la date du legs de son incroyable collection de peintures impressionnistes à l’État. Pour cette célébration, l’ensemble des œuvres du legs sera présenté temporairement dans une des salles du parcours permanent du musée, faisant revivre l’ouverture de la « salle Caillebotte » au musée du Luxembourg en 1897. Cet évènement s’inscrit dans la continuité des nombreuses expositions qui, depuis la grande rétrospective de 1994-1995 (Paris, Chicago), ont permis de redécouvrir la figure de Gustave Caillebotte (1848-1894) et de mettre en lumière certaines facettes de son œuvre, la période de Yerres, les liens entre sa peinture et la photographie, sa passion pour l’art des jardins et la voile.
D’emblée, le parcours débute par un autoportrait de l’artiste, tardif datant de 1892, offert à un marin de Gennevilliers, qui donne à voir un visage dur, les tempes et le crâne blanchis, crâne presque rasé. Ce portait fait écho à la photographie de Caillebotte,prise par son frère Martial, avec son chien Bergère, place du Carrousel, en 1892, deux ans seulement avant sa mort.
Tout d’abord, une petite explication sur la fortune familiale : le père de Gustave Caillebotte est un fournisseur aux armées, de « services de lits militaires », qui explique sa fortune bourgeoise et son ascension rapide. Appelé au service militaire, Gustave Caillebotte tire au sort un mauvais numéro mais se fait remplacer moyennant compensation. Les convulsions de la guerre franco-allemande de 1870-1871 et de la Commune de Paris n’apparaissent pas dans l’œuvre de Caillebotte, à l’inverse des impressionnistes, dont certains s’exilent (Pissaro, Sisley, Tissot …) ou meurent prématurément (Bazille).
Caillebotte se consacre définitivement à la peinture après ces évènements. D’emblée, dans le parcours muséographique, surgissent les « Raboteurs de parquet ». Le thème du travail – et du labeur masculin – est particulièrement présent dans son œuvre. Elle est d’emblée magistrale : la lumière froide, le bleu dominant, et les travailleurs anonymes, en plein effort, peinture très naturaliste en veine avec le courant littéraire incarné par Zola, par ailleurs très proche des cercles impressionnistes et de son ami Manet. Étonnant paradoxe que celle de ce regard « bourgeois », toujours en surplomb, porté sur le monde du travail. Si Gustave Caillebotte était un rentier, il était loin d’être un oisif. Il est un « travailleur infatigable par tempérament, ayant horreur des oisifs » selon les mots d’un journaliste de la revue Le Yacht. Caillebotte n’introduit aucun discours politique, social ou moralisateur dans sa peinture. La description est réaliste, presque documentaire. Ce coup d’éclat est également le révélateur de la technique de Caillebotte. Dans la préparation de chaque tableau, il met en œuvre une pratique très méticuleuse : il réalise des dessins préparatoires ; parfois il prend aussi des photos pour mieux fixer la scène il planifie les lignes, leurs convergences et finalement il transfère la scène du papier à la toile.
Si la perspective est académique (l’alignement des lames de parquet, l’effet de plongée), le sujet et son traitement le sont beaucoup moins. Présenté au Salon de 1875, le tableau est refusé par le jury, choqué par ce réalisme cru (certains critiques ont parlé de « sujet vulgaire »). Le jeune peintre décide alors de se joindre aux impressionnistes et présente son tableau à la seconde exposition du groupe en 1876.
A ce grand format fait écho la « Rue de Paris sous la pluie » (1877), prêté par l’Art Institute de Chicago, prêt exceptionnel par les dimensions de l’œuvre, 212 cm x 276 cm. Le tableau illustre le thème de la ville, très présent dans son œuvre. Le nouveau décor urbain créé par le baron Haussmann, la déambulation d’un couple, élégant et bourgeois, les pavés mouillés par la pluie et l’immensité du vide ainsi créé par le croisement des rues, comme la juxtaposition des solitudes, provoque un effet de modernité saisissant, une sensation comme ces grands formats « Vues de New York », aux lignes de fuite, de Bernard Buffet (1928-1999). « Le Pont de l’Europe » est également exposé, avec son cadrage décalé et son personnage qui sort du champ, pris sur le vif. Caillebotte n’aurait-il pas inspiré Cartier-Bresson pour sa photographie de la gare Saint-Lazare (1932) ?
De ce point de vue, Caillebotte magnifie Paris, « capitale du XIXᵉ siècle » comme l’écrit Walter Benjamin. La ville incarne la modernité par excellence : l’unité des couleurs, le gris ou le bleu, les façades harmonisées selon la grammaire du baron Haussmann, la typologie des classes sociales, la révolution de la modernité, par le gaz, l’hygiène et les grands boulevards. Caillebotte est à la peinture ce que Zola est à la littérature, le naturalisme. Pourtant, Zola n’aimait pas Caillebotte et préférait Cézanne, plus radical dans sa modernité, ou Manet, plus elliptique.
Cette exposition est très riche par sa polyphonie, même si le fil d’Ariane qui court est celui de l’homoérotisme supposé de l’artiste. Le titre de l’exposition « Peindre les hommes » le suggère explicitement. Il est exact qu’il y a une sur-représentation masculine, avec des portraits d’hommes, habillés, demi-vêtus ou d’autres, plus rares, totalement nus. L’un d’eux, l’Homme au bain, de 1884, montre ses fesses, musclées , viriles, et fait pendant au nu féminin de 1876, « Nu sur le divan ». En réalité, ce questionnement est insoluble car les témoignages ne permettent pas de l’attester. Comme pour le reste, la vie intime de Caillebotte reste un mystère. En contrepoint, s’inscrivant en contrariété avec cette thèse, un très beau portrait de nu féminin orne les cimaises, celui du « Nu au divan » (vers 1880). Il s’agirait de Charlotte Berthier, dix ans plus jeune que Caillebotte, compagne de l’artiste dès la fin des années 1870 et jusqu’à sa mort, et qu’il dota par testament d’une rente viagère. Elle est alanguie, totalement nue sur un canapé, son petit ventre rebondi selon les canons érotiques de l’époque, se touchant l’aréole et la pointe de son sein, avec une toison d’un roux clair,abondante, soulignée par l’artiste. Un tableau-manifeste qui s’inscrirait en faux contre le sous-titre de l’exposition « Peindre les Hommes » !
Dans cette veine virile, Caillebotte célèbre le costume masculin, les habits, le pardessus, les hauts de forme, tout ce qui souligne l’élégance bourgeoise. Ce siècle est celui de la bourgeoisie triomphante, du rationalisme et du positivisme. On ne peut s’empêcher de penser à « Bel Ami » (1888) de Maupassant où le héros, bellâtre qui joue de son physique pour grimper dans l’ascenseur social, se surprend en habit et haut de forme, son image se reflétant dans le miroir de l’escalier et ne reconnaissant pas son reflet. Caillebotte fut vraiment le « peintre de la vie moderne » que recherchait Baudelaire.
Pour terminer, sachez que l’effet-rareté joue à plein pour l’artiste. Le Musée d’Orsay augmenté de 50 % sa collection grâce au legs de cinq œuvres par la descendante de son majordome Jean Daurelle. Son arrière petite-fille, Marie-Jeanne Daurelle, résidant à Levallois-Perret, a légué trois peintures et deux pastels de Gustave Caillebotte au musée qui ne possédait que sept œuvres de cet artiste. Deux des trois peintures sont des portraits de Jean Daurelle, l’arrière-grand-père de la donatrice, qui fut longtemps le majordome du peintre. Et les deux pastels représentent Camille, le fils de Jean qui, avec l’aide de famille Caillebotte, va s’élever socialement jusqu’à devenir fondé de pouvoir chez un agent de change. Les œuvres sont restées dans la famille Daurelle depuis la fin du XIXe siècle.
L’autre chef-d’œuvre, entré en 2022 dans les collections grâce au mécénat de LVMH, est « Partie de bateau » (1878) – 89,5 cm × 116,7 cm. Il illustre la passion de Caillebotte pour les sports nautiques qui explique son installation au Petit-Gennevilliers en face d’Argenteuil. Dans Partie de bateau, Caillebotte fait de l’activité sportive et du rameur en plein effort le sujet principal de son tableau, en « plan rapproché », comme dans un cadrage photographique. L’homme a ôté sa veste mais porte son costume de ville (gilet, cravate, chapeau haut-de-forme) et non le maillot clair sans manche et le chapeau de paille typique des canotiers. Le modèle est présenté dans une activité moderne et quotidienne, dans un environnement réel et observé. « Partie de Bateau » évoque ainsi l’oisiveté et la détente que procure une promenade sur l’eau, apanage des Parisiens aisés en villégiature dans la campagne (ici, sur l’Yerres). Dans ce tableau, les sujets urbains chers à l’artiste sont délaissés au profit des scènes de canotage et de loisirs en bord de rivière, comme « Périssoires sur l’Yerres » (1877, Washington, The National Galerie off Art), et composent la séquence « Caillebotte et les sportsmen ».
Apprécié par les collectionneurs américains, depuis toujours, alors qu’il était oublié chez nous, Caillebotte conserve une descendance familiale par son frère Martial dont la fille, Geneviève Caillebotte (1890-1986) a épousé Albert Chardeau (1880-1955). La famille a conservé nombre de tableaux de Gustave Caillebotte ainsi qu’en témoigne cet article du Monde (18/11/1970) – « les dix-sept toiles de la collection Chardeau ont été retrouvées » : « les tableaux de la collection Chardeau proviennent de deux sources différentes […] en partie composée de toiles refusées par l’État après le legs de Gustave Caillebotte, l’oncle de Mme Albert Chardeau – propriétaire actuelle de la collection, – plusieurs autres étaient, dès l’origine, la propriété du frère de Gustave, Martial Caillebotte. »Gustave Caillebotte est ainsi encore présent parmi nous : Stéphanie Chardeau-Botteri, son arrière petite-fille, a publié « Caillebotte, l’impressionniste inconnu » (Fayard – 2023) à partir des souvenirs de Geneviève Caillebotte et des archives familiales. Elle nous livre ainsi un portrait intime de Gustave Caillebotte, peintre, mais pas seulement car passionné par la régate, la philatélie et la botanique.
Pour terminer, tordons le cou à la plus grande « fake news » de l’histoire de l’art : le refus du legs Caillebotte par l’État en 1894. C’est par cette séquence que Gustave Caillebotte est resté dans notre histoire de l’art jusqu’à sa redécouverte dans les années 1990. En réalité, comme l’a démontré Pierre Vaïsse dans le magazine L’Histoire (septembre 1992), avec son article fondateur « L’Impressionnisme au musée : l’affaire Caillebotte », le ministère des Beaux-Arts a accepté dans son intégralité le legs mais proposait d’exposer certaines œuvres dans les palais nationaux de Compiègne et de Fontainebleau, en raison de l’étroitesse du musée du Luxembourg. Ce sont les scrupules de Martial Caillebotte et du notaire de Gustave Caillebotte, Me Courtier, qui conduisent à un premier refus des ayant droits, finalement conclu par un compromis conduisant à un partage de la collection. Sur les soixante œuvres impressionnistes de la collection, quarante d’entre elles (Le Balcon de Manet, Le Moulin de la Galette de Renoir ou L’Estaque de Cézanne), entrent dans les collections nationales (aujourd’hui présentées au musée d’Orsay), les autres, un peu plus d’une vingtaine, sont restées la propriété de Martial Caillebotte, aujourd’hui dans la famille de ses descendants. La légende est surtout née de la campagne de presse initiée par Octave Mirbeau (24 décembre 1894), soutenant que l‘Etat avait refusé le legs, alors que l’affaire était conclue.
Gloria Groom, Chair and Winton Green Curator, Painting and Sculpture of Europe, The Art Institute of Chicago
« Le plaisir que nous retirons de la représentation du présent tient non seulement à la beauté dont il peut être revêtu, mais aussi à sa qualité essentielle de présent » : ces mots sont extraits du texte de Charles Baudelaire, « le Peintre de la vie moderne » (1863), texte critique où il fait l’éloge du peintre de la modernité : mot à mot c’est l’œuvre de Gustave Caillebotte.
Caillebotte Peindre les hommes
Musée d’Orsay
jusqu’au 19 janvier 2025
Commissariat :
Paul Perrin, conservateur et directeur de la conservation et des collections, Musée d’Orsay.
Scott Allan, Curator of Paintings, The J. Paul Getty Museum ;
Gloria Groom, Chair and Winton Green Curator, Painting and Sculpture of Europe, The Art Institute of Chicago ;
Photo Gustave Caillebotte (1848 – 1894). Jeune hhomme à sa fenêtre, Huile sur toile. Los Angeles, J. Paul Getty Museum
