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Reims, le nouveau Pavillon Ruinart, les crayères cathédrales et le jardin d’artistes de la Maison de Champagne

The Gaze of BRUNO SOULIE

Pour les visiteurs de Reims, la capitale des sacres, une visite au Pavillon Ruinart est un passage obligé depuis son ouverture au public le 1er octobre. Le pavillon Ruinart est la première étape de la célébration du tricentenaire de la Maison créée en 1729, la plus ancienne Maison de champagne. Installée au sommet de la colline Saint-Nicaise, Ruinart exploite d’impressionnantes crayères pour le vieillissement des bouteilles, véritables cathédrales creusées dans la craie en sous-sol de Reims.

Eva Jospin. Capriccio. 2024 & Pascale Marthine Tayou. Cerf Conntrôle. 2024

Les crayères, 8 kilomètres de galeries souterraines

Revenons sur l’inauguration du pavillon qui est l’aboutissement d’un projet débuté en 2018. La crise COVID l’a interrompu mais il n’a eu de cesse de mûrir et de se développer. L’idée est de mettre en valeur ce patrimoine historique et industriel que représente le site historique de Ruinart où s’élaborent les bouteilles de champagne, à base de chardonnay. Il s’agit au total de 8 kilomètres de galeries souterraines où vieillissent les bouteilles pour la phase cruciale du « remuage ». Le compagnonnage entre les artistes et la Maison Ruinart a débuté avec la première affiche créée en 1896 par l’artiste tchèque Alfons Mucha. La Maison poursuit son dialogue avec le monde artistique par la Carte blanche donnée à des artistes invités et accueillis en résidence. Leur travail doit résonner en écho à la nature, la Maison étant pionnière dans la recherche d’un modèle de développement agro-écologique, soucieux de durabilité et de renouvellement des sols et des cultures.

Dans les crayères, caves naturelles classées au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Hommages des artistes aux savoir-faire de la Maison

Elle souhaite également rendre hommage aux savoir-faire des personnels de la Maison, qui constituent la richesse et le cœur de sa réussite. Ainsi pour le prix de la Maison Ruinart (édition 2023), la photographe française Constance Nouvel a été distinguée. Sa résidence en Champagne a été la source de la série Mirées, une dizaine d’images à partir de lieux typiques du Champagne : le musée archéologique d’Epernay, la maison de Champagne Ruinart et d’autres sites touristiques de la région. C’est un relevé photographique volontairement décalé qui résulte de son séjour et qui célèbre le travail des mireuses. Un mireuse est une ouvrière chargée de vérifier que les bouteilles sont parfaites, sans aucune impureté ni à l’intérieur ni à l’extérieur. Ce travail est aujourd’hui mécanisé mais Constance Nouvel donne à voir les traces invisibles de ce travail.

Retour aux sources

La visite des crayères est tout à fait impressionnante. D’une durée de deux heures et demi, vous entrez dans une immense voûte ogivale de craie blanche, creusée sous les profondeurs de la colline Saint-Nicaise. Ici cohabitent les maisons telles que Pommery, Taittinger, Veuve Clicquot. Vous y découvrirez l’œuvre monumentale commandée par la Maison au duo Mouawad + Laurie, qui s’intitule Retour aux sources. L’installation décompte le temps restant jusqu’au 1er septembre 2029 pour les 300 ans de la création de la Maison. Retour aux sources est une immense racine évoluant dans la crayère à l’écoute de la nature et du changement climatique. Cette racine, dotée d’une intelligence sensible, réagit aux éléments organiques intervenant dans l’élaboration du champagne en temps réel, grâce à un dispositif d’intelligence artificielle complexe. Elle nous rappelle que l’être humain et la nature sont intrinsèquement connectés. 

Duo d’artistes : Mouawad + Laurie. Retour aux Sources.

Une expérience visuelle et sonore

Entrée 4 rue des Crayères

Avant de pénétrer dans les crayères, vous longez le mur des crayères à partir de l’entrée au 4 rue des Crayères. Ce décor, qui vous guide dans l’immense déambulation avant d’accéder au jardin des artistes, a été conçu à l’image des crayères et de ses essences blanchâtres de chardonnay coloré, le cépage de raisin qui est la matière première du champagne Ruinart.

Le Jardin des artistes

L’artiste-paysagiste Christophe Gautrand a conçu ce parcours où l’histoire de Ruinart et du terroir champenois se retrouvent ainsi dans le jardin à découvrir. Les espaces extérieurs forment un parcours scénographique. Le visiteur atteint un parc arboré de 7 000 m ² dont 5000 m² d’espaces boisés. L’itinéraire de découverte du jardin décrit lui-même un schéma circulaire, à l’instar du cycle naturel et de sa représentation symbolique de l’Ouroboros. Vous débutez par de grands étendards blancs flottants, œuvres de l’artiste conceptuel britannique Marcus Coates. 

« Les fleurs violettes du basilic sauvage sont encore visibles. » :

la phrase est imprimée en lettres noires sur un drapeau blanc et marque l’entrée du pavillon et de son jardin. L’artiste s’est installé dans le vignoble historique de la Maison à Taissy pour observer la nature.  Une nouvelle phrase et un nouveau drapeau sont hissés chaque jour, à raison des 365 jours de l’année. Cette œuvre ouvre le jardin des artistes en plein air qui réunit un collectif dont le travail est en interaction avec le vivant. Vous bénéficiez ainsi du privilège d’une promenade au milieu des créations, qui vous interpellent sur le vivant et l’écologie, l’interaction entre l’homme et la nature.

Henrique Oliveira. Desnatureza #6. 2024. contre-plaqué 420 × 705 × 200 cm. Courtesy Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois

Cartes blanches de la Maison Ruinart aux artistes

Vous y découvrez un panorama des artistes des Cartes blanches de la Maison Ruinart. Eva Jospin a posé son cénotaphe en carton, son matériau fétiche dont la pauvreté révèle la résilience, à colonnades et niches, tel un mausolée antique en ruines. Pascale Marthine Tayou impressionne par son arbre-vigne, en réalité de véritables bois de cerfs. Cette ramure, « Cerf Control », marque par sa monumentalité, sa proximité iconographique avec la vigne, les sarments et ses raisins. Tel la légende de saint Hubert, cette ramure est apparue comme une vision mystique devant l’artiste pendant ses nuits dans le vignoble.

Interaction entre l’homme et la nature.

Nils Udo, le pionnier du land art, a créé une sorte d’œuf originel, cosmogonie fragile abritée sous une arche de pierre. Un rébus sculpté par les artistes Daniel Dewar et Grégory Gicquel rend hommage au labeur des vignerons, avec les bottes, les cisailles ou les gants. La cour d’honneur, qui sépare les bâtiments historiques du pavillon contemporain de l’architecte Sou Fujimoto, accueille une création fascinante de l’artiste Henrique Oliveira. Il signe une œuvre monumentale qui se déploie sous la forme d’une gigantesque racine. La création s’inspire des ceps de vigne, où les racines se mélangent entre elles, dans une création arboricole inversée et circulaire, rappelant le processus d’élaboration du vin. L’artiste a utilisé son matériau fétiche, le contreplaqué de récupération des favelas, le tapumes. Ce matériau, pauvre et artificiel, résultat d’une fabrication industrielle, est le support idéal pour sa transformation dans un processus créatif visant à célébrer une nature puissante et libre de toute intervention humaine.

Nils Udo. La Pierre, 2024. Calcaire, marbre et plantes. Courtesy Pierre Alain Challier

Le nouveau pavillon conçu par Sou Fujimoto

La métamorphose du site se conclut par le pavillon Nicolas, qui rend hommage au fondateur de la Maison, œuvre de l’architecte Sou Fujimoto, le plus français des architectes nippons. Le pavillon est en lignes courbes, transparence et en interaction avec son environnement. Opaque dans la journée, sa façade en verre sur la cour d’honneur s’éclaire de l’intérieur, révélant son aménagement imaginé par l’architecte Gwenaël Nicolas. La source d’inspiration est directement celle du champagne et de ses couleurs. L’architecte japonais a créé une véritable antre sculpturale où l’on retrouve sa signature, ses obsessions pour les formes organiques, la lumière, la transparence et la blancheur. Construit en pierre de taille, sa ligne épurée et chorégraphique fait écho à la création de l’artiste Henrique Oliveira.

Le décor intérieur du pavillon découvre un immense escalier en verre, en suspension, ainsi qu’une création originale de Liu Bolin, l’artiste du camouflage.

Première représentation historique et artistique des bouteilles de champagne, le Déjeuner d’huîtres de J.F de Troy

Une photographie en taille réelle de la peinture de Jean-François de Troy, le Déjeuner d’huîtres (1735), décore le salon du pavillon. Il s’agit de la première représentation historique et artistique des bouteilles de champagne. Le tableau commandé par Louis XV pour ses petits appartements de Versailles, est aujourd’hui à Chantilly. Il célèbre l’art de vivre dont est synonyme le champagne : les bouchons sautent au plafond, au milieu d’une compagnie enjouée de gentilshommes et du service de table. On y reconnaît la forme traditionnelle des flacons de champagne de l’époque et son bouchon caractéristique qui semble avoir été propulsé à l’ouverture de la bouteille. A cette époque, seules deux Maisons de champagne avaient été fondées : Chanoine Frères et Ruinart, précisément. Nous récitons à nous-même ces vers de Voltaire qui célèbre le champagne, contemporain du tableau : « de ce vin frais l’écume pétillante ; de nos Français est l’image brillante » (Le Mondain – 1736).

Une cave secrète

Pour les visiteurs privilégiés, accessible uniquement aux collectionneurs, l’artiste franco-britannique Sophie Kitching a créé dans la cave secrète du pavillon, une tapisserie de feuilles d’or sur un miroir, baignant la cave de reflets mordorés, en écho à la lumière ambrée de la chambre. La cave abrite les cinq cuvées les plus exceptionnelles et prestigieuses de la Maison Ruinart. Son Aure ambrée est une réalisation spectaculaire qui résonne avec la chambre d’ambre du palais de Tsarskoïe-Selo de Catherine II à Saint-Pétersbourg, un salon entièrement composé de panneaux d’ambre, scandés de pilastres en miroirs et disparus pendant la Seconde guerre mondiale.

Visiter Reims, capitale des sacres

La visite du Pavillon Ruinart est aussi l’occasion de visiter Reims, qui sublime son statut de capitale des sacres par de nouveaux projets urbains. La ville multiplie les grands projets, et affiche son ambition pour 2050. Le Musée des Beaux-Arts fait entièrement peau neuve, en conservant sa façade historique pour une réouverture prévue en 2026, l’Ecole supérieure d’art et de design (ESAD) et Neoma Business School s’installent dans le quartier du Port Colbert, à proximité des anciens Magasins Généraux, le Palais du Tau fait l’objet d’une rénovation intérieure de grande ampleur, avec une scénographie le transformant en Musée des Sacres, la Voie des Sacres, prochainement ouverte en 2025, permettra au visiteur de revivre le parcours des sacres, depuis le palais archiépiscopal jusqu’au musée Saint-Rémi et son spectaculaire grand escalier. Le FRAC Champagne-Ardenne, avec sa collection de 800 œuvres, vous accueille dans un bâtiment historique élégant qui jouxte Sciences Po, les deux institutions occupant l’ancien collège des Jésuites. Sa directrice, Marie Griffay, a consacré, en 2020, une exposition à René Daumal, l’auteur du Mont analogue, avec un co-commissariat de Boris Bergmann, jeune auteur fasciné par l’itinéraire de René Daumal, alpiniste et chercheur de l’au-delà, qui a inspiré le New Age et les artistes jusqu’à Patti Smith. Pendant votre séjour, pour prendre un verre, je recommande la Grande Georgette de la caserne Chanzy (c’est bien le nom de l’hôtel) et la visite de la Médiathèque Jean-Fallala, aux façades vitrées avec vue imprenable sur la cathédrale de Reims.

INFORMATIONS :

Visiter Ruinart :

Le pavillon Nicolas Ruinart

Les jardins

Les crayères

L’exposition gestes et matières

Le savoir-faire œnologique

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