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Antonio Obá, le prodige de la peinture brésilienne, au CAC Genève

Antonio Obá, Rituals of Care CAC Genève

Il mériterait sa place dans les plus grands musées, tant ses oeuvres fascinent par leur beauté et leur mystère. Si Antonio Obá est très prisé par les collectionneurs du monde entier-dont la liste d’attente s’allonge en même temps que sa côte explose- il était jusqu’à présent peu visible hors de son pays natal, le Brésil. C’est désormais chose faite. L’oeil avisé d’Andréa Bellini, directeur du CAC Genève, a encore vu juste. Il offre à l’artiste sa première grande rétrospective européenne, Rituals of Care, présentant son oeuvre multiforme- peinture, dessin, installation et video. Une brillante manière de clôturer le chapitre « avant travaux » du CAC Genève .

Antonio Obá, Rituals of Care, Stranger fruits-genealogie, CAC Genève

Il s’en est fallu de peu… Antonio Obá (né en 1983), issu d’une famille afro-brésilienne modeste et catholique, manifeste dans sa jeunesse une profonde vocation religieuse, au point de vouloir devenir prêtre. Mais sa passion pour l’art le rattrape et change la donne. Il suit une formation artistique, enseigne le dessin pendant une quinzaine d’années avant de se lancer enfin dans sa vie d’artiste. Pour autant, sa quête spirituelle demeure présente et imprègne ostensiblement sa pratique créative.

Dans cet accrochage très réussi, est posée la question complexe de l’identité. Comment se définir lorsque l’on est tiraillé entre le poids historique d’un passé esclavagiste et la nécessité de s’en affranchir, entre des valeurs chrétiennes et des rituels yoruba ancestraux, entre la noirceur de sa peau et le métissage de la société brésilienne? Mais s’agit-il de choisir ou au contraire de réconcilier, de pardonner pour pourvoir avancer ? Chaque oeuvre balance ainsi entre la mémoire d’un passé sombre et une foi optimiste en l’avenir.

Antonio Obá, Uma alegoria, CAC Genève, photo ©Thegazeofaparisienne

Si les peintures de Obá fascinent tant, c’est parce qu’elles empruntent et unissent des références mystiques, historiques, et stylistiques diverses, dans lesquelles chacun peut trouver un écho. Symboles yoruba cotoyant ex-voto et figures chrétiennes, influences artistiques médiévales ou de la Renaissance, voire même quelques touches surréalistes… il y a dans son univers tant de références mêlées!

Ces œuvres sont des mystères, des énigmes que chacun cherche à résoudre en donnant libre cours à son interprétation des multiples symboles que l’artiste a semés. Les branches d’arbres dénudées évoquent les pendaisons fréquentes d’esclaves du passé, mais leurs fleurs qui fleurissent en haut représentent-elles le renouveau de la vie, le singe serait-il une caricature grotesque de l’esclave, et l’enfant l’espoir d’un meilleur futur? etc…Cette liberté offerte au visiteur nourrit un riche dialogue entre lui et l’oeuvre.

Antonio Obá, Rituals of Care, CAC Genève, photo ©Thegazeofaparisienne

Et bien sur il y a la beauté enchanteresse de son univers. La grâce du trait, la riche texture travaillée des fonds, donnant une profondeur et un foisonnement incroyable à ses paysages (notamment celui de « uma alegoria« ), les sublimes couleurs et cette lumière qui jaillit d’un point du tableau (Fabulação para paisagem crepuscular à entrada do Morro da forca), les traits de contournements successifs finement executés, apportant une impression de relief(Angelus) etc… quelle virtuosité!

Obà offre une vision forte et esthétique du corps noir, sujet omniprésent dans ses créations. Il y apparait parfois vulnérable, allongé à terre (endormi, drogué ou mort?) ou à l’inverse, en toute puissance, volontaire et en maitrise de son destin. Ces représentations expriment sa fierté culturelle qu’il revendique avec force et, bien sur, une forme de lutte contre le racisme.

La capoeíra, tenant à la fois de l’art martial afro-brésilien et de la danse, incarne pour lui tout cela. C’est une référence ancestrale de la résilience des esclaves -« une danse et un combat sans contact » comme il la définit- où leur corps jouent un rôle primordial dans leur solidarité mutuelle et leur survie.

Le corps noir encore, dans une performance étonnante de l’artiste qui a fait scandale en 2016. Antonio Obá râpe une sculpture de la vierge Marie en cire blanche et se recouvre le corps avec la poudre obtenue. S’ensuit un tel déchainement de haine contre lui au Brésil, qu’il doit quitter précipitamment son pays et prendre le large pendant quelques mois, destination Bruxelles.

Antonio Obá, Rituals of Care, fresque. CAC Genève , photo @thegazeofaparisienne

« Chez cet artiste (Antonio Obá), un dialogue évident s’établit avec le sacré – que je définirais comme la conscience d’une dimension transcendante de l’existence, de la vie humaine et de la nature environnante. La mémoire personnelle, la mémoire collective, la rédemption et peut-être même le pardon semblent profondément inspirer chacune de ses œuvres remarquables » Andrea Bellini

Les représentations du sacré religieux et des rituels yaruba traditionnels figurent constamment dans le travail de Obà, souvent mêlés à des objets ou rites profanes. Tout se mélange et se rassemble dans une vision du divin qui nous transcende. Sa grande installation Malungo, au début de l’exposition, présente devant un mur de feuilles d’or, un autel sur lequel un calice côtoie une bouteille de cachaça. À terre, des statuettes de la vierge et autres saints catholiques retrouvent des figures de divinités africaines au milieu du charbon.

Antonio Obá, Rituals of care photo ©Thegazeofaparisienne

Chaque tableau, chaque dessin, chaque installation évoque ce chemin spirituel de l’artiste Antonio Obá, où se confrontent la mémoire collective de l’héritage esclavagiste raciste et la nécessité de croire, à travers le sacré, en des lendemains meilleurs.

Merci à Andréa Bellini pour cette sublime exposition ainsi qu’à la galerie Mendes Wood et flux Laboratory.

Derniers jours…. À voir absolument jusqu’au 16 Février au Centre d’Art Contemporain de Genève.

Caroline d’Esneval

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