Une réflexion sur l’identité, dans sa multi-dimensionnalité
The Gaze of MAÏA LE BORGNE DE LA TOUR
En ce début d’année 2025, qui célébrera le bicentenaire des relations diplomatiques entre la France et le Brésil, deux artistes brésiliennes attirent les regards à Paris. Après le succès de l’exposition de Tarsila do Amaral au Musée du Luxembourg, le Brésil est cette fois-ci représenté par les œuvres de Cristina Barroso, exposée pour la première fois en France. La Maison de l’Amérique Latine accueille l’artiste avec O Rio Interior (La Rivière Intérieure), une exposition qui s’inscrit, tout comme les œuvres de do Amaral, dans le courant artistique anthropophagique. Ce dernier, né dans les années 1920 au Brésil, théorise la confrontation entre culture occidentale et culture indigène, mettant en avant la manière dont elles s’autodévorent pour ne former qu’une seule entité : celle de la culture brésilienne contemporaine, une idée qui perdurera tout au long de l’exposition sous de multiples visages.
Cristina Barroso, née en 1958 à São Paulo, a vécu jusqu’à aujourd’hui entre plusieurs pays, notamment le Brésil et l’Allemagne, bien qu’elle ait fait ses études aux États-Unis, ce qui a fortement influencé sa pratique artistique.
L’invention des territoires et la construction de l’identité
Barroso questionne frontalement des enjeux contemporains tel que la déconstruction/reconstruction de l’identité à travers la colonisation, le voyage mais aussi l’immigration, ce qui souligne l’importance de la notion de déplacement comme un axe essentiel de son travail, et ceci de manière innovante.
En effet, bien que ces thèmes soient largement débattus aujourd’hui, ils l’étaient beaucoup moins dans les années 1990, un temps où la mondialisation n’avait pas encore révélé tous ses effets sous-jacents et où les migrations ne faisaient pas encore l’objet de tensions majeures.
Á travers la recomposition de cartes scolaires, représentatives du travail de Barroso, l’artiste déjoue sans cesse les conventions géographiques traditionnelles pour amener l’observateur à questionner celles-ci. Dans son œuvre Nowhere (Nulle Part) elle juxtapose différents pays et villes du reste du monde au sein du territoire sud-américain. Cette œuvre nous invite à remettre en question notre perception des distances et des territoires, en montrant que la géographie, loin d’être une réalité objective, peut être déconstruite et reconstruite de différentes manières dépendamment de sa perspective.
Ce n’est pas tout… A travers la reconstruction du territoire, Barroso aligne aussi ses sentiments personnels liés à sa double identité. Effectivement, l’artiste explique que nombre de ses œuvres ont été inspirées par les sentiments contradictoires qu’elle ressentait en vivant entre l’Allemagne et le Brésil : lorsqu’elle est au Brésil, l’Europe lui manque et lorsqu’elle est en Allemagne, ses racines brésiliennes refont surface. En plus de cela, elle explique que lorsqu’elle est au Brésil tout lui semble loin. A travers cette œuvre se cache aussi le désir de raccrocher le reste du monde à soi.
Cristina Barroso
Nowhere (Nulle part), 2024,
acrylique et collage sur carte scolaire,
180 x 140 cm
Dans Tristes Trópicos, l’artiste recentre son art sur l’identité des peuples natifs du Brésil. On y retrouve des dessins repris d’anciennes gravures où de véritables scènes d’anthropophagie sont exposées. Ceci nous invite à nous interroger sur la manière dont les peuples natifs ont été perçus par l’Occident, en particulier pendant la période coloniale, ou s’établissait une distinction hiérarchique entre civilisation et barbarie. Cette œuvre fait référence au célèbre livre de Claude Lévi-Strauss, dans lequel l’anthropologue met en lumière l’acculturation subie par les peuples natifs face à la colonisation et critique la supposée supériorité de l’Occident.
Mémoire et temporalité
En plus de traiter les sujets liés au déplacement et à la construction d’identité, l’artiste travaille aussi sur le temps qui passe et la mémoire de chaque instant, ce qui est visible dans son œuvre Calendário.
L’artiste expose un calendrier brésilien distribué dans tous les foyers par des missions locales, mêlant influences bibliques et recettes de cuisine.
Sur chaque feuillet journalier de ce calendrier, Barroso y a peint une graine en superposition, qui semble germer au fil des jours, formant ainsi un motif en évolution constante : celui de tous les possibles.
“Cette forme ronde représente pour moi une semence, et elle change. Chaque jour est différent, donc chaque symbole est différent.”
— Cristina Barroso
Nous apprenons aussi qu’à cette époque, l’artiste était enceinte, ce qui confère à cette œuvre une dimension intime et organique, ou la mémoire et les jours qui passent s’écoulent, comme le flux d’une rivière.
L’union de l’être : entre nature et Homme
L’idée de fluctuation est omniprésente dans l’œuvre de Barroso. Dans une interview avec James Scarborough, publiée dans le catalogue de l’exposition, elle explique comment la rivière combat l’impermanence. Cette réflexion met en valeur le dynamisme de la vie qui tout comme l’identité se construit par soubresauts, influencée par diverses forces et facteurs.
On retrouve cette idée particulièrement présente dans La rivière en moi, (cf photo avec vue de l’exposition plus haut) une œuvre qui met en parallèle les réseaux naturels et humains : les ramifications d’une feuille, les veines du bois et une empreinte digitale, questionnant ainsi les distinctions très séculaires et manichéennes entre nature et Homme.
Les réparations du quotidien
L’utilisation de la poudre de bitume est récurrente dans les œuvres de Barroso, ce matériau étant omniprésent au Brésil, même si l’artiste passent par diverses pratiques artistiques, allant du collage à la peinture, et jusqu’à l’utilisation de la feuille d’or, qui rappelle la démarche d’Olga de Amaral, pour qui cette technique symbolise la réparation. Comme l’artiste nous le décrit, l’usage des matériaux peut avoir une signification physique comme spirituelle, comme c’est le cas pour le calendrier.
« Pour moi, c’était donner du sens aux petites choses et toucher le sens de la vie.. »
— Cristina Barroso
La Rivière de Goudron et d’Or, 2023,
acrylique et goudron sur toile,
100 x 70 cm
Théoriser l’art ou l’art qui théorise ?
D’après Léo Marin, commissaire d’exposition, l’évolution des pratiques artistiques a profondément transformé la place de la réflexion théorique dans l’art contemporain. Dans les années 1990, l’intuition primait sur la théorie alors qu’aujourd’hui, la réflexion précède souvent la production artistique, ce qui explique en grande partie les œuvres de Barroso qui la plupart du temps regorgent de plusieurs sens, de sentiments d’interprétations souvent libres et multidimensionnelles.
Aujourd’hui l’œuvre pourrait s’interpréter comme une critique à ces visions occidentales racisées, a la colonisation ou encore comme de l’activisme écologique ; surtout à travers son œuvre Amazone, dans laquelle elle s’inspire des feux de forêts qui ont dévastés l’Amazonie ; cependant, Leo Marin souligne qu’au-delà d’une critique, Barroso tente de replacer l’être humain au sein de l’élément naturel avec l’idée qu’il y a une rivière qui coule entre nous tous comme le fleuve de l’amazone relie tous les brésiliens.
Pour en découvrir plus sur les infinies dimensions que l’artiste projette dans son art sur des sujets qui aiguisent nos sensibilités, ou pour laisser simplement libre court à votre imagination, l’exposition est accessible en entrée libre à la Maison de l’Amérique latine jusqu’au 29 mars 2025.
Maison de l’Amérique latine
217 Boulevard Saint-Germain, 75007 Paris www.mal217.org
Cristina Barroso
La Rivière Intérieure
Exposition du 30 janvier au 29 mars 2025
Commissariat : Léo Marin
