
Une escapade à Amsterdam, pour le plaisir d’une visite au Rijjksmuseum, voir les chefs-d’oeuvre de l’âge d’or de la peinture néerlandaise, Rembrandt, La Ronde de Nuit impressionnante, en pleine restauration derrière sa vitre, Vermeer, Frans Hals… la bibliothèque, on pourrait y passer des jours.
Depuis février, on peut également voir l’exposition temporaire American Photography.
L’histoire de la photographie américaine, elle commence à partir du premier portrait daguerréotype américain des années 1840 aux photographies artistiques contemporaines de la fin du XXe siècle. Côte à côte, grandes signatures et anonymes montrent dans cette première rétrospective une partie de la collection du musée (qui possède près de 200 000 tirages d’époque, albums de photos, livres de photos et autres tirages exceptionnels) ainsi que de nombreux prêts des institutions américaines.
C’est un événement au Rijksmuseum qui souligne l’importance de la photographie aux Etats-Unis, medium dont la modernité coïncide avec celle du pays. Il est d’ailleurs très intéressant de constater que cette exposition tombe à « pic » en termes d’actualité. L’évènement entre en résonance avec l’élection de Donald Trump et la politique néo-conservatrice, dont les premiers débuts sont fracassants.
American Way of Life
La scénographie s’inspire directement des signes de l’American Way of Life. Ainsi les thématiques sont rythmées par des panneaux de signalisation typiquement US, avec une calligraphie sur fond vert. Une « trouvaille » géniale des commissaires et du scénographe pour être dans le bain. A cela s’ajoute une signalisation au sol analogue à celle des rues et des voies de circulation. Il ne reste plus qu’à circuler dans le pays où l’automobile et les grands espaces sont rois.
Gelatin silver
Le « point of view » (POV).
Une différence saute cependant aux yeux et correspond au choix des commissaires : les expositions photographiques sur les Etats-Unis mêlent souvent le regard autochtone et le regard européen. Or, à l’inverse du regard de « Huron » porté par les Européens sur la jeune Amérique (avec un renversement de perspective intéressant : l’Indien ou le Bon Sauvage n’est plus celui que l’on croit). L’exposition livre un témoignage in situ, un point de vue totalement intériosé et subjectif, un « point of view » (POV). Le visiteur ne peut s’empêcher de penser au travail photographique en couleur (!), de Robert Doisneau parti en Californie en 1960 pour le magazine Fortune ayant pour mission de photographier la vie des riches de Palm Springs, avec un résultat fascinant. Le contrepoint aurait été intéressant mais cela sera peut-être le thème d’une prochaine exposition, le regard des Européens, regard inversé comme une chambre photographique, sur les Américains.
« Me »
L’autre originalité de l’exposition est qu’elle mélange également les visions artistiques et les témoignages vernaculaires, ceux de la vie quotidienne. Elle montre par là même comment la modernité du quotidien alimente les artistes. Finalement, on comprend mieux pourquoi la soupe Campbell (« Campbell’s Soup » – Andy Warhol) sont devenus des objets d’art ou comment la banalité devient, par la magie de l’artiste, une oeuvre d’art. Cette imprégnation du quotidien et de l’American Way of Life sont particulièrement prégnants dans la civilisation américaine souvent dénoncée, du point de vue européen, pour sa triste banalité et sa standardisation poussée à l’extrême. L’un des aspects les plus touchants de l’exposition sont les Snapshots et la série « Me », témoignages d’autoportraits où le sujet, également photographe, se signale sur la photo avec un arrondi, une flèche, un trait « Me ». L’inspiration du quotidien et sa banalité sont à la source de la démiurgie de l’artiste. Après la mythologie, les faits d’armes, les lignées princières, l’impressionnisme décentre sur le paysage puis sur la réalité ouvrière ou paysanne et, enfin, la société de consommation et l’opulence du XXème siècle. C’est précisément ce va-et-vient de l’exposition entre le regard de l’artiste et celui de l’uomo qualunque qui fait tout l’intérêt du travail du Rijksmuseum.
Chacun peut devenir son propre artiste
Car la photographie est le premier medium qui se prête à une appropriation populaire : la pratique photographique n’est plus l’apanage des artistes mais chacun peut devenir son propre artiste pour reprendre le slogan des surréalistes et surtout des dadaïstes, dans une volonté de subversion de l’art académique. Photos d’anonymes, objets en tout genre fabriqués pour insérer les portraits, une petite boîte construite à partir de paquets de cigarettes et une photo de la bienaimée ?
Plusieurs thèmes sont abordés et représentés dans les salles, l’American dream et la réalité, les paysages surdimensionnés … les portraits ceux des soldats, de la famille, publicités, presse … les objets, albums, curiosités ces boîtes à photo portrait de roommate. Chaque salle porte un thème choisi par les commissaires et est annoncé par cette signalétique vert et blanc et rappelle donc au visiteur qu’il est sur la route et voyage à travers l’immensité du pays.
Le daguerréotype
L’ouverture de l’exposition débute par un daguerréotype extrêmement rare, quasi contemporain de Nicéphore Niepce, un autoportrait d’Henry Fitz Jr. (1840), les yeux fermés, d’une modernité étonnante. C’est un des plus anciens portraits photographiques connus au monde, il est signé au dos et a été mis aux enchères en 2021 par la famille et se trouve aujourd’hui dans les collections du Smithsonian National Museum à Washington. Il constitue ainsi le marqueur chronologique de l’exposition.
American Dream
On suit « les Américains » des couvertures de magazines édulcorées et le quotidien de ceux photographiés par le photographe Robert Frank lors de son road trip aux Etats-Unis qui montre le côté sombre loin de « l’American Dream », le livre publié en 1958 par l’éditeur français Delpire, fut jugé subversif, il est depuis devenu un classique de la photographie. The Americans de Robert Frank est le fil d’Ariane de cette exposition. A rebours du côté glamour et optimiste du rêve américain, l’exposition – comme le livre de Robert Frank – livre un condensé d’ironie, de distanciation et de réalité froide et clinique par rapport au rêve américain.
Ainsi en est-il du thème des grands espaces. Car l’Amérique est d’adord une Nature, vaste et échappant à l’appropriation, jusqu’à l’arrivée des Européens. Avant Ansel Adams, qui a popularisé les grands espaces américains et oeuvré pour leur protection, deux images sont fortes de cette signification et sont l’oeuvre de photographes membres de grandes missions d’études financées par le Congrès dans le cadre de l’exploration de l’Ouest américain ou financés, à des fins commerciales, par de grandes compagnies minières. Celles de Watkins en 1871 et 1882 – la photographie étant utilisée pour une action collective de fermiers contre la compagnie minière – montre la destruction de sites naturels par l’exploitation minière intensive.
La question de la mémoire
Le long remord américain est celui de l’esclavage et des Native Americans, les premiers occupants, peuple réhabilité du film « Little Big Man », victimes de la rapacité des Européens. D’abord, la grande bissectrice reste la guerre de Sécession et l’esclavage. Le sort des minorités, pleinement assimilées au rêve américain, est présent. Une photo, devenue une icône, retient l’attention une carte de visite de petit format, de McPherson & Oliver, montrant le dos scarifié d’un esclave en fuite, « The Scourged Man » (1863), pour dénoncer l’esclavage. Arthur Jafa l’a utilisée dans un grand format dans son exposition monographique, Live Evil [Le mal vivant], à la Fondation Luma (2022). Cette image pose la question de la mémoire du pays répression, violence, ségrégation, la complexité des relations raciale, être noir aux EtatsUnis. Le clivage racial et les sous-jacents racistes de la société américaine sont omniprésents.
Tout le monde rêve de se faire photographier, les blancs d’abord puis les minorités, à Harlem dans les années 20, James Van Der Zee photographie sa communauté, de même pour les communautés asiatiques. Tous se rendent au studio pour se faire tirer le portrait. Dans cette grande galerie des portraits « Face to Face », on retrouve des photographies iconiques, ce jeune homme aux bigoudis par Diane Arbus, pris dans son intimité, les auto-portraits de Robert Mapplethorpe. Il y a tous ces grands noms, Avedon, Serrano qui défilent sous nos yeux et aussi l’histoire de l’Amérique, les premiers daguerréotypes, celui réalisé en 1840 par Henry Fitz Jr., déjà cité.
À voir absolument et peut-être aussi en profiter pour réserver le restaurant étoilé du musée, délicieux.
La bonne adresse
INFORMATIONS
Rijksmuseum
Amsterdam
American Photography
Jusqu’au 9 juin.
Commissariat : Mattie Boom et Hans Rooseboom, conservateurs du département de la
photographie au Rijksmuseum
