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Rien de trop beau pour les dieux, carte blanche à Jean-Hubert Martin

à la Fondation Opale, Suisse

Découverte fascinante de la Fondation Opale, nichée dans une nature sublime et puissante, entre Alpes valaisannes enneigées et étang. Sa mission ? Faire rayonner l’art aborigène contemporain en Europe, en le plaçant au cœur de conversations avec la scène artistique mondiale. La passionnante exposition, concoctée par le brillant Jean-Hubert Martin, en est l’illustration. Son titre, Rien de trop beau pour les dieux, annonce clairement la couleur. Il s’agit de mettre en valeur les liens étroits reliant art et sacré, à travers une soixante d’oeuvres et artefacts religieux, venus de plusieurs continents. Un voyage immersif et spirituel dans ce qui unit les humains au-delà des frontières : la foi en leurs dieux, la quête de transcendance, le besoin de donner un sens profond à la vie.

Santos Motoapohua de la Torre (Mexico), Deux déités : Tatewari et l’Aigle. Perles et cire d’abeille.

Lorsque le destin s’en mêle…Tout a commencé en 2002 passage du Retz à Paris, lorsque Bérangère Primat découvre l’art aborigène, par hasard, en poussant la porte d’une galerie. Un moment de sérendipité qui transforme radicalement sa vie. Elle est profondément bouleversée par l’exposition Wati-Les Hommes de Loi, conçue par Arnaud Serval, qui y présente des oeuvres d’artistes autochtones australiens de sa collection. Peu de temps après, la jeune femme s’envole vers l’Australie aux côtés du commissaire collectionneur, qui deviendra d’ailleurs son mari. Elle y retournera par la suite à plusieurs reprises. Au-delà de l’art lui-même, ce sont aussi les rencontres avec les artistes aborigènes, les liens tissés avec leurs familles et les rituels auxquels ils la convient, qui la touchent. De ces expériences fondatrices est née en décembre 2018, la Fondation Opale. Le seul lieu permanent d’accueil, de visibilité et de soutien actif aux artistes indigènes australiens en Europe.

Narritjin Maymuru (Australie), Djarrakpi , 1971, Pigments naturels ocre sur écorce

À la découverte de l’art aborigène actuel : mythes, rituels et revendications identitaires

L’art contemporain aborigène australien est l’héritier de la plus ancienne tradition culturelle ininterrompue au monde couvrant… 60 000 ans d’histoire ! « Il débute officiellement en 1971, dans la réserve des indigènes de Papunya, lorsqu’un professeur de dessin, Geoffrey Bardon, propose à ses élèves de dessiner non plus dans le sable mais sur les murs, afin de pérenniser leur créations. » commente Gautier Chiarini, directeur de la Fondation Opale. L’expérience fera des émules. Ils deviennent de plus en plus nombreux à peindre sur des écorces d’arbre ou des matériaux de construction avant de passer aux supports artistiques classiques. Leur travail peut désormais voyager, être présenté et vendu.

Michael Paganta, Morris Wako, Cliffy Tommy, Martin Mpetyan Hagan (Australie).
Rêve de l’Opossum et de la Fourmi à miel, 2024. photo@thegazeofaparisienne

À travers peintures, sculptures, vidéos ou installations, les œuvres collectives de ces artistes contemporains racontent, en images, chants et danses, les récits traditionnels du Dreaming-mythes fondateurs de la création du monde-. Ce Dreaming (Le Rêve ou Everywhen) s’incarne dans une relation fusionnelle à la nature et une notion complexe du temps. Les aborigènes vivent dans plusieurs temporalités parallèles, poreuses entre elles. Le temps de la création du monde est ainsi un « éternel présent », dont les signes et les traces apparaissent dans la vie quotidienne, à ceux qui savent les voir. Si le Dreaming inspire toujours leurs oeuvres, les artistes indigènes contemporains ne se limitent pas à cet héritage traditionnel. Ils expriment également les préoccupations identitaires, politiques et sociales de l’Australie d’aujourd’hui. L’enracinement ancestral autant que l’engagement militant se retrouvent dans les 1700 œuvres de la remarquable collection de Bérangère Primat.

Une exposition de Jean-Hubert Martin est toujours aussi étonnante que passionnante, riche et diverse, audacieuse et éducative. Celle-ci ne déroge pas à la règle. Elle nous fait sentir combien, aujourd’hui plus que jamais, les hommes se rejoignent dans un besoin commun de spiritualité, traduit par des expressions artistiques d’une richesse inouïe. Un voyage initiatique à travers le monde entier, qui fait dialoguer les cultures, les religions, les créations.

Autel Tibétain, Bouddhiste. Thangka-une peinture à l’aquarelle- de Bouddha. photo@thegazeofaparisienne

Des autels pour célébrer le divin

Le parcours commence par des autels, lieux traditionnels de prières, d’offrandes et de dévotion, reconstitués en grandeur nature dans les salles d’exposition. Afin de les consacrer, une centaine d’artistes et représentants religieux des diverses cultures sont venus à la fondation, pratiquer des rituels précis.

L’autel sous toutes ses formes! Je découvre, entre autre, l’autel hindouiste de Kali, déesse de protection et de destruction du mal, un autel tibétain rouge et or, surmonté d’une magnifique peinture sur bois de Bouddha, un autel portatif chamanique chinois, ou encore un sublime autel du Bénin, en métal et terre cuite, voué au culte des ancêtres, et bien d’autres encore. Il y a même un improbable « autel de bord de route », venu de Corée du Sud, où les fidèles offrent une tête de cochon, des billets de banque, des fruits et des prières à…une voiture !

Dans les pays qui ont été colonisés, les représentations religieuses montrent un syncrétisme persistant entre les traditions autochtones et la religion des colons. C’est le cas d’un impressionnant autel, comptant 43 statuettes, dédié à Mami Wata (Benin). Ce qui me frappe dans cet autel, c’est cette figurine de la Vierge-Marie, fidèle à l’iconographie chrétienne, mais détournée pour invoquer la protection des esprits.

Syncrétisme également dans cette spectaculaire croix du Christ, où s’accrochent colliers, bracelets, cadenas, issus du culte vaudou, et même une calculatrice placée au dessus de la tête de Jésus!

Crucifix Bocio, culte Vaudou (Togo), avant 2023

Chez les aborigènes, l’idée d’autel n’apparait pas dans leur culture traditionnelle initiale, mais a été « importée » par les colons anglais. Dans leur pratique du sacré, ce sont les peintures au sol qui pourraient être considérées comme des formes d’autels éphémères, autour desquels se réunissent les participants à une cérémonie religieuse. Pour Rien de trop beau pour les dieux, des artistes de la communauté de Napperby ont voulu créer collectivement une peinture au sol in situ, dans la Fondation Opale, au cours d’une performance publique. Fidèles à leur lien fusionnel avec la nature, ils y racontent des récits ancestraux, celui du Rêve de l’Opossum et de la Fourmi à miel, en utilisant des peintures faites à base de fleurs et substances végétales.

Des artistes du XXème siècle inspirés par la religion

Cela n’a pas été toujours facile pour ces artistes, nés au debut du XXe, qui voulaient assumer un double ancrage dans leur foi et dans l’art moderne voire l’avant-garde. Ils ont du attendre longtemps avant que leur art ne soit reconnu à sa juste valeur. C’est notamment le cas du japonais Kazuo Shiraga, pionnier du mouvement Gutaï au Japon dans les années 50. Son travail artistique combinait foi, oeuvre picturale et performance physique de la peinture. En effet, le moine bouddhiste, peignait avec ses pieds, après s’être d’abord recueilli en prière. Horrifié par les horreurs de la guerre, il créa de nombreux tableaux rouge sang. C’est récemment, que cet exceptionnel artiste a enfin été reconnu, comme le plus important représentant de l’expressionnisme abstrait.

Kazuo Shiraga (1924-2008), Japon, sans titre 1987.

Christian Boltanski, de son côté, a cherché longtemps une réponse sur l’existence de Dieu. Né d’un père juif et d’une mère catholique communiste, il n’a trouvé son chemin de foi que tardivement, lors de sa rencontre avec la femme rabbin Delphine Horvilleur. L’oeuvre exposée ici est une installation saisissante, structurée comme un autel. Les images de visages flous d’enfants juifs, sous la lumière de projecteurs, lui donnent un air sinistre.

Une nouvelle génération d’artistes à la reconquête de la spiritualité

Affranchie du poids colonial, une nouvelle génération d’artistes revendique ses racines, célèbre les cultures autochtones, et remet en avant l’expression de leurs traditions religieuses.

Sandra Vasquez de la Horra (Chili), Le manteau d’Obatalá, 2022

J’admire l’installation de l’artiste chilienne Sandra Vásquez de la Horra, composée d’assiettes blanches, dont certaines décorées de dessins. La beauté apparente de l’ensemble cache bien son jeu. L’artiste, totalement envoutée par les récits d’horreur, les rites vaudous et chamaniques, s’approprie tous les « cauchemars » de l’humanité. En regardant de près les dessins, on ne voit que mort, sang et douleurs. Une oeuvre troublante qui joue sur le registre attraction/répulsion.

Beaucoup plus joyeuse et décalée, celle de l’artiste sud-coréenne Kimsooja, s’inspire de la forme du mandala tibétain traditionnel, dont elle trouve un alter ego dans la pop culture avec le jukebox. Mais la musique qui s’en échappe, bien loin des rythmes pop de l’époque, mêle chants religieux grégorien, musulman et tibétain. Un beau message de fraternité.

En rupture avec les stéréotypes de l’art africain classique, El Anatsui puise dans les racines de sa culture pour mêler archaïsme et modernité. Son culte des ancêtres prend forme dans le bois. Ses figures brutes, taillées dans des branches sont un symbole d’unité entre les cultures. Toutes issues de la même matière, elles incarnent sa vision d’un « multiversalisme. »

El Anatsui (1995),Les ancêtres sont a nouveau rassemblés. (Ghana-Nigéria). photo@thegazeofaparisienne

Ouvrir le champ de l’art contemporain à la pratique de peuples indigènes est une nécessité pour Jean-Hubert Martin. Nous avons tous en tête son exposition mythique « Les magiciens de la terre » (1989) au Centre Pompidou, où était montré, pour la première fois dans une grande ville européenne, de l’art non-occidental. Ensuite, il a continué à mettre en avant les œuvres des cultures autochtones, dans des expositions artistiques muséales. Prolongeant ce propos, Rien de trop beau pour les dieux interroge les frontières de l’art et invite à repenser les liens profonds entre création, sacré et culture. En élargissant la définition canonique de l’art, l’exposition engage les visiteurs à reconsidérer leurs repères. La grande variété des œuvres présentées ici, témoigne de la puissance de ces formes d’expression, longtemps exclues du ‘sacro-saint’ art contemporain.

Caroline d’Esneval

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