à la Fondation Louis Vuitton
Gerhard Richter (né en 1932 à Dresde), monstre sacré de l’art contemporain est présent depuis l’après-guerre dans le paysage artistique international. La Fondation Louis Vuitton lui consacre à son image, la plus grande rétrospective jamais réalisée de l’artiste avec 273 oeuvres présentées. L’exposition suit un ordre chronologique, de ses débuts après son passage à l’Ouest en 1961 jusqu’en 2024, son travail précédent sa fuite en Occident avait été détruit par l’artiste.
Cette exposition nous montre l’importance donnée par Richter à la peinture qu’il ne cesse de travailler jusqu’en 2017 date à laquelle il prend la décision de ne plus peindre, l’artiste semble être allé au bout de ses recherches. D’autres facteurs sont déterminants dans son art : ses racines familiales et la seconde guerre mondiale.
Derrière cette œuvre magistrale du peintre allemand se dissimulent les fêlures, les ruines de Dresde, bombardée par l’aviation alliée en février 1945, de l’Allemagne nazie à celle sous domination soviétique et de l’exil vers l’Ouest. Une histoire de famille lourde à porter, son oncle Rudy qui porte l’uniforme SS, sa tante Marianne Schönfelder, apparait dans cette peinture « Tante Marianne » assassinée par les Nazis car peut-être schizophrène, il épouse en 1957, sans le savoir, Marianne Eufinger dite Ema, fille d’Heinrich Eufinger, médecin SS et directeur de l’hôpital où avait eu lieu le meurtre de sa tante, son père enseignant avait été contraint d’adhérer au parti nazi et perd son emploi après la guerre… Cette thématique, lourde et culpabilisante du passé est un traumatisme pour le jeune Richter et cette rétrospective prouve qu’elle reste tout au long de sa vie un tourment indélébile, les Allemands ont créé le néologisme, « Vergangenheitsbewältigung », ou littéralement, comment surmonter et maîtriser le passé de l’Allemagne nazie. Cette obsession est celle de la génération née pendant la guerre et qui s’interroge sur la culpabilité de ses parents. Une famille qui apparaît sur toutes ses peintures au départ , ils sont non identifiés par l’artiste, leur existence semble effacée, ce n’est que plus tard qu’ils seront reconnus .
« l’arbitraire, le hasard, l’inspiration et la destruction».
En 1961, avec sa femme Ema, ils fuient le totalitarisme, quittant leurs familles et emportent avec eux juste une poignée de souvenirs, des photos de famille dans un album. Le rapport photo peinture deviendra essentiel dans son travail avec cette question omniprésente de la peinture dans l’histoire de l’art associée à l’histoire tout court celle de l’Allemagne, celle qu’il vit et repère dans les journaux sur les photographies .
La guerre, le nazisme sont des sources importantes d’inspiration et cela parfois de manière imperceptible comme cette toile d’après une photographie de Leni Riefenstahl cinéaste et photographe appréciée par Hitler.
Richter aime plus que tout être dans son atelier et se considère comme « un peintre classique »
Toutes ces images apparaissent dans ses toiles, celles insurmontables de la Shoah, les portraits de la bande à Baader, des huit infirmières et les portraits de familles, ses trois femmes et ses enfants dont le premier portrait vu de dos de sa fille. Le point clé qui réunit toutes ces oeuvres est la peinture.
Peu avant le départ du couple vers la liberté, Richter photographie un cerf , animal symbolique sauvage se trouvant dans un parc à gibier, cette photo donnera cette peinture très suggestive où les arbres deviennent des barreaux rappelant une des dernières toiles de Van Gogh à Auvers sur Oise en 1890, la forêt est un motif récurrent chez le peintre, les grandes peintures de 90 « Wad(3) » .
Dans son catalogue raisonné les œuvres produites à l’Est et du temps de l’académie de Düsseldorf sont oubliées comme si la vraie histoire commençait en 1961 avec cette première toile de 1962 Tisch (table) une table effacée , sa réalité.
En 1966 , il répond à Marcel Duchamp auteur du « Nu dans l’escalier » qui avait annoncé la fin de la peinture avec ce « Nu sur l’escalier » qui n’est autre qu’Ema.
Richter expérimente beaucoup, fin des années 60, il entreprend des nouvelles séries, celle des nuanciers, des « rouge-bleu-jaune » qui donneront plus tard les vitaux de Cologne, les « grands verres ». Dans ces premières années à l’Ouest , il réfléchit à la notion de « beauté idéale » contemporaine en peinture , les montagnes, la mer, les nuages , il crée des images, les tableau gris sont des « images de rien » ce rien qui veut dire beaucoup.
Gerhard Richter. Spiegel, 1981. [Miroir]Karsehalle Dusseldorf / Strich (auf Rot), 1980 [Trait (sur fond rouge)]. Huile sur toile. Collection Soest / Tor, 1982[Porte]. Huile sur toile. Collection particulière.
En visitant cette exposition qui ouvre ses portes à l’heure ou Art Basel entame sa nouvelle édition parisienne au Grand Palais, vous ne découvrirez pas seulement une star du marché mais surtout le talent exceptionnel de Gerhard Richter, dont les oeuvres révèlent une foule de sentiments allant de la mélancolie accentuée par l’effacement, au romantisme, à la tristesse mais aussi la douceur d’une Lesende (sa femme lisant) rappelant une toile de Vermeer.
Le regardeur retiendra sa maitrise du portrait, celui de Mao que l’artiste réalise deux ans avant Warhol, les 48 portraits peints en 24 jours pour la Biennale de Venise, son attrait des grands maîtres de la Renaissance représenté par la série des Titien, à l’origine, une petite carte postale ramassée dans la rue à Venise qu’il essaie de recopier et qui donne cet ensemble de toute beauté, au départ le dessin est très clair puis il s’efface jusqu’à devenir une peinture abstraite, le sujet semble juste suggéré.
Gerhard Richter
Fondation Louis Vuitton
jusqu’au 2 mars 2026
Commissariat : Suzanne Pagé
Commissaires invités : Dieter Schwarz et Nicholas Serota