The Gaze of BENOÎT GAUSSERON
Une invitation à traverser la forêt primaire de Taï, à la frontière de la Côte d’Ivoire et du Liberia. Dans cette jungle d’un vert si sombre qu’il tourne au noir, nous nous prenons à rêver de masques, d’arts venus d’ailleurs et de fantômes bien réels. Avec Roméo Mivekannin, Michel Leiris, Joseph Conrad, Paul Guillaume et Eva Jospin pour compagnons de voyage.
1- La ville avant la jungle. La galerie Cécile Fakhoury est un havre de béton paisible au cœur de Cocody à Abidjan.
Une maison de ciment poli et de verre de plain-pied que l’architecte libano-ivoirien Pierre Fakhoury, le beau-père de la galeriste, a conçue. Un arbre pousse dans l’encadrement d’une des baies du bâtiment, des paons font la moue sur le mur du jardin d’à côté. A la différence de la basilique de Yamoussoukro réalisée par le même architecte qui s’élève hors le murs de la ville à la façon d’un mirage à colonnades dans un champ de bananes plantains, la petite galerie d’art de Cocody est une chapelle modeste et sans croix. Elle a l’élégance de ces églises lovées dans leur village qui parlent aux paroissiens et aux arbres de la place.
Cécile Fakhoury y a présenté jusqu’au 7 janvier l’exposition « Effractions » de Roméo Mivekannin, et c’est heureux. Né en 1986 à Bouake (Côte d’Ivoire), Roméo Mivekannin vit et travaille entre Toulouse et Cotonou au Bénin. On nous explique longuement que
« l’artiste joue avec les matières et cherche à bousculer les frontières établies entre les disciplines, afin d’opérer tant formellement que symboliquement un acte d’effraction. Il interroge ainsi nos héritages, collectifs et intimes. »
Peut-être. Les œuvres de Mivekannin exposées à la galerie Cécile Fakhoury revisitent plus simplement – et avec moins de longueurs que leurs commentateurs – les chefs-d’œuvre orientalistes français d’Ingres, de Delacroix. Ou de Gérôme, prénom Jean-Léon, grand officier de la Légion d’honneur, né à Vesoul, qui sut peindre un Orient que le Second Empire voulait réaliste et précis, à la pleine mesure des fantasmes de son académisme. Mivekannin s’immisce dans ces œuvres avec humilité. Il a le tact de les citer dans une pratique que l’on qualifierait volontiers de citation renversée : les classiques occidentaux orientalistes se transforment en toiles africaines occidentalistes.
Il faut imaginer Laure, la servante noire de l’Olympia de Manet, s’inviter dans le grand répertoire du musée d’Orsay. Un visage. Un corps. Les peintures orientalistes changent de genre, les clichés de classe et les couleurs de continent. Mivekannin nous renvoie à la figure tous nos bons et vieux lieux communs. Hommage posthume à Michel Leiris qui nous avait prévenus dans son « Afrique fantôme » (1934).
Si l’expédition de l’écrivain-ethnologue entre le 12 juin 1931 à Dakar et le 30 janvier 1933 à Djibouti a permis d’acquérir 3 000 objets, de tourner 1 500 mètres de film, elle a surtout tenté de chasser de l’ordre de la représentation la curiosité et l’exotisme, et mieux encore et parce que c’est au fond plus grave, le goût tenace que nous avons pour le concept. Faire, tout à l’inverse, droit au divers, consentir résolument à l’opaque. S’abstenir de comprendre tout de suite pour regarder lentement. Le combat de Leiris, « c’est la grande guerre au pittoresque, le rire au nez de l’exotisme. »
Mivekannin serait d’accord. Au match retour de l’orientalisme qui se joue près de deux siècles après la naissance de son école de peinture, l’artiste ivoirien marque un point : avec lui les œuvres occidentales se font « hacker» par un bout d’Afrique. Il donne raison à Michel Leiris pour qui il ne saurait y avoir d’ethnologie cuite et recuite à l’uniteral. Et si l’Europe était aussi l’autre de l’Afrique. Dans cet ordre. Et si le masque se faisait autoportrait de l’auteur dans une œuvre passée. Voilà la contribution de Mivekannin au débat postcolonial : de modestes toiles tendues, couvertes de pigments, d’acryliques et de bains d’élixir.
L’exposition est terminée mais certaines œuvres sont toujours exposées comme La sultane buvant du café, d’après Carle van Loo, 2022. dans le showroom de la galerie Cécile Fakhoury jusqu’à la fin du mois de janvier.
2- A Man, Ouest de la Côte d’Ivoire. L’harmattan – le vent froid et sec qui annonce la fin des pluies – couronne d’auréoles d’argent chacune des dix-huit collines de la ville.
La nuit tombe plus vite qu’une coupure d’électricité. Sans prévenir. Et Man s’agite au coup d’envoi du match de la Coupe d’Afrique des Nations – Côte d’Ivoire face au Cameroun. Pas de danses sacrées sur échasses, ni de masques prospères ou thaumaturges. La ville a choisi de hurler sa joie aux buts des Eléphants ivoiriens et plus fort encore son désespoir à chaque occasion ratée. A la vingtième minute, sur les téléviseurs disposés dans les rues, toujours 0 – 0. Mory est devant sa boutique. Celui qui vend des masques Dan (ou Yacouba) depuis 1980, garde un œil sur l’écran de son téléviseur, installé sous le auvent, l’autre sur la galerie de portraits de bois qui pendent au-dessus de son vélo.
Il nous montre ces étranges couvre-visages dédiés à la course et à la danse. Yeux ronds pour les hommes, yeux en amandes pour les femmes (mais tous portés par des hommes). Mory nous conte un autre match :
« Ces masques-là, avec les yeux tout ronds, ont servi à la course du mois dernier, une fois les récoltes finies. La règle est simple. Un homme masqué poursuit le représentant du village adverse. S’il l’attrape, 1 – 0. Les gagnants peuvent empocher plus de 500 000 francs CFA (750 euros). Il suffit de savoir courir vite. » Alors pourquoi un masque ? « Parce qu’il contient un petit pouvoir à l’intérieur ». A l’instant, la Côte d’Ivoire marque en direct. « Le geste d’éclat fait taire les critiques. Que c’est bien joué. »
Mory applaudit en regardant ses masques aux yeux béants. Il suffisait d’y croire.
3- A la chasse aux origines, le touriste arrive en retard.
La preuve dans l’atelier de sculpture Dioubougou, au cœur de Man. L’un des premiers du pays, ouvert en 1958, emploie une quinzaine d’artisans et d’apprentis. Son propriétaire nous explique la vanité du pittoresque et la gradation du fake sur l’échelle des faussaires. Il faut oublier les vieux masques enfermés dans les cases sacrées ou envolés dans les musées du monde.
« N’y comptez pas, vous n’en trouverez plus, honnêtement s’entend. »
Puis viennent les copies anciennes, « celles-là sont déjà en Europe et vendues au prix des vrais. À vous de voir. » Enfin les colifichets pour touristes : « Ceux qu’on vous vend aujourd’hui ».
Le voile ne se lèvera pas pour les non initiés et nous ne trouverons aucune copie, même piètre, de l’œuvre qui a décidé de notre petite expédition africaine : l’incroyable masque Dan, avec son front ridé et ses yeux cubistes, exposé au musée du quai Branly à Paris. Ce « Masque anthropomorphe » a appartenu à Paul Guillaume, le vendeur de voitures d’occasion devenu immense marchand d’art, qui le prétendait du Vème siècle de notre ère. Sur une photo de l’appartement de Paul Guillaume datée de 1930, cette pièce unique trône dans un salon bourgeois de l’avenue de Messine entourée de toiles de Modigliani. Le « Masque anthropomorphe » de Paul Guillaume est entré dans la collection de Marc Ladreit de Lacharrière avant de rejoindre celle du musée des arts premiers. Une datation récente du bois au carbone 14 a établi que la sculpture remontait à la fin du XVIII ème siècle ou du début du XIX ème. L’un des plus beaux masques d’Afrique de l’Ouest avait menti sur son âge pendant près d’un siècle.
4- Quatre vingts kilomètres de piste jusqu’au fleuve Cavally, à la frontière du Liberia.
La forêt primaire de Taï porte un crêpe noir. Elle n’est pas verte, elle est en deuil. On y accède comme on descendrait dans une cave sous la canopée haute de 60 mètres. On se laisse emporter par Joseph Conrad dans ce roman initiatique « Au cœur des ténèbres » (1899). Se couler donc, et comme il l’écrit, dans l’invasion déchaînée de la vie silencieuse, demeurer coupé à jamais de tout ce que l’on avait connu jadis. Suivre le périple de son héros, Charles Marlow, jeune officier de la marine marchande britannique, remontant un fleuve d’Afrique à ce point de non retour qui voit la curiosité basculer dans l’horreur :
« Ici, c’a été un des coins obscurs de la terre ».
Conrad avait peint la jungle en noir bien avant que Francis Ford Coppola ne la filme en jaune dans Apocalypse Now et signe la réplique la plus barbare du cinéma :
« J’aime l’odeur du Napalm au petit matin ».
On repense au patrouilleur qui s’enfonce dans les terres à la recherche du chef de poste de l’intérieur, devenu le fameux Colonel Kurz. Une remontée au commencement de la terre, quand celle-ci passe pour une autre et la nuit pour un tableau :
« Un espace bleu foncé, étincelant de rosée et d’étoiles, dans lequel des choses noires se dressent tout à fait immobiles. »
Colons perdus de Conrad, soldats grimés de Coppola ou touristes réveillonnant en ce 31 décembre 2025 se retrouvent compagnons d’ignorance dans une même nuit bleue.
5- Le guide de la World Chimpanzé Foundation, à la façon du steward qui tire le rideau entre la classe économique et la premium eco, chasse les lianes du chemin : théâtral, il nous fait entrer dans la forêt primaire de Taï.
N’étaient les arbres morts au sol, on ne verrait pas l’up grade dans cette forêt mixte à sous bois ouvert.
« Pas du tout, celle-ci est intacte. Oubliez le parc de Saint Cloud. Bienvenue au pays des onze primates. »
La flore n’est pourtant pas très différente des bosquets les plus reculés du parc de Saint-Cloud derrière la porte de Ville d’Avray. Seulement des arbres en plus grands, des troncs qui suintent comme des urnes. Et des bêtes sans collier qui s’annoncent à grand fracas de branches brisées et de cris déchirants sur la frondaison. Tout là-haut, le Colobe rouge est un paresseux heureux qui n’aime pas descendre. Il servira de proie aux chimpanzés qui vont lui sauter de dessus après l’avoir cerné. Les Mangabeys, eux, demeurent au sol au milieu des pintades à poitrine blanche et des hippopotames pygmées.
Trop de noms propres pour le voyageur amnésique, sans compter les arbres qui se ressemblent tous. Celui à mille pieds, le Ouapaka Esculenta, ou cet autre, le gratteur dit Diospiros sur lequel l’éléphant vient reposer sa peau. Le Ficus est différent. C’est le grand étrangleur de la forêt : les singes et les oiseaux déposent sa graine au sommet d’un arbre existant avant que ses racines ne descendent peu à peu le long du tronc et tuent en l’étouffant celui qui l’a vu naître.
Tous ces plis d’arbres, dans lesquels on ne sait qui du végétal, du minéral ou de la bête à naître l’emporte, cousinent étrangement avec les installations de l’artiste française Eva Jospin. Une forêt primaire, emplie de bêtes endormies, foisonne dans son travail exposé bien loin d’ici. Les Parisiens empruntant la galerie Beaupassage (Paris 7) se doutent-ils, en passant devant l’œuvre d’Eva Jospin, « La traversée », que ses hauts reliefs de carton pétrifié sont des forêts vivantes quelque part et qu’elles vieillissent sans produit d’entretien ni plumet ? Elles le sont pour les 250 visiteurs qui pénètrent chaque année dans le parc de Taï classé au Patrimoine mondial de l’Unesco.
Le Calao siffleur, la Hulotte ou du Martin-Chasseur y font un terrible raffut. Y compris ce gros-là, un Chimpanzé qui se saisit d’une pierre pour casser une noix d’un « poc » net. Et ces singes, Colobes rouges et Dianes Capitaines, qui nous regardent de haut. Au loin, un Colobe dit Magistrat croasse comme un énorme crapaud dans sa robe noire et blanche.
6- C’est au village de Daobli que la cosmogonie de Taï entre en scène.
Martin organise cette année une cérémonie de masques de danse en hommage à sa mère récemment disparue et à la forêt si proche. Il vient de faire tuer un bœuf – parce qu’il faut que le sang coule pour que ces masques sortent au grand jour. Le député maire et le sénateur de la circonscription de Taï-Zagné assis au premier rang semblent y entendre quelque chose.
Nous, rien. Un homme déguisé en fétu de rafias avec une trompe d’éléphant se jette à terre sans raison avant de se redresser sans plus de motif apparent. Célestin, l’ancien maire du village, tente de nous faire comprendre une nouvelle scène, la libation. Sur la place du village, de l’eau est versée au sol, des villageois forment un vœu dans l’espoir qu’il se réalise aussitôt. Le nôtre est sur le point d’être déçu. Car, enfin, Célestin nous conduit à la case sacrée qui enferme les masques. Dans son enclos, la maison-mystère, avec ses parpaings mal équarris et à claire voie, est un éternuement timide dans la forêt qui l’entoure. Le reliquaire de Daobli aux cinquante masques, dont certains auraient plus de deux cents ans, est fermé aux non initiés par des branches de palme malingres hérissées sur de petits poteaux de foot. Cette unique clôture laisse l’incroyant interdit à son seuil et le voyageur, privé d’images Instagram, rentrer bredouille au village.
7- Sur la rive du fleuve Cavally, le bac se fait attendre à l’embarcadère.
Nous gagnons une île frontière, un no man’s land entre la Côte d’Ivoire et le Liberia : Niehadouè (littéralement « l’endroit entouré d’eau »). Une corde tendue entre les deux berges permet de rejoindre en pirogue des orpailleurs qui s’affairent dans une petite crique sur l’autre rive. Ils creusent jusqu’à la couche de graviers, à deux deux ou trois mètres dans le lit du fleuve.
Une sorte de machine à laver le sable ronronne ; un homme courbé dépose du mercure dans un bac et nous intime un « No photo » qui laisse peu de choix. L’Office ivoirien des parcs et réserves veille.
Il interdit la pratique en Côte d’Ivoire et les orpailleurs officiels sont, pour ceux que nous avons vus, tous côté Liberia. La toxine à mort lente de leurs œuvres, le mercure, achève de rendre les eaux dangereuses pour les alligators (qui se cachent sous les rochers de l’île), les poissons (surtout les plus prédateurs) et les homo sapiens :
« Pour vous donner une idée, indique Célestin en souriant, c’est aussi redoutable que le gluten. »
Nos chercheurs d’or rencontrent plus de fortune dans leur entreprise que nous dans notre quête de traces de vie humaine sur cette île apatride. Polissoir, âtre d’acier, flèches, masque enfoui chimères évanouies. Restent des mouches, des bidons de mercure vides, les restes d’un campement, une paire de Reebok. Un Liberian, témoin de notre archéologie dérisoire, lâche en anglais :
« Forget it my friend. Nothing to find here. You are a tourist. »
