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Rajasthan, sur les traces des maharajas

The Gaze of NATHALIE GUIOT

Le jour se lève sur la ville rose.

Jaipur⁩. Palais des Vents

Dans les bazars, les artisans s’éveillent ; on se bouscule pour un dal fumant ou un chapati. Les marchands ambulants servent le masala chai, tandis qu’un embouteillage de tuk-tuk se forme déjà, véritable capharnaüm de klaxons et de moteurs, où motos et rickshaws tentent de se frayer un passage dans le dédale des ruelles. Jaipur, capitale artisanale du Rajasthan, est aujourd’hui un nouveau hub artistique et littéraire. La Jaipur Art Week bat son plein : expositions, événements et ateliers artistiques essaiment à travers la ville, alors que le festival de littérature vient tout juste de s’achever, laissant derrière lui son cortège d’auteurs.

Première ville planifiée du Rajasthan, à l’architecture Rajput d’influence Moghol, Jaipur a été fondée en 1727 par le maharaja Sawai Jai Singh II, afin de désengorger la population du Fort d’Amber, ancienne capitale située à quelques kilomètres de là.

La ville est construite selon un plan quadrillé inspiré des traités d’architecture hindous, et toutes les grandes artères convergent vers le Badi Chaupar, cœur névralgique de la cité.

Photo : Nathalie Guiot en voyage au Rajasthan afin de repérer des artisans pour Aleor Design, elle est assise dans un salon du Samode Haveli


En 1876, le maharaja fait repeindre la ville en rose pour accueillir le prince Albert lors de sa visite officielle en Inde — depuis, ce rose qui est plutôt proche d’une couleur terracotta, est devenue la couleur emblème de Jaipur. Au fil des siècles, 22 dynasties de maharajas se sont succédé, perpétuant une tradition royale encore très vivante dans l’imaginaire et la culture hindoue. Aujourd’hui, la famille royale réside au City Palace, dont Padmanabh Singh, surnommé, Pacho, 25 ans, joueur de polo professionnel, icône fashion et célibataire très convoité.

Le Jal Mahal (« palais sur l’eau ») est un palais situé au milieu du lac Man Sagar à Jaipur.

Le city palace est un must see de la ville ; succession majestueuse de palais mêlant architecture moghole et rajasthani avec ses salons d’été et d’hiver, ses fresques, miroirs, portes sculptées et miniatures remarquablement conservées.

TL’observatoire de Jantar Mantar

En route vers le temple mais notre voiture est bientôt à l’arrêt, pour admirer l’impressionnante façade du Hawa Mahal (1799), célèbre palais des vents aux 953 fenêtres, réalisée pour les maharanis pour observer l’activité de la ville sans être vues du public. Pour l’anecdote, c’est toujours Jai Singh II passionné d’astronomie et de sciences, parlant 17 langues qui a fait construire pour la ville, le Jantar Mantar, un observatoire astronomique en plein air classé patrimoine mondial de l’UNESCO en 2010.


Une ville qui ne dort jamais

Marché aux fleurs


Tôt le matin, les hindous se rendent au temple pour prier leurs dieux, dédiés notamment à Vishnu, Shiva, Hanuman (à la tête de singe), Durga ou encore Krishna, souvent représenté tout en bleu et jouant de la flûte. Il en existe bien d’autres, car l’hindouisme est une religion polythéiste aux multiples divinités. Krishna est ici célébré au Govind Dev Ji Temple. Chaque jour, les fidèles viennent y déposer des offrandes de fleurs et accomplir la pooja, dans une atmosphère vibrante de chants de dévotion (bhakti) et de parfums de santal.

RLe City Palace, Jaipur

Ce voyage est aussi une immersion chez les artisans — près de 250 000 au total — dont les savoir-faire ancestraux disparaissent peu à peu sous la pression de la globalisation. À Jaipur, le textile occupe une place centrale. La ville est mondialement reconnue pour ses block prints, ces impressions réalisées à la main à l’aide de tampons en bois finement sculptés, et pour l’usage de teintures naturelles, issues de matières végétales comme l’indigo ou le tumeric. A cela s’ajoute les pierres précieuses et le marbre, sans compter la miniature indienne évoquant des scènes du Mahabharata, qui illustre la mythologie indienne. Les collections du Gyan Museum située un peu en dehors de la ville, du Amrapali Museum et du City palace valent le détour. Il faut aussi s’arrêter au Albert Museum pour admirer les tapisseries et les céramiques bien que ce musée mérite une sérieuse rénovation ; des pigeons s’y sont installés au sein des salles y déposant leurs excréments sur les murs et les oeuvres d’art !!

Panna Meena Ka Kund, temple situé à quelques km du Fort d’Amber


Dans le quartier des artisans de Sanganer


Nous sommes reçus par une famille qui fabrique du papier wasli depuis quatre générations.
Les femmes assises en tailleur passent la journée à retirer les aspérités du chanvre, avant qu’il ne soit transformé en pâte, puis plongé dans l’eau pour créer des feuilles de papier. Un processus ancestral, long et physiquement éprouvant. Puis c’est au tour de Arjun de nous recevoir dans son atelier de poterie bleue, technique ancienne persane à base d’oxyde de cobalt, quartz et verre pillé ; Arjun est fier de nous présenter ses carreaux d’arabesques peintes à la main, on y retrouve aussi la figure du paon, symbole de prospérité en Inde. Plus tard dans la soirée, une famille de brodeurs nous invite autour d’un masala chai pour découvrir leur collection de saris aux couleurs vibrantes, brodés main depuis des générations. Je ne résiste pas à en essayer un, sous le regard amusé de la famille. Les enfants nous prennent par la main pour faire du cerf-volant sur le toit-terrasse à la tombée du jour : c’est encore le festival de Makar Sankranti (mi-janvier), une fête populaire au Rajasthan. L’ambiance est irréelle. Une légère brume rosée enveloppe la ville, encerclée par les montagnes, tandis que sur chaque toit, les familles font danser leurs cerfs-volants au crépuscule.

Bains de teinture et séchage au grand air, dans le quartier des artisans, Jaipur.


Le lendemain, un déjeuner au Johri dans le quartier des bijoutiers s’impose ; haveli chic et rénové avec goût, table idéale pour déguster les spécialités locales et se laisser tenter par un cocktail ; Dans l’après-midi, Atik notre chauffeur nous emmène au fort d’Amber, à 20 kms de Jaipur, où un concert au pied du temple de Shila Devi, nous attend. La musique langa des communautés musulmanes, dédiée dans des temps anciens aux cours rajpoutes, s’élève : flûte (algoza) lancinante, percussions et chant dévotionnel dédié à Krishna, dieu de l’amour. Nous nous laissons enivrées par cette transe hypnotique, ces rituels de dévotion aux dieux et déesses qui rythment les journées avec une affection toute particulière pour Ganesh à la têted’éléphant – le dieu de la chance – émues par ces visages souriants et humbles célébrant le sacré à chaque instant. C’est avec des étoiles dans les yeux que nous quittons Pink City pour Pushkar, la ville sainte au lac sacré, à 150 kms au nord-ouest de Jaipur.

A gauche : peinture miniature moghole, Inde – A droite marché aux fleurs

En route pour Pushkar, ville de Brahma, le dieu créateur de la trinité indienne, premier dieu  après Vishnu et Shiva, ville sainte construite autour d’un lac sacré et bordée de 52 ghats  (escaliers), située à 150 km de Jaipur. La ville est 100 % vegan et sans alcool. Arjun, mon  guide, me rappelle qu’il est impensable de s’enivrer ou de consommer de la viande. Des  pèlerins de toute l’Inde et même du monde entier viennent ici se recueillir. Ce fut aussi la ville  des hippies dans les années 1970, comme plus au nord la ville de Rishikesh, qui s’y rendaient dans l’espoir de transformer leur karma.

Pushkar

Le lac sacré

La légende raconte que Brahma, le dieu Créateur, aurait fait tomber du ciel une fleur de lotus, provoquant la naissance de ce lac sacré. Pushkar est d’ailleurs mentionnée dans les textes védiques anciens écrits entre 1500 et 500 av. J.-C. L’Inde, terre des promesses On entend au loin les cloches du temple et les incantations des brahmanes dans les temples (environ 500).

Le style rajpoute

Nous sommes logées au Jugat Palace, ancien palais ayant appartenu à la  famille royale, fréquenté par les maharajas et leurs familles à la fin du 19ème siècle. Comme  en témoignent ces portraits et photographies en noir et blanc dans nos chambres. Le palais est  inspiré d’une architecture rajpoute, style dominant au Rajasthan depuis le 15ème siècle, avec  sa cour intérieure et ses balcons ouvragés avec vue sur les montagnes. Malgré les inégalités et la violence sociale des castes, système aboli en 1950 lors de l’adoption de la Constitution indienne, l’Inde reste une terre de solidarité et de tolérance, où  cohabite l’hindouisme comme première religion, le bouddhisme, le jainisme et l’islam  (environ 20 % de la population indienne aujourd’hui).

Mourir à Pushkar, sous la protection d’Hanuman

A gauche un temple dédié à Vishnu et à droite le lac sacré de Pushkar


Mourir à Pushkar, lieu de pèlerinage entouré de vaches sacrées, serait pour l’âme  humaine, un passage. Sous la protection d’Hanuman, force fidèle et courageuse, il  faudrait se laisser guider vers le Brahman, cette réalité ultime dont parlent  les Upanishads depuis des siècles. Alors, ce corps terrestre pourrait se dissoudre, non  dans le néant, mais dans l’Atman, ce Soi profond déjà murmuré par les textes anciens  védiques, là où l’âme cesse d’être séparée et se reconnaît enfin comme divine. Difficile à  appréhender comme philosophie pour nous occidentaux, et pourtant…

N’est-ce pas cette  voie cosmique que l’on vient chercher ici. Les lumières scintillent sur le lac sacré et les  cloches résonnent. Les hindous viennent apporter des offrandes et chanter leurs mantras.  Voilà que l’on nous couvre de pétales de rose qui viennent délicatement se poser à nos pieds  alors que nous assistons à la cérémonie. Et si cette vie sur terre était cet instant de  recueillement, de gratitude et d’émerveillement ? Le lendemain après la méditation et  quelques asanas de yoga, notre routine quotidienne, nous partons avec aquarelle et carnets  peindre la vue spectaculaire au bord du lac.

Bénédiction

Des hindous viennent jeter un œil intrigué à nos  œuvres tandis que d’autres font leurs ablutions, leur toilette quotidienne ; les singes, eux,  bondissent de toit en toit, indifférents au temps qui passe ; le voyage se poursuit pour Udaipur, surnommée la Venise de l’Inde.


A suivre Udaipur, la Venise de l’Inde

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