The gaze of MARIE SIMON MALET
ALL ABOUT LOVE,
au Grand Palais
D’un coté de la cloison : le salon de l’appartement de la grand-mère de l’artiste à la fin des années 1970, de l’autre : le salon de sa mère, Sandra Bush, dans les années 1980. Les deux installations de l’Américaine, Mickalene Thomas, s’intitulent « Mémoires domestiques ». Elles sont une ode à sa mère qui prend la pose dans le triptyque photographique, Lounging, Standing, Looking (2003), accroché au mur;
une ode à sa grand-mère qui rapiéçait ses fauteuils de patchworks de tissus et de vêtements de récupération;
une ode à la vie et à l’amour.
Moquette à poils longs gris glacier, lampes et miroirs fumés 70’, paire de Crocs dorés (les chaussures favorites de sa mère), Panthère banche en céramique, vinyles… Ces deux salons rayonnent du souvenir des soirées festives auxquelles, petite, Mickalene Thomas rêvait de se mêler :
Et nous, spectateur, nous y sommes accueillis, comme si, par magie, nous avions franchi la porte. Oubliant le Grand Palais et Paris, nous sommes propulsés dans une atmosphère intime et joyeuse.
« Je me trouvais à l’extérieur, l’oreille collée à la porte, essayant de participer à cette effervescence, alors que j’aurais dû dormir à l’étage ».
Notre imaginaire voyage….
L’univers puissant de l’artiste Mickalene Thomas, née en 1971, à Camden – New Jersey -, nous percute et nous enveloppe tout à la fois.
All About Love est le titre qu’elle a choisi pour son exposition. Elle l’a emprunté au livre féministe de Bell Hook (All About Love: New Visions, 1999).
«Je définis mon travail comme un acte féministe et politique… Je suis noire, queer et femme »
-Mickalene Thomas
Le Grand Palais est le cinquième lieu à accueillir son exposition monographique, après le Broad à Los Angeles, la Barnes Fondation de Philadelphie, la Hayward Gallery de Londres et Les Abattoirs à Toulouse.
La scénographie, très réussie, est élaborée par l’artiste en symbiose avec les œuvres. Dans cette aile du Grand Palais magnifiquement restaurée, se déploie sur deux étages des tableaux grands formats, des collages, des vidéos, des photographies, des installations monumentales… Tous se veulent une célébration des femmes noires; un hommage à leur beauté, à leur résilience et à leur force.
À 54 ans, Mickalene Thomas est devenue une personnalité majeure des scènes queer et afro-américaines.
Elle brouille les pistes, change les échelles, décadre. Elle emprunte à la mode et au design, des motifs textiles et des matériaux inédits : de la peinture émaillée haute en couleurs, des strass et des paillettes scintillant de mille feux. Ces éléments disruptifs subliment les femmes représentées… Ces déesses noires explosent de sensualité et de vitalité ; telles les deux amies dans A Moment’s pleasure #2,2008 (stass, acrylique et peinture émaillée sur panneau de bois). Elles s’affirment et résistent.
Mickalene Thomas s’approprie l’œuvre des artistes français, Ingres, Courbet, Manet et les remixe avec une touche glam’. Ses Odalisques, entre Vénus ingresque et Olympia de Manet, sont télescopées des décors seventies, submergées d’un mix&match de boubous, de léopard, de bijoux clinquants. L’artiste se joue des codes du bon goût, acidifie les références culturelles d’un zeste de kitsch et de vibrations colorées. Les petits collages sont mes préférés.
L’artiste s’inspire également de l’érotisme noir à la sauce des magazines populaires des années 1970, en particulier la revue Jet ou le magazine parisien Nus Exotiques.
En 2011, Mickalene Thomas a participé à une résidence d’été dans la maison de Claude Monet à Giverny. L’artiste fut frappée par la transformation de Giverny en un terrain de création par Monet (bassin aux nymphéas, jardin, maison), soit le matériau même de son œuvre tardive. Cette expérience a nourri sa réflexion sur l’investissement des espaces domestiques comme lieux d’inspiration et de définition de l’identité. Elle présente ici La Maison de Monet (2022), une photographie couleur avec strass et acrylique sur papier pressé à chaud monté sur Dibond (Galerie Nathalie Obadia).
Mickalene Thomas reconnaît mettre beaucoup d’elle-même, de sa vie, de ses amours dans son travail. Dans l’installation vidéo réalisée avec des caméras Super8, Me as Muse (2016), elle pose nue, allongée, apparaissant et disparaissant, entrecoupée par des images de nus emblématiques de l’histoire de l’art, de Grace Jones, de Saartje Baartman surnommée «La Venus Hottente», une femme du sud ouest de l’Afrique qui fut exhibée à travers l’Europe, dans le cadre des expositions coloniales, jusqu’à sa mort, à Paris, en 1815. La bande son mêle à de mélodieux chants d’oiseaux une interview de la BBC de l’actrice et chanteuse noire, Eartha Kitt (1927-2009), dans laquelle celle-ci évoque les souffrances et le racisme qui lui ont été infligés.
Dans l’exposition, Mickalene Thomas convoque aussi les artistes du Pop Art, Andy Warhol et Tom Wesselmann, Faith Ringgold, Josephine Baker et James Baldwin…
« On ne peut pas changer tout ce que l’on affronte, mais rien ne peut changer tant que l’on ne l’affronte pas. »
-James Baldwin
Mickalene Thomas souhaite faire changer notre regard, elle emploie des motifs riches, des couleurs vibrantes, des matériaux audacieux pour parer ses odalisques glitter d’une séduction intense. Son monde est exubérant et libre, il veut recouvrir la violence des luttes raciales et des revendications d’un grand éclat de joie et d’amour. .
Mickalene Thomas
All about love
Grand Palais – Galerie 7
jusqu’au 5 avril 2026.
Commissariat
Rachel Thomas
Conservatrice en chef, Hayward Gallery Lauriane Gricourt
Directrice, Les Abattoirs, Musée – Frac Occitanie Toulouse Erin Jenoa Gilbert
Commissaire indépendante
Scénographie Nicolas Groult et Valentina Dodi
