«Mes sujets sont ces êtres que personne ne regarde. Mais ce sont pourtant eux qui font marcher le monde. Ils font le travail. »
– Richard Avedon – Beaumont Enterprise, 22 septembre 1985
© The Richard Avedon Foundation
Années 80, l’Amérique présente ce visage glamour à la gloire des séries américaines Dallas et Dynastie , les belles carrosseries, le pétrole, les brushing de SueEllen, l’homme le plus puissant du monde J.R., non R.R. , Ronald Reagan, acteur de seconde zone est le président des Etats-Unis… Mais derrière cette façade étincelante, une autre Amérique se dissimule , celle des autres américains, les travailleurs qui subissent la désindustrialisation, la désillusion du fameux rêve américain, celle que Richard Avedon (1923-2004), décide de photographier, lui, le photographe superstar de Vogue, du groupe Condenast , celui qui inspire Fred Astaire pour jouer son rôle auprès d’Audrey Hepburn dans Funny Face.
Au départ, il s’agit d’une commande de l’Amon Carter Museum of American Art de Fort Worth au Texas, , l’artiste se prend au jeu et pendant cinq ans il effectuera ce road trip pour photographier « les gueules » remarquées sur le chemin par lui et son équipe. Cela donnera ce livre iconique In the American West édité par la maison d’édition américaine Abrams en 1985 pour la première fois, il y a juste 40 ans.
La Fondation Henri Cartier Bresson en collaboration avec la Richard Avedon Foundation, célèbre cet anniversaire par cette exposition, elle montre depuis le 30 avril toute la série des premiers tirages qui ont servi à faire les plaques pour le livre. L’ouvrage est réédité à cette occasion par Abrams.
De la mode à la mud (boue)
Ce succès des papiers glacés, les top-modèles, les cachets exorbitants …n’empêchent pas Avedon de s’intéresser à l’actualité, aux sujets sérieux, la guerre du Vietnam, la ségrégation, Avedon offre un témoignage à travers la photographie. De 1979 à 1984, le photographe part ainsi sur les routes des Etats-Unis, et les gens « ordinaires » deviennent derrière son objectif extraordinaires. Cinq années durant lesquelles il va se partager entre son travail new-yorkais et celui de l’Amérique profonde « de la mode à la mud (boue) »
Cette exposition est très intéressante car elle nous rapporte les coulisses de ce projet, avec en premier lieu, les Polaroïds préparatoires réalisés lors des premières rencontres avec le sujet qui reçoit à ce moment là, un numéro correspondant à la date et l’ordre de passage, (exemple 8312 = 1983 12e photo).
« Jai évite la lumière artificielle. Toute la série est éclairée par l’Ouest. »
-Richard Avedon – Beaumont Enterprise, 22 septombre 1985
La prise de vue en noir et blanc est établie selon un protocole bien précis décidé par Richard Avedon.
« Ce qui est fascinant c’est lorsqu’on fait la comparaison entre les Polaroïds et les photos, on voit tout l’art d’Avedon, à quoi ressemble la personne lorsqu’il le découvre et à quoi cela aboutit en photo, c’est pour moi, le jour et la nuit. C’est l’art du photographe, ce sont de véritables portraits »
-Clément Chéroux, directeur de la Fondation Henri Cartier-Bresson, commissaire de l’exposition
Une relation privilégiée avec le sujet
Un lien privilégié s’établit avec le modèle, Avedon leur parle, tout se passe dans la relation quasi hypnotique entre le photographe et le modèle. Une fiche de contact est enregistrée avec nom, profession, adresse permettant de leur adresser le livre, une invitation à l’exposition et un tirage. Ses modèles reçoivent un salaire correspondant au taux horaire. Il utilise une chambre grand format en se servant d’une lumière naturelle, le modèle est placé très simplement devant un papier blanc accentuant le contraste avec le noir.
« Je suis assez proche de mon sujet pour le toucher, il n’y a rien entre nous, sauf ce qui se passe tandis que nous nous observons l’un l’autre durant la réalisation du portrait. Cet échange comporte des manipulations, des soumissions. Je fais des suppositions dont découlent certains actes que je ne pourrais accomplir impunément dans la vie courante. »
– Richard Avedon In the American West, 1985
La numéro 100
Les images sont accrochées sur les cimaises de la fondation selon un dispositif voulu également par Avedon, ordonnant les espaces entre chacune d’elles et leur ordre d’installation selon le livre. Il a travaillé avec Marvin Israel, grand directeur artistique notamment de Harper’s Bazaar de 1961 à 1963. Le visiteur regarde les images défiler comme si il s’agissait d’un scénario avec ses séquences, le rythme de passage des photographies. Associations entre deux images, les attitudes des corps, les vêtements, parfois deux personnes posent sur la même photographie. Des thèmes apparaissent, surprennent le visiteur, le dérangent. Tout d’un coup, ce sont trois photographies, celles des mineurs, très noires, qui sont rassemblées et demandent ainsi une présentation originale dans le livre, elles annoncent la lumière d’une photo spéciale, la numéro 100.
Davis, California, May 9, 1987. Photographie de Richard Avedon © The Richard Avedon Foundation
Cette prise de vue est unique, Avedon pour celle-ci a mis une petite annonce et c’est Ronald Fisher qui prend la pose de l’apiculteur avec ces abeilles, il est atteint d’alopécie et cela accentue l’étrangeté des traits, les abeilles volent sur lui et créent un dessin. Cette image très spéciale, force le regardeur à rompre avec cette habitude visuelle qui s’est créée et offre une nouvelle séquence dans le « film » In the American West, l’image est devenue référente et a été rejouée récemment par Angelina Jolie. La prise de vue, très longue a duré deux jours.
Un martyre chrétien ou un Moine boudhiste ?
Pour la première fois Avedon a hésité entre deux tirages, et, selon son avis, l’une ressemble à un martyre chrétien et l’autre à un moine boudhiste, finalement c’est cette dernière qui est choisie.
Une photographie, une histoire
Chaque photographie pourrait être une histoire qui se lit comme dans un livre, chaque personnage nous raconte quelque chose, le numéro 1, un homme qui a perdu son travail, le gitan au nom de Juan Patricio Lobato, avec son regard inoubliable qui porte son pull-over d’une façon si originale et pour qui une admiratrice, Greta X, a eu un coup de foudre (lire sa lettre du 15 août 1986), la dernière photo représente cet homme au chapeau de cow-boy, Wilbur Powel qui s’occupe de l’artiste pendant ces 3 semaines où il doit se reposer dans son ranch du Montana. Peu de temps après, Avedon fait la couverture de Newsweek pour un article titré The Avedon Look, cette dernière photo en fait partie, un directeur artistique la voit et lui passe une commande d’une série de cowboys. Il y a aussi Boyd Fortin, 13 ans, dépouilleur de serpents à sonnette, le jeune homme a une allure très androgyne qui intéresse le photographe. Au fur et à mesure de la visite, le commissaire, Clément Chéroux, nous raconte toutes ces histoires de vie, des destins croisés qui par ce travail d’Avedon et le succès obtenu sont sortis de l’anonymat et se retrouvent dans les musées du monde entier, il y a quelques mois je pouvais voir la photographie de la couverture dans l’exposition American Photography au Rijksmuseum (voir article précédent).
Encore trois semaines jusqu’au 12 octobre pour les voir!
Richard Avedon In the American West
Jusqu’au 12 octobre 2025
Fondation Henri Cartier-Bresson
79, rue des Archives
75003 Paris
Commissariat :
Photo : Boyd Fortin, thirteen year old rattlesnake skinner, Sweetwater, Texas, March 10, 1979.
Photographie de Richard Avedon
© The Richard Avedon Foundation