au Musée d’Art et d’Histoire de Genève
Sous la direction de Marc-Olivier Wahler, le musée d’Art et d’Histoire de Genève accueille la sixième carte blanche de l’artiste John M Armleder, intitulée « Observatoires ».
Imprévisible, John Armleder, co-fondateur du Groupe Ecart en 1969, mouvement performatif et conceptuel, dans la continuité de Fluxus et de l’approche de John Cage, a l’habitude de nous extraire de nos zones de confort et très souvent nous sommes très surpris par son approche artistique qui n’est pas sans une note humoristique. On se souvient à Oiron (cf article précédent) de son installation invisible, composée de fauteuils club en cuir, où le visiteur est invité à s’installer confortablement pour admirer d’autres oeuvres, il fallait y penser, c’est aussi très amusant de voir son nom sur les cartels et de chercher l’oeuvre de l’artiste !
Une année au Musée d’Art et d’Histoire
Pendant une année, l’artiste a été invité par le MAH à explorer les collections du musée, sélectionnant des œuvres existantes et les confrontant à de nouvelles créations. Ce projet revêt une signification particulière pour lui, car le musée abrite déjà 500 œuvres de John Armleder, des toiles abstraites, et aussi les très nombreuses oeuvres graphiques. Un lieu qui lui est cher, car lorsqu’il était enfant, il passait des heures à contempler le ciel à travers un double observatoire installé bien avant la construction du musée, au grand dam de l’architecte, très ennuyé par cet édifice. D’ailleurs le titre de l’exposition « Observatoires » fait allusion à cet observatoire situé en face du Musée et détruit dans les années 60 mais renvoie également à la boule géante de discothèque qui accueille le visiteur à l’entrée de l’exposition. On y rretrouve là le thème de prédilection de l’artiste dans ce dialogue constant entre le réel et l’art, l’objet décoratif et l’oeuvre. D’ailleurs John Armleder n’a-t-il pas créé une ligne « disco » intitulée « Tastes » pour une marque célèbre de café italien, exposée en avant-prmière à Art Basel Paris ? Comme il le raconte lui-même, tout en étudiant aux Beaux-Arts de Genève à l’enseignement très académique de l’époque, il y avait le musée d’Art et d’Histoire, pour y copier des toiles de maître, comme au Louvre. Il a alors copié des Konrad Witz et des Ferdinand Hodler, qui ont constitué son apprentissage.
Une collection polyvalente de l’antiquité à nos jours
Ce musée est immense et riche d’une collection extrêmement polyvalente, impressionnante, d’objets hétéroclites de toutes époques de l’antiquité à nos jours. Peintures, oeuvres graphiques, archéologie, mobilier et objets d’art, instruments de musique et même des animaux empaillés… y sont conservés. Toute cette diversité est propice à de multiples combinaisons, détournements contemporains et John Armleder s’est donné à coeur joie dans ce magnifique terrain de jeu offert par cette carte blanche. A l’entrée, on plonge directement dans le bain, avec cette splendide boule à facettes qui brille de mille feux et donne le « La » de l’exposition. L’artiste a organisé les œuvres par catégories qu’il a lui-même choisies. L’exposition regorge de détails étranges et donne une idée sur la variété des collections avec parfois des objets très inattendus comme ce pain calciné retrouvé lors de fouilles archéologiques qui a particulièrement interpellé l’artiste, il a décidé d’exposer son fac-similé dans cette salle qu’il a dédié aux « débris » provenant à la fois de fouilles archéologiques et de restes d’éléments de la scénographie d’une exposition précédente.
Chez John Armleder, les questions d’agencement ont toute leur importance dans la démarche créatrice. L’artiste utilise tout d’abord une vaste panoplie de médiums dans la production de ses œuvres, dont témoignent les productions du Musée d’Art et d’Histoire de Genève : peinture, vidéo, sculpture, installation, performance, etc. et où il navigue entre eux. De son point de vue, il y a une équivalence totale entre toutes les manières de produire une œuvre, sans hiérarchie entre la diversité des supports d’expression. A l’inverse des artistes qui évoluent dans une trajectoire, en passant d’un cycle à l’autre, sans retour en arrière, comme Picasso, Armelder s’inscrit dans une oeuvre débutée et perpétuellement inachevée, en la poursuivant dans sa pratique artistique, comme Picabia.
La question de « l’agencement » est au coeur de sa création.
Souvent, l’agencement se suffit à lui-même, en quelque sorte, la mise en place de l’œuvre est l’œuvre, et il n’est besoin de rien d’autre. Ainsi le « vide » est bien réel dans la salle des armures que John Armelder, antimilitariste ayant refusé d’accomplir son service militaire en 1967 (et de ce fait emprisonné pendant 8 mois) a caché derrière des rideaux supportant des cadres vides. Une autre salle, consacrée aux animaux, présente une collection d’œuvres comprenant des sculptures, de la taxidermie et des peintures d’animaux, classées par taille décroissante. Parmi les peintures figurent celles du peintre suisse Jacques-Laurent Agasse (Genève 1767 – Londres 1849) rappelant Rosa Bonheur qui connaissait peut-être ce travail.
John M. Armleder est captivé par tout ce qui altère la perception de l’environnement, en particulier les matériaux réfléchissants et métalliques qui déforment la réalité et obligent le spectateur à observer différemment.
La salle suivante, tout est en transparence, ce sont les verres des cloches d’horloges qui créent une distorsion. Il les a installées sans leur contenant (l’horloge) face aux vitraux du XVe siècle provenant de la cathédrale Saint-Pierre de Genève. Le verre est un matériau de prédilection pour John Armleder, comme expression de l’idée de transparence. De ce point de vue, John Armelder exprime une ironie et une distanciation dignes de Marcel Duchamp. L’oeuvre est créée par le regardeur, en fonction de leur contexte et le contexte est lui-même évolutif. Il serait ainsi vain pour Armleder de définir ou de signifier la finalité d’une œuvre selon des exigences théoriques.
« Furniture-Sculpture »
Les orchidées artificielles placées dans des pneus usagés font office de vases de jardin. Elles ne sont pas immédiatement visibles, on pense peut-être à une installation décorative; notre regard est d’abord attiré par les fleurs des natures mortes accrochées sur les murs de Jan van Os, Marie Laurencin ou Jan Brueghel l’Ancien, puis le visiteur comprend ce dialogue étrange, impertinent qui ose mêler des pneus, avec des fleurs rares et des grandes signatures. S’agit-il d’une nouvelle réinterprétation des « ameublements » ou « Furniture-Sculpture », ainsi que l’artiste nomme ses agencements d’objets mobiliers « retouchés » ? Dans cette composition de jardin d’hiver, John Armleder questionne les notions d’authenticité et d’originalité et plus globalement l’art dans son rapport au réel. Ce procédé de mise en scène de son travail, par les plantes artificielles et les pneus servant de vasques, interroge la réception de ses oeuvres, entre art et décoratif, objet et sujet et plus globalement entre art et vie. L’exposition de John Armleder au Musée d’Art et d’Histoire poursuit cette interrogation qui, depuis l’émergence des avant-gardes artistiques au XXe siècle, constitue la réalité même de l’art.
L’artiste laisse toute liberté au visiteur, à lui de se créer un chemin, une idée parmi toutes ces propositions expérimentales et ces différents choix, une sorte de labyrinthe qui l’emmène au gré de ses envies, chaque salle est une surprise, une expérience comme cet échafaudage installé au centre d’une des pièces, le visiteur est invité à l’escalader et à découvrir les archives de la construction du musée.
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« Un artiste comme un autre… »
Dans la salle de la peinture abstraite le parcours juxtapose les oeuvres d’Olivier Mosset (groupe BMPT) ou de Chrisitan Floquet deux artistes plasticiens suisses avec les coulures de John Armleder. Il y a un côté performatif dans la réalisation de cette œuvre, avec cette peinture jetée sur la toile. C’est le format qui dicte l’oeuvre, avec un certain nombre de couleurs, qui ne sont pas miscibles, jetées jusqu’à épuisement du stock, ce qui engendre des réactions chimiques absolument incontrôlables. Au final, l’artiste ne choisit rien : c’est la toile qui choisit et cela a toujours été sa position. Comme John Armelder l’explique lui-même, à la question, « y a-t-il quelque chose que vous aimeriez transmettre ? Dans quelle histoire aimeriez-vous inscrire votre travail ? », il répond, avec ironie, qu’il est « un artiste comme un autre, un artiste moyen qui fait des œuvres moyennes, et les gens peuvent en faire ce qu’ils veulent. Je crois qu’une chose prétendument importante peut devenir, au fil du temps, une chose négligeable, et inversement.»
« Observer, déclarer et dire » trois mots de l’artiste qui résument ses recherches et son propos.
OBSERVATOIRES
CARTE BLANCHE À JOHN M ARMLEDER
jusqu’au 25 octobre 2026
Commissariat John M Armleder
Informations pratiques Musée d’art et d’histoire
2, rue Charles-Galland – 1206 Genève
Ouvert du mardi au dimanche, de 11h à 18h,
le jeudi de 12h à 21h
Site Internet : mahmah.ch
Photo : John M Armleder (1948, Genève). Encore, encore, encore, 2025. Boule à facette de 2m de diamètre, commandée pour l’exposition. Techniques diverses.
