Comédie Française

Eric Ruf dans sa loge à la Comédie Française

Eric Ruf dans sa loge à la Comédie Française

Rencontre avec Eric Ruf , administrateur général de la Comédie-Française– comédien aux talents multiples,  qui nous a reçu dans cette grande maison et nous a très librement parlé de sa passion du théâtre et de ses nouvelles fonctions à la tête de cette institution.

Pour arriver jusqu’à lui nous traversons les coulisses de la Comédie Française; au fil des pas, nous ressentons toute la majesté de ce lieu habité par 300 ans d’histoire. Nous arpentons les couloirs,  les portraits de Talma , Sarah Bernhardt, Rachel défilent sous nos yeux, nous découvrons la glace sans tain devant son bureau qui permet d’apercevoir les spectateurs montant les marches du grand escalier.  Le nouvel Administrateur général apparaît. Tout en lui respire l’homme de Théâtre, la grâce de ses gestes, son regard vif , ses mots choisis. Si à prime abord sa prestance et sa présence frappent, c’est son esprit, son enthousiasme et son énergie que nous découvrons au fil de l’entretien.

 

Eric Ruf - Carnet de croquis

Eric Ruf – Carnet de croquis

TGP : Vous êtes le 498ème sociétaire, de l’extérieur, le Français est une institution mythique assez mystérieuse, racontez nous comment vous avez fait  pour y entrer ?

Eric Ruf : Dans les statuts c’est l’administrateur qui a la prérogative d’engager qui il veut comme pensionnaire, on engage très souvent des  jeunes. Mais il y a aussi d’autres engagements,  comme celui de Dominique Blanc, qui sont décidés à l’aulne d’une carrière déjà extraordinaire et très belle. La Comédie Française s’enorgueillit de compter dans ses rangs des gens qui ont fait une carrière magnifique à l’extérieur.

Moi je suis entré en fin de première année de conservatoire en 1993, je ne connaissais pas du tout cette institution. Je faisais du théâtre depuis trois ans à l’école Florent où je travaillais beaucoup parce que cela me passionnait, je mettais en scène,  je faisais déjà des décors, je vivais une bohème gaie et laborieuse dans cette maison.  Finalement j’allais assez peu au théâtre et en tous les cas pas à la Comédie Française.

J’ai même fait en sorte de louper tous les grands spectacles, peut-être par instinct de protection . Vous savez, les spectacles qu’on voit et on se dit une fois qu’on a vu cela, on ne peut rien faire derrière. J’ai raté le Hamlet de Patrice Chéreau, j’ai raté le Bal masqué de Anatoli Vassiliev…

Maquette de la Comédie Française construite par Eric Ruf.

Maquette de la Comédie Française construite par Eric Ruf.

De temps en temps je me dis que j’ai un bon instinct pour cela. J’ai une sorte de rapport avec ces spectacles qui passe par l’iconographie, par ce que les gens m’ont raconté, donc je suis impressionné mais en même temps pas glacé d’admiration et c’est plutôt bien.
Je suis rentré au conservatoire en limite d’âge. J’ai passé le concours au moment où c’était la dernière année où je pouvais le passer. Jacques Lassalle, administrateur de la Comédie Française, m’a fait venir dans son bureau,  il m’a  dit qu’il me trouvait très bien, qu’il avait vu mon concours d’entrée au conservatoire, que Catherine Hiegel et Pierre Vial lui avaient parlé de moi, qu’il me laissait dans les « langes » du conservatoire le temps de voir plus loin. La petite histoire veut que je sois rentré à la place de Jean-François Sivadier, parce qu’il avait une magnifique histoire à l’extérieur à laquelle il ne voulait pas renoncer.
Jacques devait aller à Avignon pour le Dom Juan qu’il montait à la Cour d’Honneur et avait besoin d’un jeune premier.  Il m’a donc rappelé quinze jours après. Fort heureusement je n’avais aucun a priori sur la Comédie Française, je ne faisais pas partie de ces gens qui disaient jamais, jamais ! Je suis venu, je faisais une jolie confusion entre comédies italienne et française et j’ai vu deux spectacles de Jacques qui m’ont impressionné : “La Serva Amorosa” et “La Fausse Suivante”. Si c’était pour faire partie de ce tableau, je voulais bien en être.

Comédie Française

Comédie Française

TGP : Quelle était le rôle pour lequel vous avez été engagé ?

E.R. : J’étais rentré au conservatoire avec Jeanne Balibar, J’étais en cours avec Jeanne Balibar, je sortais du cours Florent avec Jeanne Balibar et nous sommes entrés ensemble  à la Comédie Française, elle faisait Elvire et j’étais son frère Dom Carlos.

TGP : Vous avez un passé familial protestant très rigide que vous évoquez dans l’article du Télérama, pourriez-vous nous dire quelques mots le lien établi entre cette filiation et le théâtre ? 

E.R.  : Le lien que j’ai fait est sur la représentation, la codification, le rapport au sacré car j’ai vu mes deux grands-pères du haut de leur chaire au Temple et j’ai été très impressionné par cela. Je les voyais s’adresser à une assemblée, lire des textes sacrés et faire des homélies. Je me souviens que la veille, ils travaillaient à leur bureau pour interpréter, moderniser peut-être, le sens de l’Evangile. Je trouvais cela assez incroyable que mes grands-pères puissent se permettre d’interpréter quelque chose qui était gravé dans le marbre. Et puis le costume, et  le rituel des gens : se lever, s’assoir. Le fait que des gens suivent à la lettre , sans se poser de questions, une codification,  je trouvais cela très impressionnant.

Comédie Française

Comédie Française

TGP : Ce n’est pas très éloigné du métier d’acteur ?

E.R. : Effectivement curés, pasteur, il y a quelque chose de cet ordre là, ils sont sur scène comme au théâtre , puis la scène- la scène, la chaire- la chaire, avec la religion, la procession, la codification, il y a maille à partager

TGP : Retirez vous une certaine fragilité de votre enfance, un père sévère  ? Et pensez-vous que la fragilité convienne au métier d’acteur ? 

E.R. : C’est marrant que vous me dites cela, il y a d’autres personnes qui m’ont fait cette remarque. Peut-être parce que dans ma famille on ne s’épanche pas et que cette franchise est naturelle. Mais c’est exact: lorsqu’on  me demande dans les articles ce qui m’a constitué, je réponds ma famille, sa violence, ou alors je dis que je ne veux pas en parler.  Et puis, on grandit en âge, on s’aperçoit que toutes les familles sont les mêmes; ce qu’on trouvait exceptionnel dans la nôtre est quelque chose de tellement communément partagé. Et sinon la fragilité pour être acteur, oui bien sûr.

Eric Ruf dans sa loge à la Comédie Française

Eric Ruf dans sa loge à la Comédie Française

TGP : Vous allez me dire que tout le monde est fragile ?

E.R. : Non, il y a plusieurs familles d’acteurs, il y a des gens qui en font de la force, il y a des gens qui continuent à ce que cela soit fragile, qui ont une espèce de chose qui ne cicatrise jamais. Moi je fais partie de ces acteurs et ils sont nombreux, pour qui la scène est vraiment le moyen d’expression trouvé par un grand timide. C’est paradoxal, le matin mon boulanger me fait répéter trois fois ce que je veux, tellement je ne parle pas fort et il ne comprend pas ce que je dis, à chaque fois cela m’énerve, le soir je joue un texte devant 870 personnes et pas un qui m’attend pour me dire : “J’ai pas compris ce que vous vous avez dit”. Le théâtre me fait vivre des choses, me grandit.  J’ai l’impression que ce métier m’enrichit me donne des qualités que je n’ai pas, me prête des phrases que je n’arriverais jamais à écrire, cela me fait vivre plus grand pendant un temps donné, et puis,  un temps donné qui finalement confine à la vie, parce qu’on ne cesse jamais de travailler. Et comme, je crois que je l’ai déjà dit, mais c’est fondateur, je m’interrogeais de savoir pourquoi mon frère a fait le même métier que moi, c’est très étonnant dans une fratrie. Mon analyse est la suivante : nous avions un père très autoritaire et  la maison à Belfort était très fermée, une enfance assez heureuse, mais un peu cloitrée, mon père était un grand timide, totalement rentré, un timide violent, il était médecin donc il avait un rapport au monde qui passait par l’analyse, par ce qui ne se partage pas, le secret médical. Il ne nous parlait pas beaucoup et il n’y avait pas beaucoup de gens qui rentraient dans la maison, un cercle social assez réduit. Pas de journaux, les Paris Match de la salle d’attente finissaient dans le salon avec quelques mois de retard, toujours des échos du monde mais assez lointains. Pour la télévision, on nous laissait regarder des choses dans une hiérarchie que je n’ai jamais comprise et qui m’amuse toujours : Charlie Chaplin génial et Johnnie Weissmuller et aussi Molière de Mnouchkine. Mes parents étaient très mélomanes et nous emmenaient aux concerts, mon père était féru de musique baroque. Je me souviens très bien, je passais des dimanches entiers à avoir froid dans des églises ou des temples à regarder rien, parce que l’orgue  jouait dans le dos et devant la scène vide, la musique derrière, je n’arrivais pas à comprendre cette chose là. Notre éducation était placée sur certaines choses sans hiérarchie, qui étaient les passions de mon père. Donc voilà, l’ouverture au monde n’était pas simple, j’en ai gardé une grande timidité. Avec mes frères et soeurs, on a beaucoup rêvé, beaucoup dessiné, beaucoup construit. Je dis d’ailleurs à mes enfants l’ennui est le début de la liberté, tu verras que l’étape d’après est fort fertile !

Maquette d'Eric Ruf

Maquette d’Eric Ruf

Donc je me suis dit  finalement pourquoi j’ai fait du théâtre, pourquoi Jean-Yves, mon frère, à fini par en faire aussi, c’est qu’on aura jamais guéri de cette timidité inculquée, cette difficulté au monde et que le théâtre est une accession au monde extraordinaire car on change d’équipe tout le temps, ce ne sont jamais les mêmes acteurs, ce ne sont  jamais les mêmes textes, ce ne sont  jamais les mêmes méthodologies de travail, ce ne sont jamais les mêmes partenaires, ce n’est  jamais le même jour, ce n’est jamais le même public, tout change tout le temps. Et puis le rite, la codification, on fraye avec l’inconnu avec une chose extrêmement connue. Je pense que Jean-Yves et moi, vu l’enfance que nous avons eue, nous avons réussi à s’échapper. On a cru un moment aller contre le père, mon père voulait qu’on soit médecin. Finalement Jean-Yves a dirigé l’école de hautes études théâtrales à Lausanne et puis moi je suis administrateur de la Comédie Française, finalement on a été exactement dans le désir de mon père en prenant une autre couleur.

TGP : Si vous étiez un personnage de théâtre qui seriez vous ? 

E.R : Dés qu’on dit ce serait quoi votre rêve, vous voudriez jouer quoi, je ne sais jamais. Je ne pars pas de mon postulat à moi, je pars toujours de mon personnage et j’essaie de le servir en me disant qu’à tel moment de carrière je dois avoir les qualités pour le faire, vu que les gens me réengagent.  Et c’est pour cela que j’adore cette Maison, de temps en temps vous travaillez  à deux sur un rôle. Don Alphonse d’Este dans Lucrèce Borgia, dont d’aucuns disaient quelle magnifique interprétation, je prenais les compliments, j’ai de l’orgueil comme tout à chacun. Mais là je ne joue plus c’est Thierry Hancisse qui est sur scène et ça marche toujours autant. Mais j’adore le Français pour ça, parce que ça ramène à une mécanique, on se remplace les uns les autres et ça continue à marcher.

Escalier de la Comédie Française

Escalier de la Comédie Française

TGP : L’interprétation diffère cependant selon les acteurs ?

E.R. : C’est Fondamental! la nature de Thierry et la mienne ne sont  pas du tout la même: on fait exactement la même chose, sauf que la liberté est immense. La liberté au théâtre, c’est ce qu’on s’évertue à dire aux jeunes acteurs, c’est de ne pas de rentrer à jardin, parce qu’on vous a dit de rentrer à cour. J’aurais tendance à dire : « Le partage de Midi »  le rôle de Mesa, ça fait partie des personnages qui m’ont séduit quand j’étais jeune comédien. J’ai beaucoup travaillé Claudel, il est pourtant catholique, je ne le suis pas, mais il a quelque chose de protestant. Il a une espèce de rapport  dircet à Dieu. L’orgueil de ce personnage qui dit « je suis appelé », « je rentre dans les ordres », « c’est quoi mon ordre de mission », « il n’y a rien, alors  je m’en vais! » je trouve cela totalement humain. Et pour moi qui suis « pourri » de rites, mais pas superstitieux,  le rapport au sacré, c’est toute mon enfance.

 

TGP : Vous avez mis en scène et fait les décors récemment de « Pré aux Clercs » à l’Opéra Comique, souhaiteriez-vous poursuivre dans la mise en scène Lyrique ? 

23/05 au 25/07 2015 "La Maison de Bernarda Alba" Comédie Française http://www.comedie-francaise.fr/spectacle-comedie-francaise.php?spid=1414&id=517

23/05 au 25/07 2015
« La Maison de Bernarda Alba »
Comédie Française
http://www.comedie-francaise.fr/spectacle-comedie-francaise.php?spid=1414&id=517

J’étais très heureux de ce critique sur Classica qui a dit que je fais oeuvre de discrétion et qu’on ne voit pas tellement  la mise en scène, et il termine  son article en ajoutant que je ne dois pas le prendre mal car c’est un compliment à ces yeux !

Et c’est une des qualités qu’on développe dans cette Maison, c’est à dire ne pas avoir besoin de signer, on devient des artisans. Je n’ai rien contre le fait qu’on dise que je suis artiste, je veux bien le dire mais je suis artisan aussi parce que je fais des décors, que je bricole,que j’ai des mains et que je m’en sers. Mais artisan dans le sens où,  c’est la veine du bois. Quand on lit ou on écoute une oeuvre,  on voit à peu près où cela se situe et là où ce serait le mieux de le  travailler afin d’être entendu. L’obsession de dire comment je vais me faire entendre moi à l’intérieur de cela me désintéresse totalement. A la lecture, à l’écoute du « Pré aux clercs », j’ai pensé:  c’est un spectacle populaire avec un parler, un chanter, des grandes cavalcades, des cadavres sur scène, c’est cela qu’il faut essayer de rendre avec un sentiment un peu plus moderne, j’ai juste ôté du décorum. Etant scénographe,, je sais que de temps en temps, quand l’image est trop forte, on n’écoute plus,  et tout est donné, il n’y a même plus à jouer de la scène.

TGP :  Voulez vous continuer dans cette direction ?

Oui je suis censé monter  Pélléas et Mélisande au Théâtre des Champs Elysées,  que j’adore pour la saison 2017-2018

Pour les décors, je vois ce que je peux faire, mais c’est très compliqué, dans cette oeuvre il parle d’humidité, tout le temps, on a l’impression que c’est un pays mouillé,  tout est froid,  tout est ombre,  on dirait le bayou en Louisiane, tout est pourrissant.

Paul Claudel parle de l’odeur douce amère des eaux stagnantes. On sent cette chose là en continu comme un royaume arrêté dans le temps et j’aimerais travailler avec de l’eau. Depuis tout petit, je rêve de travailler avec l’eau. En Bretagne, il y a des marées, ces pontons ces cales bétonnées qui rentrent à l’intérieur de la mer,  et ces escaliers ensuite qui descendent de ces cales pour rentrer dans l’eau; à marée basse, on voit que cela finit par cet espèce de spot sur lequel on peut monter sur la barque.  Mais dès que la marée grimpe il y a du « of « et du « in », on est dans les escaliers et on a l’impression quand la mer est à l’étal et qu’il n’y a pas de vague, on a l’impression d’un miroir, on a l’impression qu’il y a un autre monde de l’autre côté, inversé totalement logique,  et qui fait partie d’une architecture. Lorsque j’étais petit, j’étais persuadé qu’il y avait des gens qui vivaient, puisqu’il y avait des escaliers,  il y avait de quoi descendre ! Toujours maintenant j’ai des rêves sur ma vie d’après, j’adorerais faire une série de photographies sur ce thème, passer, pouvoir me balader pendant deux ans, photographier tous les môles,  attendre l’étal, attendre qu’il n’y ait plus de vagues. Donc pour Pélléas et Mélisande c’est quelque chose de cet ordre là, j’aimerais que tout soit un reflet.

TGP :  Les traces  les empreintes que la mer laisse…

E.R. : C’est ce que j’ai essayé de faire sur Lucrèce Borgia, ce pan noir avec cette gondole échouée  j’y ai mis de la marée, mon côté breton, on ne sait pas où est le ciel et  la mer. 

Comédie Française Salle du Comité de Lecture

Comédie Française
Salle du Comité de Lecture

TGP : Eric Ruf, vous êtes depuis Aout 2014 l’Administrateur général de la Comédie Française Quelle est votre ambition pour cette maison et quels sont vos projets majeurs pour l’y amener ?

 Eric Ruf : Mon ambition la plus modeste et la plus réaliste pour cette maison, qui existe depuis 1680, est que le miracle continue. Que le public continue à venir, que l’Etat continue à donner des subventions Que cette exception française, cette troupe la plus ancienne au monde perdure. C’est déjà bien !

Maintenant, cette Institution a une particularité: elle est aimantée naturellement vers son passé. Cela correspond d’ailleurs à une attente des spectateurs qui ont, en France, un vrai goût de l’histoire et du répertoire classique. A la Comédie Française, tout concourt à aller dans ce sens: le lieu historique, l’architecture du théâtre à l’italienne faite, depuis toujours, pour impressionner un public large. La Comédie Française est, en effet, une incroyable « fabrique de spectateurs ». Où emmenez vous votre enfant qui a 7 ans… par quoi commencer pour que cette première expérience le séduise et qu’il devienne peut être un jour, un amateur de théâtre ? Par la Comédie Française! On suppose que l’enfant a besoin d’images, de costumes qui les impressionnent, de décors, d’une lecture éclairée, des textes intéressants que l’enfant va comprendre. Quand je jouais ici,  je signais des autographes en même temps à un enfant, à son père et à son grand père !

Maintenant, je suis censé ne pas faire fuir le public actuel, mais mon rôle est aussi d’en faire venir un autre. C’est pourquoi mon ambition, comme celle de mes prédécesseurs, est d’orienter la Comédie Française vers l’avenir, d’ouvrir son répertoire à des pièces contemporaines. Il y une pente douce vers l’histoire, et donc tout le travail consiste à faire effort pour bouger un peu les choses. Cette maison a ceci d’extraordinaire qu’elle est un des rares lieux qui n’aient pas à choisir. Sa mission est large: présenter le répertoire Français et étranger, Classique et Contemporain. Je n’ai pas à décider entre faire venir un Castellucci en ne proposant que du théâtre post dramatique pointu, ou présenter des grands textes Classiques de Molière, Marivaux etc… La Comédie Française est taillée pour faire les deux, comme une grenouille météorologique qui monte et descend l’échelle. La richesse pour le public doit être celle là .

Cette année, par exemple, il va y avoir un texte d’ Edward Bond. Il est considéré comme un auteur difficile du fait de ses écrits violents sur notre époque. On n’y respire pas. Mais la pièce que nous allons monter de lui est très différente.

23/05 au 25/07 2015 "La Maison de Bernarda Alba" Comédie Française http://www.comedie-francaise.fr/spectacle-comedie-francaise.php?spid=1414&id=517

23/05 au 25/07 2015
« La Maison de Bernarda Alba »
Comédie Française
http://www.comedie-francaise.fr/spectacle-comedie-francaise.php?spid=1414&id=517

TGP :Quelle pièce de Bond?

E.R :« la mer ». C’est pour la saison 2015-16, donc ma programmation. Cette pièce est rentrée au répertoire il y a 3 ans. J’ai trouvé le texte extraordinaire. Très belle pièce.. Je me suis dit «  Etonnante pour du Bond ! ». 1900 sur la côte anglaise, jolis costumes, ambiance très anglaise. Ia scénographie sera  très intéressante car l’histoire commence par un noyé sur une place et finit par des femmes insulaires qui font du théâtre sur une falaise. Les personnages sont magnifiques. Lorsqu’on a découvert la pièce, on avait envie de jouer tous les rôles. C’est exactement ce qu’il faut pour la Comédie Française, c’est contemporain, on retrouve tous les thèmes récurrents de Bond, les collectifs qui se resserrent dès qu’un intrus arrive, mais raconté dans une accession très romanesque. Il y de la matière pour faire rêver.

TGP : Votre  priorité est également de faire venir de grands metteurs en scène étrangers, pouvez vous nous en dire plus ?

E.R : C’est exact. Pour participer au grand concert des nations de Théâtre , il faut faire venir de grands metteurs en scène, comme Thomas Ostermeier, comme Katie Mitchell…et aussi des grands maîtres comme Stein, qui sont dans une maîtrise totale de leur technique. Des jeunes loups mais aussi des grands maitres ! J’ai une troupe qui ne les connaît pas et qui en a besoin. Il faut qu’elle soit nourrie, abreuvée, il faut des metteurs en scène qui la bousculent, qui viennent avec des méthodologies différentes de ce que nous connaissons; et qui repartent en nous ayant fait grandir… pour moi, ça a été le cas avec  Vassiliev. Lorsque j’ai un problème en répétition, je réfléchis à la manière dont Vassiliev aurait traité le sujet. Ce sont des expériences fondatrices qui nous suivent dans nos carrières

 TGP : Ces grand metteurs en scènes étrangers, les avez-vous approchés ?

ER : C’est en fait mon activité principale. Je m’aperçois que nombre de ces artistes sont étonnés d’être invités à la Comédie Française. En réalité, ils connaissent peu cette maison et pensent que l’on y fait surtout des reconstitutions historiques à la Molière. Ils sont étonnés que je n’ai pas une longue barbe blanche, un plastron. … Et puis ils se rendent compte que je n’ai pas l’approche d’un producteur mais que je suis un comédien- metteur en scène -scénographe, que nos sensibilités se rencontrent et que l’on peut échanger sur le travail.. Mais cela prend du temps. Je vais voir leurs spectacles à l’étranger, je m’y intéresse. J’essais de créer un lien. C’est un travail d’approche subtil. Par exemple, avec Ostermeier, j’en suis à mon 4 ème voyage et à notre 5 ème entrevue.

Comédie Française Plafond de la salle Richelieu

Comédie Française
Plafond de la salle Richelieu

TGP : Dans vos projets, vous souhaitez réactiver des partenariats avec le théâtre vivant, avec des festivals- comme celui d’Avignon ou encore avec l’Opéra de Paris ?

ER :Avec Le festival d’Avignon, c’est déjà une réalité : la saison prochaine, nous serons de retour à la Cour d’Honneur …cela fera 23 ans que nous n’avons pas été là-bas. C’est symbolique et important. Du fait que je viens du sérail, je bénéficie de relations privilégiées avec certains grands partenaires comme justement Olivier (Py) qui est arrivé à la tête du festival d’Avignon ou Stéphane Braunschweig–  directeur du Théâtre de la Colline , ou encore Stéphane (Lissner) aujourd’hui Directeur de l’Opéra de Paris. J’adorerais, entre autre, monter des spectacles en commun avec l’Opéra de Paris pour que certains musiciens viennent jouer ici et que nos comédiens puissent s’exprimer à l’Opéra de Paris.

TGP : Les acteurs de la Comédie Française ont une vraie aura, ils jouent merveilleusement bien, Qu’est ce qu’ils ont en plus ?

E.R : On apprend beaucoup de chose au Français. Lorsque j’étais au conservatoire, j’étais de la génération Vigner, Nordey etc, qui s’érigeaient contre le théâtre classique et voulaient en créer un autre. « Pas le droit de mettre un point dans les textes », « il ne faut pas mettre un sens sur la littérature », « nous n’avons pas à interpréter le texte, c’est au public de choisir… ». Et moi je trouvais ça génial ! Ils jouaient de la même façon Genet ou une traduction d’un poète polonais ! Puis je suis venu à la Comédie Française, j’ai regardé. Je voyais de grands ainés comme Yves Simon, Robert Hirsch qui faisaient de la lecture à vue, sans avoir rien préparé, comme les grands musiciens. C’était merveilleux… l’instinct des grands lecteurs, la manière de placer la voix, de rendre tout clair. Et je me disais :« ma mère va adorer », j’aimerai faire ça ! Etre mélodieux, être Classique. Il y a des textes qu’il faut aider, il faut les incarner, les réveiller. C’est ce que je voulais apprendre à faire dans cette maison.

Comédie Française

Comédie Française

TGP :Qu’est ce que c’est pour vous justement un grand comédien de théâtre ?

E.R : Un comédien c’est celui qui arrive à être lui même. Des grands acteurs -comme Robert Hirsh ou Michel Robin par exemple- ne travaillent plus, ils ne jouent pas, ils sont eux . C’est de la présence pure , la vérité qui sort de leur jeu. La coïncidence entre leur jeu et la personne se fait. Incarnée par le truchement de leur humanité ;A force de travail , les acteurs de la CF atteignent cette connexion entre le jeu, le théâtre et eux même.  Au début , je pensais  que les comédiens devaient prendre  le temps de se concentrer avant d’entrer en scène. Jacques Weber disait qu’il se concentrait pendant 4 heures avant le spectacle.  Je trouvais ça intéressant et j’ai essayé.. mais c’était horrible ce que je m’ennuyais. Et puis à, la CF c’est impossible parce que je jouais en matinée et en soirée avec des rôles différents,  je n’avais 4 heures devant moi .  Chacun sa technique. Ce qui me convient le mieux c’est d être dans l’instinct, de jouer comme un animal, avec les imprévus, une réplique décalée,un trou.. de jouer avec les spectateurs.  Pour moi, la meilleure façon de jouer c’est d’arriver 5 minutes avant le lever de rideau. L’habilleuse est en panique totale, je ne regarde même pas le texte et je découvre le rôle que je vais jouer en voyant le costume prêt dans la loge. Si je vois le chapeau de cowboy c’est le rôle du cowboy et si ce sont les plumes, c’est l’indien. J’adore ! c’est une manière de se concentrer dans l’immédiateté. On connait le texte et on est capable de le réinventer.

Comédie Française

Comédie Française

TGP : Qu’est ce que vous aimeriez faire , après la CF, pour n’avoir aucun regret dans votre vie ?

E.R: J’ai le gout de l’inconnu. Une carrière au cinéma ? je ne l’ai jamais fait… il y a quelque chose avec la camera que je ne comprends pas.  la peinture, le dessin? Je fais des crobars et des dessins pour les scénographies- je vous montrerai, ils sont dans ma loge. J’en ai fait beaucoup , il y a d’ailleurs eu une exposition au vieux Colombier de ces croquis de scénographie. A Olivier-de -Serre , on faisait beaucoup d’activités manuelles : vitrail, modelage, croquis et j’ai beaucoup aimé cela.En sculpture je touchais ma bille et ça me passionnait. J’aime beaucoup travailler avec mes mains. J’ai aussi un côté contemplatif: ma maison en Bretagne était une ancienne école, j’ai tout refait. Je voulais que ce soit un théâtre (salle de répétition, etc) avec les qualités d’une maison. Aujourd’hui, c’est une maison qui se souvient qu’elle a été un théâtre. J’adore y aller seul là bas. Ecouter le vent, regarder la mer derrière une fenêtre. Cette vie contemplative j’aimerai l’avoir un jour… mais je me fais rire en disant cela, il y a tellement de choses que j’ai envie de faire. Pour moi c’est important d’assumer sa qualité de « passant dans la vie ». Je suis toujours étonné des histoires de personnes qui ,parce qu’elles apprennent qu’elles ont une maladie incurable, plaquent tout pour vivre leur rêve… pour moi depuis le début on sait qu’on a une maladie incurable qui s’appelle la vie. Et il ne faut pas attendre . Ce qu’il y a d’important dans la vie c’est de participer. D’être là où ça se passe. C’est mon moteur.

Propos recueillis par Florence Briat Soulié et Caroline d’Esneval.

Après "La Maison de Bernarda Alba"... que nous avons beaucoup aimé. Très belle mise en scène.

Après « La Maison de Bernarda Alba »… que nous avons beaucoup aimé. Très belle mise en scène. Jeu des comédiennes remarquable !

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