Les joyaux de la Collection Bührle, Fondation de l’Hermitage

Emil Bührle entouré de ses tableaux,photographie par Dmitri Kessel, 1954

En arrivant devant l’Hermitage de Lausanne, j’avais hâte de découvrir les célèbres trésors réunis par le collectionneur Emil Georg Bührle. Pour la Fondation de l’Hermitage de Lausanne, cette exposition s’inscrit dans la continuité de l’exploration des grandes collections privées Helvétiques, qu’elle mène depuis plus de vingt ans. Elle célèbre ainsi l’oeil aiguisé de chacun des ces grands amateurs d’Art, révélant en même temps leurs goûts intimes. L’exceptionnelle collection Bührle, en particulier, constitue un des ensembles les plus prestigieux de l’Art Impressionniste et Post-impressionniste avec des oeuvres éclatantes de beauté.

Paul Gauguin,L’offrande, 1902,@Thegazeofaparisienne

Une étrange impression me saisit dès le début de la visite, celle d’un voyage dans le temps, qui m’emmène non dans un musée, mais dans une maison de collectionneur.  En effet, l’hôtel particulier XIXème de l’Herrmitage accueille avec une familiarité particulière les magnifiques oeuvres d’Emil Georg Bührle, comme si ces dernières en avaient orné les murs depuis toujours.

Claude Monet, Champ de coquelicots près de Vétheuil, 1879, @thegazeofaparisienne

Une Collection construite avec passion et savoir-faire

En 1913, âgé de 23 ans, Emil Georg Bührle découvre avec fascination les tableaux des Impressionnistes Français à la NationalGalerie de Berlin. Pas question pour lui de se lancer dans des acquisitions: il est jeune et n’en a pas les moyens. Ce n’est que 24 ans plus tard, en 1937, sa fortune étant faite, qu’il commence sa collection. Il achète, cette année là, de nombreuses oeuvres, majoritairement des tableaux Français de l’école de Barbizon (Corot, Courbet),  des Impressionnistes de la première génération (Pissaro, Monet, Sisley, Degas, Renoir..) et des Post-Impressionnistes, pères de la modernité (Cézanne, Gauguin, Van Gogh, …).

Degas, Ludovic Lepic et ses filles, 1871,Fondation Collection E.G.Bûrhle. Photo SIK-ISEA, Zurich (JP Kuhn)

Au fil du temps, il se dirige peu à peu vers les prémisses du XXème siècle avec les Nabis (Bonnard, Vuillard) , les Fauves (Braque, Derain..) et quelques tableaux de l’école de Paris (Modigliani, Toulouse- Lautrec, Picasso ). A ces mouvements artistiques du XIXème et début du XX ème siècle, qui sont clairement sa prédilection, , Bührle ajoute, dès le départ, quelques oeuvres historiques ( Fragonard, Rembrandt etc.)..Ceci témoigne de sa connaissance pointue en histoire de l’Art, qu’il a étudiée à l’université de Munich et de Fribourg. Il y a fait sien le principe de replacer chaque création dans une continuité, comme le fruit des oeuvres passées et, pour les plus remarquables, l’inspiration des oeuvres futures. En achetant des peintures des grands Maitres anciens, il met ainsi en lumière la manière dont ses tableaux impressionnistes s’inscrivent dans l’histoire de la Création Européenne, ou encore comment le romantisme et le réalisme ont influencé l’émergence de la peinture moderne.

2 natures mortes de la même année,1873, montrent les prémisses de la révolution esthétique du XXème siècle:
Cézanne (à gauche), Père de la Modernité, face au Classicisme raffiné, hérité du XIX ème de Fantin-Latour (Droite)

Des Chefs d’Oeuvres Magnifiques

L’exposition à l’Hermitage dévoile une sélection de 54 tableaux de la Fondation Bührle. Parmi eux, des Chefs-d’oeuvre qui ont ce don particulier de nous émouvoir profondément et de témoigner des avancées majeures de l’Histoire de l’Art de leur époque.

La visite s’ouvre sur un superbe champ de coquelicots de Monet -« Champ de coquelicots près de Vétheuil » 1879- .Les rouges carmins pétillent de gaité et de vie autour des trois enfants et d’une jeune femme – probablement la femme de Monet qui mourut cette même année 1879, comme nous l’explique Lukas Gloor, directeur de la Fondation Bührle et commissaire de l’exposition. Tant de vivacité, de finesse et de grâce ne peuvent que toucher le visiteur. Cette toile est le premier tableau acheté par Bührle en 1937. Dans la salle voisine, celle des Portraits, m’attend une lumineuse représentation de Madame J-A-D Ingres  pleine de douceur et de tendresse peinte par son mari.

Vincent Van Gogh, Le Semeur, soleil couchant, 1888, @Thegazeofaparisienne

Au 1er étage, se trouve la « salle des Chefs-d’oeuvre ». Je tombe en arrêt devant, selon moi, un des plus beaux Van Gogh qui soit : «  le semeur, soleil couchant ». Un grand disque solaire illumine d’une lumière crépusculaire dorée le champ du semeur (représentant Van Gogh lui même), qui apparait en contre jour, mystérieux comme une ombre. Une esthétique presque japonisante par la subtilité et la nature symbolisée. Je me pose un instant sur le banc, placé face à la peinture, pour en savourer toute la poésie. Gauguin me charme à son tour avec la féminité généreuse de la femme -mère dans « l’Offrande« ( la dernière peinture achetée par Bûrlhe avant sa mort) , tout comme j’admire l’exceptionnelle  « Petite Irène » de Renoir, si sage, délicate, juvénile.

Paul Cézanne,Le garçon au gilet rouge, @Thegazeofaparisienne

Je retrouve, plus loin, une des toiles les plus emblématiques de Cézanne, « L’homme au gilet rouge« . Je suis saisie par la beauté de ce jeune homme rêveur, le rouge vibrant de son gilet contrastant avec les douces nuances bleutées du décors. Ce Chef-d’oeuvre fut volé en 2008 puis retrouvé 4 ans plus tard et réintégré à la Fondation Bürlhe. Merveille encore, créée par autre grand Maitre: le portrait de « Ludovic Lepic et ses filles » de Degas. La petite fille blonde est travaillée avec précision et netteté, alors que les autres personnages et le fond apparaissent à peine esquissés presque inachevés. Cette liberté stylistique donne une fausse impression de premier plan et arrière plan alors que les personnages sont de même taille et positionnés au même endroit: une prouesse créative étonnante qui casse les codes picturaux habituels. Enfin dans la salle du sous- sol, dévolue à l’Avant Garde du XX ème siècle, c’est un Modigliani très sensuel (« nu couché », 1916) qui me captive.

Amadeo Modigliani, Nu couché, 1916, ©Thegazeofaparisienne

Le côté trouble de la Collection  

Le personnage d’Emil Georg Bûhrle, ainsi que les moyens utilisés pour constituer sa prestigieuse collection, ont fait couler beaucoup d’encre, et continuent d’alimenter les controverses. C’est en exerçant le métier de vendeur d’armes, en particulier, à la Wehrmacht, durant la 2 ème guerre mondiale, que Bürhle – lui-même Allemand naturalisé Suisse- a amassé la fortune colossale lui permettant d’acheter ses tableaux pendant cette sombre période. Ainsi, procède-t-il durant la guerre, à de nombreuses acquisitions auprès de galeries Suisses. En 1945, la chambre spéciale du Tribunal Fédéral Suisse, chargée de la question des oeuvres spoliées, condamne le collectionneur à restituer 13 de ses oeuvres sous ce motif. Après leur restitution, Bührle rachète aux propriétaires légitimes neuf des toiles spoliées dont  » La liseuse » de Corot et « Un été à Bougival « de Sisley.

Lukas Gloor, directeur et conservateur de la Fondation Bührle présentant La Liseuse de Corot,oeuvre spoliée et rachetée une 2ème fois par Bürhle à Paul Rosenberg.

 Lors d’un autre procès, le Tribunal innocente le collectionneur comme n’était pas au courant de l’origine douteuse des toiles, et condamne le marchand des peintures spoliées. Cependant, la polémique persiste sur le bienfondé de ce jugement. D’autre part, il y a dans la collection de la Fondation Bührle des oeuvres dites « en fuite » , tel le portrait de Leboeuf par Courbet.  C’est ainsi que l’on nomme les oeuvres envoyées hors de l’Allemagne nazie, en l’occurrence en Suisse, pour les mettre à l’abri. Elles ont souvent été vendues dans la précipitation (et à bas prix) par leurs propriétaires Juifs, fuyant leur pays. Tous ces sujets jettent une ombre persistante sur cette magnifique collection.

 et…Quelques Faux: dans l’Art même les plus avisés peuvent être floués! 

Malgré son goût très sûr et sa solide connaissance de l’Art, Emil Bührle a fait l’acquisition, à prix d’or, de deux auto-portraits qui se révèleront faux. Le premier est un faux Rembrandt que Bürle achète en 1945 pour la somme extravagante de 500.000 USD. Rien ne laissait présager, à ce moment là, de la supercherie:  provenance immaculée d’une collection prestigieuse Londonnienne et certificat d’authenticité de Willhem R. Valentiner, la référence des experts de Rembrandt. Cependant en 1951, l’imposture est révélée de façon définitive, par la découverte d’une copie d’une autre oeuvre de Rembrandt peinte sous l’auto-portrait!

Faux Van Gogh , en Fait peint par Judith Gérard ©thegazeofaparisienne

Le deuxième est un faux Van Gogh. Emil Bührle l’acquiert en 1948 à la veuve du collectionneur Paul Von Mendelssohn-Bartholdy. Il n’effectue pas de grandes vérifications, emporté par sa passion pour cette toile. En 1954, preuve est faite que son tableau n’est qu’une copie honnête d’une artiste Française Judith Gérard, mais falsifiée sciemment par un escroc toujours inconnu.

Sylvie Wuhrmann , directrice de la Fondation de l’Hermitage nous accueillant devant un magnifique Monet.

Je sors de cette exposition totalement conquise par la richesse et la beauté des peintures. L’accrochage très intéressant, proposé par Lukas Gloor et Sylvie Wuhrmann, directrice de l’Hermitage, nous permet de remettre chaque oeuvre dans son contexte. En regard des grands Maitres anciens qui les ont influencés, tel dans la « salle des Portrait » au rez-de -chaussée, ou en dialogue avec leur contemporains comme dans la « salle des Chefs-d’oeuvre ». Il y a eu également une volonté claire d’informer sur l’histoire « complexe » de la collection sans omettre les détails des conditions troubles d’acquisition de certaines toiles. Un seul conseil: allez voir cette exposition et laissez vous porter par la beauté de cette collection hors du commun.

Caroline d’Esneval

Le musée de l’Hermitage, Lausanne, ©thegazeofaparisienne

Chefs-d’oeuvre de la collection Bührle

Fondation de l’Hermitage, Lausanne

Jusqu’au 28 Octobre 2017

 

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