Matisse comme un roman

PAR CHARLOTTE LE GRIX DE LA SALLE

Fin octobre, un matin. Visite en avant-première de « Matisse, comme un roman ». Je râlais à cause de la buée sur mes lunettes, foutu masque. Je déambulais, Paris à mes pieds, croyant connaître Matisse. 230 chefs-d’œuvre, ses couleurs, plein les yeux.

Je ne mesurais pas ma chance.

Centre Pompidou / Exposition Matisse

Voilà que l’’on nous confine à nouveau, que la culture, « non essentielle », se dérobe encore une fois, distanciée, confisquée. Suspension, frustration, patience. L’exposition est programmée jusqu’au 22 février 2021.

J’ai renoncé à écrire mon article et puis… non, au fait, pourquoi ? Au contraire !

Puisque j’ai eu cette chance, cette fenêtre, tiens, il en a beaucoup peint de fenêtres Henri Matisse, pourquoi ne pas la partager avec vous ? Pourquoi ne pas vous l’offrir, en attendant ?

Porte-fenêtre à Collioure, 1914

Porte-fenêtre à Collioure, 1914

La Première Guerre Mondiale vient d’être déclarée. Matisse rentre à Paris et n’a pas achevé sa toile (volontairement ?). Pour Louis Aragon, l’œuvre est « le plus mystérieux des tableaux jamais peints, qui semble s’ouvrir sur cet espace d’un roman qui commence et dont l’auteur ignore tout encore ». Le livre d’Aragon, « Henri Matisse, roman », publié en 1971, est une conversation entre l’artiste et l’écrivain durant plusieurs décennies.

« L’espace ne fait qu’un depuis l’horizon jusqu’à l’intérieur de ma chambre atelier… le bateau qui passe vit dans le même espace que les objets familiers autour de moi, et le mur de la fenêtre ne crée pas deux mondes différents. Voilà, probablement, d’où vient le charme de ces fenêtres, qui m’ont intéressé, bien naturellement » (Henri Matisse)

Il y a bien sûr, chez Matisse, ces fenêtres.

Intérieur à Collioure (La Sieste), 1905. Huile sur toile 60 × 73 cm Merzbacher Kunststiftung © Succession H. Matisse

La fenêtre est un « échangeur », elle ne sépare pas l’intérieur de l’extérieur, elle offre la continuité : la couleur, la lumière, les motifs, tout est circulation, respiration, « la lumière, négation de l’ombre » (André Derain)

Intérieur, bocal de poissons rouges, 1914

De retour de Collioure, Henri Matisse se réinstalle dans son atelier Quai Saint Michel. Il renoue avec la vue sur la Seine et le motif de la fenêtre. L’extérieur et l’intérieur se confondent, grâce au bleu, décliné dans toutes ses nuances. Seul le poisson rouge, au centre, semble délimiter l’intérieur intime du reste du monde. Et encore, il se détache du reste, avec son existence propre.

Fenêtre à Tahiti (Tahiti II), fin 1935-1936

Matisse reprend le motif d’une eau forte illustrant les poésies de Stéphane Mallarmé, marqué par son dernier séjour à Tahiti. Plusieurs versions, car il n’est pas satisfait. Il renoue avec le grand format, comme dans « La Danse ». C’est le moment où il effectue sa transition vers les découpages.

« J’irai vers les îles, pour regarder, sous les Tropiques, la nuit et la lumière de l’aube, qui ont sans doute une autre intensité » (Henri Matisse)

Il y a, chez Matisse, une angoisse. La recherche, anxieuse, de la simplicité qu’il a traquée, travaillée, toute sa vie, jusqu’au bout . 

Autoportrait, 1906. Statens Museum for Kunst, the National Gallery of Denmark, Copenhague

Son regard est dirigé vers nous, le regard est incandescent. Rare image, exposition intime et privée de l’artiste. Matisse vient de devenir, à son corps défendant, l’un des principaux chefs de file de l’avant-garde parisienne, juste après le scandale du Salon Fauve. Il n’est pas encore libre, mais au moins libéré des méthodes et de ses mentors. Il le démontre ici, avec une évidence peut-être pas tranquille, mais sincère.

Marguerite lisant, 1906

Portrait hiératique de sa fille. Matisse recherche alors, notamment lors de ses voyages, dans les motifs orientaux ou la sculpture africaine, la simplification des volumes, l’annulation de la perspective. L’immobilité et l’absorption de Marguerite requiert toute l’attention du spectateur. Matisse est alors beaucoup plus clair et lucide sur les fondements de son art.

Il y a, chez Matisse une sensualité, démente. Voyez ce fauve…

Etude de tigre (Recto), 1900

Voyez cette femme…

Le Grand Bois, 1906

Bois gravé. Condensation de la forme, simplification des moyens, le corps n’est plus un modèle, ne restent que les lignes, la force, le contraste, grâce au noir, au service de la lumière.

Et celle-ci….

Le rêve, 1935

Matisse dit qu’il n’est pas le maître de la pose, mais qu’il en est l’esclave. Lydia Delectorskaya devient son aide d’atelier et son modèle de prédilection à partir de 1935 et restera à ses côtés jusqu’à sa disparition, en 1954. 

Son corps, abandonné et au repos,  se déploie sur toute la toile, imposant à nos yeux le plein épanouissement émotionnel et esthétique.

Et plus tard, quand la couleur et le découpage lui donnent toute liberté, ce nu….

Nu aux oranges, 1953 . Encre de Chine, papiers gouachés, découpés et collés sur papier marouflé sur toile. Centre Pompidou. Dation Pierre Matisse, 1991

« Il faut peindre comme on chante, sans contrainte. L’acrobate exécute son numéro avec aisance et une apparente facilité. Ne perdons pas de vue le long travail préparatoire qui lui a permis d’atteindre ce résultat. Il en est de même pour la peinture. La possession des moyens doit passer du conscient à l’inconscient par le travail, et c’est alors que l’on arrive à cette impression de spontanéité », Henri Matisse.

Il y a ces jaillissements de couleur, ces natures mortes qui sont tout sauf mortes.

Nature morte aux huîtres, 1940

« Le réel est le foyer de mon énergie, transposé », avoue Henri Matisse.

Inversant leur fonction première, les objets habitent Matisse. Il « hausse le ton » de la surface picturale, la porte à son point extrême d’incandescence. 

En 1941, Matisse passe tout près de la mort. Il n’envisagera plus l’existence que comme un supplément de vie qui l’oblige, laissant à la forme pure et à la couleur, leur puissance absolues.

Mais dès 1911, il avait déjà provoqué toutes les règles, jeté sur une immense toile, un panneau de 2 mètres 12 sur 2 mètres 46, la symphonie qui l’obsédait. Ce langage unique fait de juxtaposition et de simplification, libéré de toute hiérarchie, de toute perspective, comme une incantation.

Intérieur aux aubergines, 1911 – Détrempe à la colle sur toile – Musée de Grenoble. Don de Madame Amélie Matisse et Mademoselle Marguerite Matisse, 1922?

« On n’avait pas l’impression d’être devant une nature morte, devant un intérieur, mais dans une nature morte, dans un intérieur. Je ne connais pas d’autres peinture, dans les temps actuels, ayant autant que celle de Matisse le pouvoir de se refermer sans effort sur vous, comme des bras ». Robert Rey, critique d’art, Chroniques du jour, avril 1931.

Ligne ? Couleur ? Toute sa vie, il a cherché, et il s’en débarrasse, enfin, grâce à une paire de ciseaux.  Avec Jazz, un album publié en 1947, il s’affranchit, et vole.

« Vous ne pouvez pas vous figurer à quel point, en cette période de papiers découpés, la sensation de vol qui se dégage en moi m’aide à mieux ajuster ma main quand elle conduit le trajet de mes ciseaux. C’est assez difficilement explicable. Je dirais que c’est une sorte d’équivalence linéaire, graphique de la sensation du vol. »

A près de 80 ans, Matisse entame son « chef-d’œuvre », la Chapelle dominicaine du Rosaire de Vence. Il embrasse la ligne, la couleur, l’architecture, les objets, les vêtements liturgiques, les reflets du soleil dans le bâtiment.

Œuvre totale, totalement libre, orchestre, communion. 

Il inaugure sa Chapelle au moment où le Moma lui consacre une rétrospective. Il sait qu’il a atteint son apogée. Combien d’artistes ont-ils ressenti, vécu cela ?

Vitrail bleu pâle (2e état d’un projet pour l’abside), 1948-1949. Panneau bipartite : papiers gouachés découpés sur papier kraf marouflé sur toile. Centre Pompidou. Don de Mesdames Jean Matisse et Gérard Matisse, 1982

Comme souvent, je n’ai pas respecté l’ordre chronologique que nous imposent les curateurs. J’ai sauté plusieurs salles, pour ensuite revenir en arrière, fait plusieurs allers-retours. Je n’aime pas ces parcours censés nous expliquer toutes les bases, les étapes, les unes après les autres. Surtout quand le génie, la beauté, vous attrape les yeux, tout de suite, dès le début.

Ce matin d’octobre, sans savoir à quel point j’étais privilégiée, j’ai été dévorée, dans le désordre, par la quête aussi inquiète que certaine d’un homme vers son propre génie, et par l’idée, rassurante, qu’il l’avait accomplie et savourée de son vivant.

Je l’imagine vieux, dans son atelier, accompagné de Lydia Delectorskaya, de ses pinceaux, de sa palette, de ses ciseaux.

J’imagine toutes ces fenêtres par lesquelles il a regardé et qu’il a ouvertes. 

Et ça me fait du bien.

J’espère qu’à vous aussi. 

Et j’espère que vous vous y précipiterez dès que les portes, elles, se rouvriront.

Matisse comme un roman

Galerie 1 – Centre Pompidou, Paris

Centre Pompidou, jusqu’au 22 février 2021

https://www.centrepompidou.fr/fr/lib/Expositions

Temporairement fermé

Commissaire Aurélie Verdier

4 réflexions sur “Matisse comme un roman

  1. Merci pour ce bel article qui ouvre une fois de plus les fenêtres sur le génie de Matisse. On va y aller avec bonheur dès que ce sera possible Mille Amitiés Antoinette Seillière

    >

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  2. Je redécouvre cet article après une conférence sur cette exposition et avoir travaillé un peu sur sa chapelle. Hâte de pouvoir m’y plonger vraiment mais vos photos et votre sensibilité donnent la possibilité d’explorer le monde à travers les fenêtres de ce génie. Il semble que les radiographies du tableau  » Porte fenêtre à Collioure – 1914  » montrent que Matisse avait donné une représentation comme une balustrade mais qu’après il a recouvert de noir …la guerre peut-être… Merci bcp

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