J’ai fermé les yeux

Carte blanche à l’artiste Lucien Murat, galerie Pal Project

Dès l’entrée de l’exposition, le poème d’Eluard « J’ai fermé les yeux » et un champignon parasite de l’artiste John Fou, annoncent la couleur au visiteur.
A l’invitation de Pal Project, l’artiste Lucien Murat prend sa plume, imagine Gaia, déesse de la Terre dans la mythologie grecque et invite neuf artistes : Lea de Cacqueray, John Fou, Alex Foxton, Cyrielle Gulacsy, Julien Heintz, Mari Katayama, Laurent Proux, Louis Verret et Jeanne Vicerial. Lucien Murat se fait le porte-parole de Gaïa et dans sa missive adressée à l’humanité donne les raisons de l’effondrement de son amour. La ruine est le thème de la réflexion sur ce qui a et qui pourrait être perdu, le texte est écrit sur les murs dans cette belle calligraphie bleue réalisée au pinceau, il s’impose comme l’ossature de l’exposition et conditionne le regardeur.

Bienvenue dans l’ère de l’anthropocène où l’humanité est l’acteur de la transformation de la Nature.

Lucien Murat
Vue de l’exposition avec au premier plan : Lucien Murat à côté de son Étude, pastels à la cire sur papier, 60 x 50 cm puis de gauche à droite : . Louis Verret, Sans titre, aquarelle sur papier Arches 650, 58 x 78 cm, 2023 – Cyrielle Gulacsy, CS022, acrylique sur toile, 30 x 40 cm, 2024

Hypothèse Gaïa

Les mots bleus de la planète Gaïa abandonnée par l’être humain investissent les ruines qui sont les murs blancs de la galerie, s’organisent autour des œuvres des artistes invités. L’exposition est une métaphore de la rupture amoureuse avec la théorie de Gaïa, l’hypothèse émise dans les années 70 par le chimiste James Lovelock et la biologiste Lynn Margulis, selon laquelle la Terre s’auto régule d’elle-même grâce à tous les éléments qui la composent, chacun étant l’un des maillons d’une chaîne permettant la vie sur la Terre.

« Aujourd’hui, il est devenu évident que la vie est affectée par l’environnement, mais qu’elle l’affecte aussi en retour. Des lors, l’hypothèse Gaïa, qui porte un regard différent sur notre planète, peut nous permettre de faire face au défi écologique. »

Extrait La Terre est un être vivant, l’hypothèse Gaïa est un essai scientifique de James Lovelock publié en 1979, en anglais et traduit en français en 1993 chez Flammarion .
Pal Project
Vue de l’exposition, de gauche à droite : Julien Heintz, Sans titre, huile sur toile, 80 x 80 cm, 2024- .Lea de Cacqueray, Illicum, inox, céramique, peinture, 40 x 44 x 25 cm, 2024 – Laurent Proux, Tangier, huile sur toile, 94 x 90 cm, 2023 .Crédits photo : Romain D’Arnaud

Cette théorie est bien-sûr une évidence aujourd’hui, et le dérèglement du système vivant de la planète par l’activité humaine sensibilise les artistes, souvent visionnaires et très impliqués face aux enjeux climatiques, ils nous révèlent le monde.

Lettre ouverte à Gaïa

A l’exemple de Lucien Murat, artiste et le commissaire de l’exposition, s’emparant du sujet, il nous offre cette lettre ouverte, qui pourrait être celle d’une belle inconnue s’adressant à l’humanité, qui la croise sans jamais la connaître ni la rencontrer. C’est le thème de Stéphane Zweig, dans la magnifique nouvelle « Lettre d’une inconnue », où le héros se découvre un passé sous le regard passionnel d’un être qu’il a ignoré.

Paul Eluard
J’ai fermé les yeux – Recueil : L’Amour la poésie – Paul Eluard , 1929 – Au centre à droite : John Fou. LJ. Huile sur champignon polypore preparé mortier de support et Gesso, 22,5 x 17 x 10 cm, 2024.

Le poème d’Eluard, intéressait l’artiste car il parle de l’effacement physique de l’être aimé lorsqu’il y a séparation. La fin du poème se termine par un vers qui a été pour Lucien, déclencheur de l’exposition.

Tout à perdre je me vois vivre.

Paul Eluard

Au delà de la perte il y a la vie, c’est aussi une façon d’interpeller le visiteur, de le conditionner grâce au texte, partie prenante de l’exposition.

Le commissaire, Lucien Murat

Lucien Murat est un artiste qui aime confronter les idées , les matériaux, l’histoire. À cette fin il utilise plusieurs médiums comme la tapisserie, la broderie, je l’ai rencontré à la galerie Suzanne Tarasieve il y à quelques années lors de sa première exposition. Ses tapisseries étaient très inspirantes, histoire de France et héros fantastiques se retrouvaient dans ses compositions, je me souviens des couleurs fortes, du vert , du rouge qui transperçaient les œuvres. Tous ces éléments sont autant de vecteurs de messages que l’artiste essaie de nous transmettre sur notre époque et son futur.
Dans l’exposition, il présente un pastel, résultat très retravaillé d’une collaboration avec un scientifique en intelligence artificielle, Victor Rambaud, avec qui il a créé une banque d’images de paysages associées aux textures de ses oeuvres. Lucien Murat saisit ces données qu’il explore au maximum. « Il donne une matérialité à ces images. Il crée des peintures, évoquant des ruines naturelles, afin de confronter le spectateur à une vérité inéluctable d’un monde en déclin. « 

La visite

L’exposition continue avec une image ambivalente de Louis Verret laissant croire à première vue à un motif de fleurs , en reculant on s’aperçoit qu’il s’agit de têtes de mort. Laurent Proux nous montre des corps enlacés, une main devant les yeux…
Plus loin l’analyse de l’artiste Alex Foxton qui choisit la Pieta, un sujet académique pour ses deux dessins, pouvant se lire comme une allégorie de l’amour maternel et qui illustre ici avec le visage de la Vierge incliné sur son fils, le lien entre la Terre et les êtres humains.

Cyrielle Gulacsy travaille sur la représentation de l’invisible, de la lumière, sa toile est accrochée juste à côté de celle de Julien Heintz, qui représente un visage qui semble s’effacer donnant l’impression d’un souvenir, la sculpture de Léa de Cacqueray est le fruit de sa réflexion sur la cause de l’éloignement de Gaïa par l’homme.

Ses rayons lumineux percent l’air à travers le plafond fissuré, révélant une myriade de particules comme autant de souvenirs en suspens qui chutent lentement, cherchant dans un dernier élan à
s’accrocher à quelque raison de vivre.

Lucien Murat, extrait.
Vue de l’exposition : de gauche à droite : Jeanne Vicerial, Ventre de Vénus, cordes, fils, fleurs séchées vernies, résine, 140 x 20 x 4 cm, 2023 – Mari Katayama, Bystander #021, C-print, encadré, 32,2 x 43,2 cm, ed 1⁄5 + 2 AP, 2016 – 2. John Fou, Par dessus les bêtes, crayons et huile sur toile, 40 x 31 cm, 2024 3. John Fou, Souvenir des Pyrénées, crayons et huile sur toile, 27 x 22 cm, 2024 4. John Fou, Des loups et des hommes, huile sur toile, 27 x 22 cm, 2024. Crédits photo : Romain D’Arnaud

La dernière partie nous interpelle et suggère la vie après le cataclysme, Jeanne Vicérial crée ce sex-voto, une nouvelle forme avec ce côté organique donné par les fleurs séchées à l’intérieur, pour repenser une nouvelle forme de vie. Mari Katayama propose une sorte de trans humanisme, un corps mutilé qui se transforme. Pour terminer les trois petites peintures de John Fou invitent à repenser notre rapport à Gaïa avec beaucoup d’empathie.

N’est-ce pas dans cette part invisible que l’amour opère ?

Lucien Murat, extrait de son texte.

PAL PROJECT. Fondée en 2020 par Pierre et Alexandre Lorquin, pal project est une galerie d’art émergent située dans le 7ème arrondissement. Libre et expérimentale, la programmation propose des projets d’exposition ambitieux accompagnés d’une politique d’édition soignée, le pal mag, afin de prolonger et pérenniser les propos développés. Depuis trois ans, la galerie a organisé de nombreuses expositions, dont des solo shows (le premier des artistes pour la plupart) et des group shows, donnant carte blanche à de jeunes curateurs pour d’audacieux projets.

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