L’évènement Brancusi
au Centre Pompidou

Grande rétrospective Constantin Brancusi (1876- 1957) au Centre Pompidou, la dernière et unique exposition consacrée à l’artiste, en France avait eu lieu en 1995, également au Centre Pompidou. Le parcours qui a été décidé est thématique avec au centre, l’oeuf en bronze poli ou Le commencement du Monde. Très belle scénographie qui nous entraine dans le vif du sujet avec en avant-scène les coqs stylisés en gardiens du temple et quelques pas plus loin cette grande porte de ferme typique d’Oltenie en Roumanie s’ouvrant sur le défilé qui suit.
La richesse des collections du musée d’art moderne en oeuvres de Brancusi provient de la décision de l’artiste avant sa mort, de lui léguer la totalité de son atelier de l’impasse Ronsin, rue de Vaugirard. L’artiste conservait tout jusqu’à la moindre facture, depuis son arrivée en France. Cette dation est un trésor inestimable et permet ainsi de rentrer complètement dans la genèse de l’oeuvre de l’artiste.

Le déménagement de l’atelier dans les salles du musée pour cause de travaux est aussi une occasion de montrer cette exposition.
Si l’art de Brancusi est radical, il est aussi très spirituel, cette simplification des formes à l’extrême est une quête de l’esprit vers autre chose que les réalités terrestres.
L’espace de l’atelier – la photographie
Cette rétrospective permet de se rendre compte de l’ampleur du travail entrepris par Brancusi en montrant évidemment de nombreuses sculptures, mais aussi ses outils, ses lettres, très émouvant de lire celle adressée par Modigliani, les coupures de presse, et aussi toutes ces photographies. Brancusi était très intéressé par ce média et commence déjà à photographier ses sculptures dans son atelier à Bucarest, il les met en situation, il n’hésitait pas à utiliser un drap blanc comme fond et pouvait ainsi observer le jeu de la lumière selon les heures de la journée. Sa pratique va beaucoup évoluer, les épreuves traînent dans l’atelier, s’abîment, elles peuvent être surexposées et floues comme l’indique Man Ray, mais elles restent importantes et ont une vraie place dans son art, Brancusi n’hésite pas à développer plusieurs tirages.

« La rupture apportée par Brancusi dans l’histoire de la sculpture est triple : c’est une révolution du geste, une révolution de la forme et une révolution de l’espace. Brancusi rompt avec la grande tradition du modelage qui prime depuis la Renaissance et jusqu’à Rodin, dans laquelle la transposition en marbre est confiée à des praticiens. Rejetant l’expressivité du travail de la main (l’art du « beefsteak » comme il l’appelle), Brancusi privilégie dès 1907 la taille directe, technique qui met en valeur la beauté des matériaux et suppose le respect du bloc de pierre ou de bois. »
Ariane Coulondre, commissaire de l’exposition

Brancusi, très jeune semble avoir tracé une voie qu’il ne quittera jamais, depuis son arrivée à Paris en 1904, voyage selon la légende, qu’il effectue à pied depuis Bucarest. Les débuts de son installation n’ont pas dû être faciles dans la capitale, et même si il a eu une bourse, il accepte des petits boulots au Bouillon Chartier comme plongeur, puis sacristain à l’église orthodoxe roumaine.
Débuts en France, passage éclair dans l’atelier de Rodin
Toute sa carrière semble marquée par cette détermination indéfectible qui ne le quitte jamais. A son arrivée dans la capitale, il effectue un passage chez Rodin qu’il quitte rapidement car il refuse d’être assistant et veut avoir son propre atelier. Nous sommes en 1907, il fait le choix de l’abandon du modèle et retourne à la taille directe.
Les Etats-Unis, rencontre avec Steichen
De ce bref passage chez le célèbre sculpteur il reste cette rencontre décisive dans sa carrière, celle du photographe Edward Steichen (l’exposition Family of Man). Le photographe sera à l’origine de sa venue aux Etats-Unis, le présentera ainsi aux collectionneurs américains et organisera sa première exposition sur place. Le transport d’une oeuvre aux Etats-Unis, celui de l’oiseau fera l’objet d’un procès retentissant en 1927, la sculpture en métal (bronze) est retenue aux douanes qui exigent de s’acquitter des taxes dues pour un objet industriel et non pour une oeuvre d’art. Brancusi se défend et gagnera ce procès de l’art moderne qui lui est intenté et qui n’est pas le premier.

Son ami Marcel Duchamp le soutient dans cette démarche, c’est encore Marcel Duchamp associé à Henri-Pierre Roché qui fera l’acquisition de dix-huit sculptures de Brancusi faisant partie de la succession du collectionneur new-yorkais John Quinn suite à son décès en 1924. Très amusant de découvrir que l’Urinoir et la Princesse X furent tous les deux exposés en 1917 à l’exposition américaine de la Society of Independant Artists, inutile de vous dire le scandale provoqué.
Princesse X
Quelques années plus tard, en France, en 1920, Brancusi est sommé de retirer du salon des Indépendants de 1920 cette même Princesse X, la sculpture ambivalente « verge » ou « vierge » ? est selon les mots du préfet « de nature à provoquer des incidents ».
De nombreux artistes le soutiennent, il consigne tous ces témoignages dans un album comme la lettre de Signac, alors président du salon.
«…Je suis comme quelqu’un qu’on a assommé dans l’obscurité… », déclare Brancusi à Blaise Cendrars, 30 mars 1920 Centre Pompidou, Bibliothèque Kandinsky, Paris, Fonds Brancusi, BRAN 2
Avant cette simplification extrême il y a eu la photographie Femme se regardant dans un miroir, en 1909 et la beauté de l’exposition est de voir la façon dont le sculpteur supprime tout artifice et parle de «l’éternel féminin réduit à son essence »

Brancusi conservera beaucoup de méfiance avant de participer à d’autres expositions et privilégie l’espace de son atelier pour montrer ses sculptures.
L’Envol
Le sculpteur travaillera dès 1910 et pendant 30 ans sur le sujet de l’envol, sa série des Oiseaux dans l’espace comporte de nombreuses variations. En 1930, il reçoit la commande de deux oiseaux du maharaja d’ Indore pour un temple qui ne sera finalement jamais construit.
« Mes deux derniers oiseaux le noir et blanc sont ceux où je me suis approché le plus de la mesure juste.
Je me suis approché de cette mesure au fur et à mesure que j’ai pu me débarrasser de moi même » extrait de lettre de Brancusi au Maharajah .

Entre ciel et terre
Les socles ont aussi leur importance, ils sont en bois sculpté par l’artiste et font partie intégrante de l’oeuvre. Dans l’exposition on voit ce petit film qui montre Brancusi en 1926, sculptant un socle pour leur oiseau en marbre, chez ses premiers et fidèles collectionneurs américains Eugène Meyer, directeur du Washington Post et Agnès E. Meyer, journaliste.
Ces socles se transformeront plus tard en colonnes sans fin et grandiront vers le ciel, l’une d’entre-elles sera installée dans le jardin de son ami Edward Steichen à Voulangis. Que ce soit dans l’envol ou la colonne sans fin, l’allusion au voyage céleste est très présente et évoque ses origines. La forme utilisée et répétée dans La colonne sans fin rappelle les piliers funéraires du sud de la Roumanie. A Târgu Jiu en 1937-1938, dans son pays natal, il érige l’une d’elles sur plus de 30 mètres, axis mundi, le trait d’union entre la terre et le ciel.
Dans cette exposition si riche qu’il faudrait pouvoir revoir, on découvre la passion de Brancusi, pour la musique et la danse, le flamenco entre autres. Un autre film montre une de ses amies dansant sur un socle autour de ses sculptures, elles -mêmes des « formes en mouvement » selon ses propres mots.

Dans son atelier il faisait tout , il mettait en scène ses œuvres , il a fabriqué sa cheminée en calcaire et quand une œuvre était vendue il la remplaçait par son tirage en plâtre ou en bronze.
Il meurt en 1957, laissant un merveilleux héritage, ses dernières années après la seconde guerre mondiale, il ne sculptait pratiquement plus, il passait son temps avec ses sculptures. L’affiche de l’exposition avec ce bronze poli comme un miroir rappelle le pouvoir des sculptures de Brancusi celui de laisser entrevoir les reflets de l’âme.

Nocturnes exceptionnelles jusqu’à 23h
27 juin – 1er juillet 2024
BRANCUSI
jusqu’au 1er juillet 2024
Centre Pompidou
Galerie 1, niveau 6
Commissariat
Ariane Coulondre, Conservatrice en chef des collections modernes, Musée national d’art moderne,
Commissaires associées
Julie Jones, conservatrice, Cabinet de la photographie, Musée national d’art moderne
Valérie Loth, attachée de conservation, Cabinet d’art graphique, Musée national d’art moderne




Un commentaire
Bibliofeel
Belle rétrospective de la magnifique exposition visitée hier. Quelle présentation intéressante 😃