Être une femme Galeriste Katia Granoff
Larock-Granoff, histoire d’une galerie

Être une femme, muse, galeriste et poétesse exceptionnelle. Partie d’Ukraine avec sa sœur Rose, elle a conquis Paris, c’était il y a un siècle elle s’appelait Katia, Granoff (1895-1989). Elle ne fut pas la première femme galeriste mais, seule sa galerie, fête aujourd’hui, ses 100 ans d’existence. On aimerait l’appeler juste Katia, la rencontrer et l’écouter nous parler de ses souvenirs, des artistes en qui elle croyait, de ses galeries Paris, Honfleur et Cannes. Katia Granoff c’est une vie à la docteur Jivago qui nous emmène de l’Ukraine à la Russie, à travers la révolution bolchévique, vers l’Europe, en traversant toute l’histoire bouleversée de l’Europe. Katia Granoff est née en 1895 à Mykolaïv en Ukraine, dans la province de Kherson. Elle naît ainsi dans ces terres qualifiées par l’historien Timothy Snyder, spécialiste de l’Europe centrale et orientale, de « Terres de sang », aux noms si difficile sà mémoriser, digne d’une aventure de Tintin (la Podolie, la Volhynie ou la Galicie). Une vie dédiée totalement à sa passion de l’art.

Il suffit de pousser les portes du 13 quai de Conti, adresse de cet hôtel particulier construit par Mansart , juste à côté de l’Institut . Et là, vous découvrirez l’exposition anniversaire exceptionnelle qui concentre une partie des artistes de la galerie et pas des moindres, André Derain, Alexandre Calder, Henri Matisse, Marc Chagall , Édouard Vuillard, Pierre Bonnard, Chana Orloff, Émile Othon Friesz, Amédée Ozenfant et tant d’autres et Claude Monet. Katia Granoff, un œil très averti , seuls, Clemenceau et elle verront les nymphéas comme des chefs-d’œuvre, et lorsque Michel Monet fils de Claude la contacte, désespéré du peu d’intérêt porté aux dernières oeuvres de son père, elle n’hésite pas à faire l’acquisition de 50 toiles représentant ces nymphéas. À cette époque, ils sont ignorés par tous, car même si les « décorations » de Claude Monet sont déjà installées au musée de l’Orangerie , parfois , chose inimaginable pour nous, elles sont recouvertes par d’autres œuvres exposées, et pourtant Claude Monet est reconnu comme un grand artiste, mais les nymphéas n’intéressent personne et encore moins la profession des galeries. Les critiques des années 50 les qualifient de « barbouillages » d’un peintre aveugle qui radotait, dans leur abstraction osée et incmprise. Ces œuvres tardives de Monet ont fasciné la jeune peinture abstraite américiane, comme Rothko, Joan Mitchell ou Sam Francis. Katia Granoff sera éblouie par ces peintures et grâce à elle le conservateur du MOMA Alfred Barr les verra et ce sera le succès outre Atlantique. Elle fera don du portrait de Camille sur son lit de mort à Orsay.

Une vie romanesque , pendant la première guerre mondiale sa sœur Rose, artiste qui sera aussi exposée dans la galerie, et elle se retrouvent en compagnie d’un révolutionnaire et pas des moindres, il s’agit de Lénine avec qui elle prépare des colis . Plus tard, elle confiera une robe de bal à ce dernier pour sa sœur qu’il lui remettra consciencieusement à son retour en Russie en héros .

En 1924 elle s’installe à Paris définitivement avec sa sœur, elle trouve un emploi de secrétaire vendeuse au Salon des Tuileries créé en 1923, elle est très douée , rencontre les artistes qui l’apprécient et soutient Chagall son compatriote pour qu’il participe à ce nouveau Salon qui remporte un grand succès auprès du monde de l’art. Chagall lui restera fidèle tout au long de sa vie et grâce à lui elle peut démarrer son activité de galériste. Katia n’est pas juste une simple femme d’affaire, d’un grande sensibilité, on reconnaît son âme russe, ses sentiments se retrouvent dans ses poèmes qu’elle compose sur les artistes.

Un bouquet de Chagall.
Sur une fond de bleus impalpables
Une palette et ses couleurs…
Ce sont la mer, l’air et la table
Avec un grand bouquet de fleurs (…)
Katia Granoff
A propos d’Othon Friesz, artiste au caractère complexe et très dépensier, elle écrit :
Tout ce qu’il y a de force et de beauté dans la peinture française, l’oeuvre de Friesz le représente à mes yeux…

Katia Granoff avait ce sens inné de la galerie d’art , elle fait appel à Auguste Perret pour agencer ses deux premières galeries, elle en retient les principes et pour cette dernière adresse de la galerie, 13 quai de Conti , toujours la même depuis 1937, elle s’occupera seule de la scénographie. 1937 est l’année de l’exposition internationale et de l’édification du Palais de Tokyo, qui doit accueillir le musée national d’art moderne et le musée de la ville. L’Institut est proche mais seulement géographiquement, à la fin de sa vie, elle ose vouloir être immortelle, mais c’est trop tôt, « l’Académie demeure une affaire d’hommes », on est encore loin de la parité !
Elle n’oublie pas les femmes artistes et les expose régulièrement, Chana Orloff et aussi Martine Martine ( bientôt une exposition prévue dans la galerie). Tant d’intersections communes entre la galeriste et cette artiste, fille de parents mécènes, également très proches d’André Derain, et qu’elle a accompagnés dans leur collection. Il faut aller voir le musée d’art moderne de Troyes. (cf article précédent)

Le beau livre de l’historienne critique d’art Clotilde Scordia retrace le parcours unique de Katia Granoff en reprenant le titre donné à ses mémoires par Katia paru en 1949 « Histoire d’une galerie » et de la galerie Larock- Granoff, du nom des deux soeurs, qui perdure aujourd’hui grâce aux descendants de sa soeur Rose Larock. Cette biographie se lit comme un roman épique, d’une traite, en nous emportant dans le maëlstrom des Roaring Twenties puis des sombres années 30 jusqu’à la renaissance des années 50, avec l’expansion de l’école de Paris. Après la seconde guerre mondiale, tout est dévasté et tout doit être reconstruit. Elle démontre alors sa capacité de résilience. Elle reconstruit et ouvre une nouvelle galerie place Beauvau. Katia Granoff est une femme puissante qui contribue à la renaissance de la place de Paris. Elle est aussi une passeuse, dans un milieu où la mysoginie règne en maître, où les femmes sont peu présentes, elle est ainsi l’héroïne de galeristes femmes qui émergent, avec lesquelles elle partage comme Iris Clert, Ileana Sonnenabend ou Suzanne Tarasiève. La même passion et le même amour des artistes. Un nom à inscrire parmi les grandes exploratrices de l’art des XIXe et XXe siècle comme Gertrude Stein.
Il faut aussi souligner le rôle majeur en parallèle des musées, des galeries dans l’histoire de l’art. En ce moment on peut aussi voir au musée de l’Orangerie qui conserve la collection de Paul Guillaume , l’exposition consacrée à un autre célèbre galeriste « Heinz Berggruen, un marchand et sa collection ».
Il ne vous reste jusque que quelques jours pour voir cette exposition d’une galerie parisienne, où chose unique les œuvres ne sont pas à vendre !

Larock-Granoff, hhistoire d’une galerie.
Une exposition :
jusqu’au 28 décembre 2024
13 quai de Conti – Paris 6
Un livre par Clotilde Scordia
Edition Mare & Martin




Un commentaire
Agnès Thurnauer
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