Zeugma Romain Bernini à Fontevraud

« Sous le pont Mirabeau coule la Seine Et nos amours. »

Guillaume Apollinaire

Un début de discours d’inauguration plutôt déroutant, des citations bizarres, Dominique Gagneux, directrice du musée d’Art Moderne de Fontevraud (cf article précédent) nous donne ce récital étrange.

Vue de l’expositionn Romain Bernini devant son triptyque Them 2024-2025. Huile sur toile. Collection de l’artiste. Sculptures faisant partie de l’Echiquier de Germaine Richier

« Il prit son chapeau et la porte ». « Retenez cette date et une place dans le train ». « Il s’agit de sauver l’honneur et quelques meubles. ... Toutes ces phrases sont des zeugmas. Le zeugma est une figure de style qui joue sur la polysémie des mots, qui consiste à associer à un même verbe deux compléments relevant de registres sémantiques différents. Comme beaucoup de figures de style (l’analepse, l’anacoluthe, la synecdoque ou l’antanaclase) zeugma est un mot mystérieux et poétique qui vient du grec. Il veut dire « l’attelage, le lien le joug », et même le mot sanscrit « yoga » est de sa famille. C’est le concept de ce nouveau projet qui vise à unir le musée à l’abbaye, l’abbaye au musée. Et c’est le numéro 1. Un artiste, deux propositions différentes et conjuguées.

Extrait du discours de Dominique Gagneux, directrice du musée d’Art Moderne de Fontevraud

Cloître du Grand Moutier

Cartes blanches, invitations, dialogues, expositions, aujourd’hui c’est un Zeugma. Nous comprenons enfin le principe de l’exposition ou plutôt le Zeugma annonçant le titre et l’artiste invité : Romain Bernini. Ce dernier s’est emparé à la fois du musée et de l’abbaye royale, un travail titanesque, l’artiste a fait venir l’abbaye au sein du musée et inversement.

Dans une vitrine : Verreries de Maurice Marinot. et un oeil de caméléon par Romain Bernini

C’est un regard différent, profond, sur les lieux, d’ailleurs les yeux sont omniprésents, presque invisibles comme celui du caméléon dans les verreries de Maurice Marinot, ou encore celui d’une mésange qui nous observe de sa hauteur sur les murs en pierre blanche de tuffeau. Des yeux d’animaux souvent hors échelle nous invitent ainsi à suivre l’artiste dans ses pérégrinations. Chaque oeil à la fois unique peint sur ces petites toiles placées par la commissaire, nous offre les clés des lieux, celle de cette collection construite par le couple Léon et Martine Cligman, elle-même artiste sous le nom de Martine Martine.

Vue de l’exposition de gauche à droite : KEES VAN DONGEN (1877-1968). Tête de Gitane. с 1910. Huile sur toile. – Masque funéraire féminin. Moyenne-Egypte . Époque romaine. Stuc peint et incrustation de verre, restes de polychromie. ROMAIN BERNINI. Canis lupus familioris, 2024. Huile sur toile. 22 x 16 cm.

Dominique Gagneux a choisi de présenter cette collection, non pas par époque, mais par confrontations, mélangeant arts premiers, peinture moderne, sculptures. Les parentés des oeuvres entres elles donnent ce sentiment de reconnaître la complicité intime de ce couple. Tous ces objets, peintures, sculptures réunis un à un par ces collectionneurs parce qu’ils les aimaient sont ainsi mis en exergue par Romain Bernini, parfois avec évidence comme le portrait de Kees van Dongen côte à côte avec ce masque funéraire et cet oeil peint par l’artiste au nom savant de canis lupus familioris, plus simplement un chien.

A droite : ROMAIN BERNINI. Him. Huile sur toile. 13,80 m x 5,70 m – A gauche : Les quatre gisants de l’Abbaye Royale de Fontevraud : Alienor d’Aquitaine, Henri II Plantagenêt, Richard Cœur de Lion et Isabelle d’Angoulême

Ces mêmes yeux nous entrainent dans l’Histoire, celle de la dynastie des Plantagenêt vers les gisants d’Aliénor et de Richard Coeur de Lion dans l’immensité de l’église abbatiale représentée par cet arbre de quatorze mètres, réunion de dix-huit toiles peintes sur place par Romain Bernini. L’arbre nous surprend et nous rappelle à l’ordre, aux sens ou à la sacralité des lieux. La symbolique de l’arbre est en harmonie avec l’abbaye et nous fait penser à ces représentations mystiques et alchimiques de l’arbre de vie, allégorie de l’évolution, de la croissance, d’un processus en éternel retour comme le cercle.

ROMAIN BERNINI. empreinte. 2024-2025. Acrylique et craie lithographique sur toile. Masque de singe.

L’architecture, la mémoire des habitants de l’abbaye sont également représentés par Romain Bernini sur des tissus où il a imprimé les traces des moines qui ont foulé les pavés du réfectoire, sur d’autres, il représente les oeilletons des cellules des prisonniers, l’abbaye ayant été transformée en maison d’arrêt, ce qui a assuré sa survie, de 1814 à 1963. Ces oeilletons sont aussi des petites ouvertures vers les oeuvres, le visiteur est vu comme un voyeur. Ces empreintes sur tissus recouvrent les cimaises du musée sur lesquelles se trouvent les oeuvres de la collection. Une autre façon de s’approprier les lieux et de faire cohabiter dans le musée les habitants de l’abbaye avec les objets et ses visiteurs de passage. Ainsi la boucle est bouclée. L’artiste rétablit l’ordre des choses.

La collection du musée possède beaucoup d’oeuvres provenant de civilisations anciennes du monde entier.

« J’aime également le fait de passer d’une horizontalité dans l’abbaye à une verticalité dans le musée. »

Romain Bernini

Vue de l’exposition

Cette déambulation dans le musée conduit à la salle de transition avec l’échiquier de Germaine Richier et un grand format d’arbre allongé qui exprime toute son horizontalité et celle de la salle. Les couleurs froides du tableau font écho à la vision de la forêt maléfique que l’on retrouve dans les contes, l’ouverture de la Divine Comédie de Dante (« au milieu d’une forêt obscure ») et Blanche-Neige, lorsque le prince doit affronter, à l’épée, la forêt et ses maléfices. Le bleu fluo de la composition fait directement écho (« zeugma ») à une composition étonnante de Dunoyer de Ségonzac, qui a intrigué Romain Bernini et l’a inspiré, une vue de la baie de Saint-Tropez (un peu plus loin dans les salles du musée). Là ce n’est pas le bleu de la Méditerranée qui frappe mais la végétation bleue au premier plan, presque pyschédélique, celle de « l’Herbe bleue », roman à succès d’une jeune adolescente américaine dans l’enfer du LSD. Le propos de l’artiste était d’ailleurs de juxtaposer sa grande composition avec le tableau de Dunoyer de Ségonzac mais l’appariement n’a pas fonctionné et affadissait le propos de l’artiste.

Cuisines romanes – ROMAIN BERNINI. Why Can’t We Live Together. 200x160cm 2024

Ces yeux, encore qui font le lien , cette petite statuette anthropomorphe en ivoire du Congo, figure initiatique du « Bwami », sort des murs du musée, elle est mise en exergue dans les impressionnantes cuisines de l’abbaye. Il faut prendre le temps de visiter ces anciennes cuisines sous leur toits en pointe de diamant. On pense en tout cas que la vocation de cet édicule était celui des cuisines de l’abbaye. Dans cette tour circulaire aux chapeaux pointus, Romain Bernini a créé de grandes toiles face à cette minuscule statuette Bwami, une ronde artistique autour des objets d’arts premiers de la collection Martine et Léon Cligman.

Cuisines romanes : Statuette anthropomorphe. Peuple Lega. République démocratique du Congo
Début à milieu xx* siècle. Ivoire à patine orangée. Prov. : Achat de M. et L. Cligman avant 1966. Collection Fontevraud le musée d’Art modeme

Il sublime ici les représentations d’art sacré, dont certaines ont une vocation apotropaïque, par des cimaises aux couleurs chatoyantes, aux effluves colorées, qui les magnifient. Ne s’agit-il pas en quelque sorte de la réponse d’amulettes ou d’objets porte-bonheur pour répondre aux maléfices des arbres ? Dans un lieu sacré chargé d’histoire, toutes les interprétations, à la liberté du visiteur, sont possibles. Mais c’est aussi toute l’élégance de Romain Bernini de suggérer des problématiques et des interprétations, sans s’imposer. Pour lui, il n’y a pas de progrès en art mais un éternel recommencement et il se sent aussi proche de l’artiste anonyme de l’art pariétal que des artistes de la Renaissance. Il n’est donc impossible de ne pas évoquer le Musée imaginaire d’André Malraux et son contrepoint avec le documentaire d’Alain Resnais et Chris Marker, « les Statues meurent aussi ».

Zeugma
Romain Bernini

Jusqu’au 5 octobre 2025

Abbaye royale et musée d’Art Moderne de Fontevraud

Commissariat Dominique Gagneux, directrice du musée d’Art moderne et Emmanuel Morin,Directeur artistique de l’Abbaye royale de Fontevraud.

Musée d’Art Moderne de Fontevraud

Abbaye Royale de Fontevraud

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