Magdalena Abakanowicz (1930-2017)

La trame de l’existence au Musée Bourdelle

Musée Bourdelle – Magdalena Abakanowicz

Magdalena Abakanowicz est une figure emblématique de l’art textile qui connaît un regain d’intérêt dans l’art contemporain.  De nombreuses expositions récentes ont présenté des artistes textiles, souvent des femmes, dont les œuvres visuellement très belles composent des scénographies immersives, offrant aux visiteurs la possibilité de déambuler au milieu de tentures suspendues aux cimaises.  L’exposition « Lignes de vie » de Sheila Hicks au Centre Pompidou en 2018, ou encore les grands panneaux tissés de l’artiste colombienne Olga de Amaral exposés à la Fondation Cartier l’année dernière, avant son relocalisation place du Palais Royal, sont autant d’exemples marquants.

Vue de l’exposition. Magdalena Abakanowicz (1930-2017). Abakan rouge, 1969. Sisal. Londres, Tate Modern. Don anonyme, 2009

Issue de la dictature soviétique de l’après-guerre, Magdalena Abakanowicz, artiste polonaise, avait 9 ans en 1939 et sous ses yeux un allemand a tiré sur sa mère qui perd alors un bras, c’est son père qui la soigne. De longues années plus tard, vers la fin de sa vie, “Anatomie”, une sculpture réparatrice, évoque ce drame. Abakanowicz reconstruit ce corps mutilé, démontrant sa parfaite maîtrise des formes de l’anatomie. Ces sculptures, présentées dans une vitrine sur des socles, rappellent des éléments de sculptures découverts lors de fouilles archéologiques. Chaque élément provoque à la fois deux perceptions : il dissimule et laisse apparaître sous les bandages un visage, un pied, une main, un bras.

Elle a survécu aux horreurs de la guerre et connu la fuite, la peur, la privation de liberté, enfant, puis adolescente avec le stalinisme.

En choisissant le médium du textile, souvent associé à l’artisanat, elle déjoue les restrictions imposées par le régime et gagne une relative liberté et peut ainsi déjouer les règles de la censure.  Lorsqu’on observe son visage dans cette photographie noir et blanc, il en ressort une certaine autorité, un regard dur, on sent une présence très forte. Cette affirmation et les bonnes rencontres lui ont permis d’entreprendre des voyages à l’Ouest et de répondre favorablement aux invitations. A partir de cette matière végétale, la fibre, Magdalena Abakanowicz est dans cette quête incessante de démontrer tout ce processus de création de nos origines, de la matière vivante.  Ses sculptures monumentales et ses formes inventives,  ni animales ni végétales, ses « Abakan », témoignent de cette exploration artistique audacieuse.

Magdalena Abakanowicz (1930-2017) L’artiste et son œuvre dans son atelier, 1960, Varsovie © Fondation Marta Magdalena Abakanowicz-Kosmowska et Jan Kosmowski, Varsovie, Pologne © Marek Holzman

« Je considère la fibre comme […] le plus grand mystère de notre environnement. C’est à partir de la fibre que sont construits tous les organismes vivants, les tissus des plantes, des feuilles et de nous-mêmes. »

Magdalena Abakanowicz,

Musée Bourdelle

Dans la Pologne d’après-guerre, sous le joug du régime soviétique de Staline, il fallait vivre dans un appartement de 18 mètres carrés pour deux, l’artiste et son mari, et, se contenter d’un espace de travail réduit.  Pourtant, l’artiste a réussi à créer ses grandes tapisseries.  Elle a pu profiter du “dégel” après la mort de Staline.  Tissés dans un minuscule atelier, ses œuvres textiles étaient conçues à partir de matériaux de récupération.  Elle ne pouvait les voir se déployer qu’une fois exposées dans les grandes salles des musées.  Utilisant les moyens du bord, elle se servait de sacs en jute de pommes de terre ou de céréales et modélisait ses personnages sans tête en mouvement. 

«En 1970, à 40 ans, j’ai introduit un homme, un modèle, dans mon atelier. [.] Mon rêve constant de sculptures à grande échelle s’est soudain incarné dans un paysage de formes humaines en creux, semblables à des coquilles […]. »

Magdalena Abakanowicz, extrait de Art et Destinée. Monologue, 2008.

Magdalena Abakanowicz, Figures dansantes [Dancing Figures], 2001, Toile de jute, résine et métal, Varsovie, Fondation Marta Magdalena Abakanowicz-Kosmowska et Jan Kosmowski


VIDEO : INA – 26 janvier 1982 Exposition au musée d’art moderne de la ville de Paris des sculptures de l’artiste polonaise Magdalena ABAKANOWICZ. Interview de l’artiste parmi ses oeuvres.

Ces personnages humains, animaux ou végétaux semblaient extrêmement vivants tout en étant contenus dans cette matière la toile qui les réduit au silence. Dans l’antre du géant Bourdelle, cette exposition prend un sens profond. Les œuvres du sculpteur, modelées dans la terre et portant les empreintes de ses mains, témoignent de l’ampleur de son travail. Pour Abakanowicz, c’est la même illusion du modelage du corps en mouvement, multiplié dans ses “Foules”. Il est fascinant d’observer ces corps courir vers une destination inconnue.  On pense aussi à l’art de la momifications de l’Ancienne Égypte, c’est très étrange et on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec ces momies de 4000 ans, immobiles et figées dans le temps. Les couleurs des textiles tissés, ces géants qui se déploient dans l’espace, le rouge vif de cet Abakan dans lequel on devine toutes sortes de formes – un coq ? un cœur ? une fleur ? un sexe féminin–  demeure mystérieux. Certains Abakans ressemblent même à de grandes capes protectrices dans lesquelles on aimerait se lover.

« A chacun de voir ce qu’il ou elle veut y voir »

Magdalena Abakanowicz. Anatomie, 2009. Toile de jute, résine sur âme de plâtre et bois. Varsovie, Fondation Marta Magdalena Abakanowicz-Kosmowska et Jan Kosmowski

Repérée par Maria Laszkiewicz, ancienne élève de Bourdelle, Magdalena est inscrite sur la liste des participants de la première Bienale de tapisserie de Lausanne en 1962, créée par Jean Lurçat et le couple Alice et Pierre Poli.  Les œuvres polonaises déconcertent les visiteurs et créent le buzz ! Cet événement lui permet de découvrir et d’étudier dans les ateliers d’Aubusson, où elle perfectionne ses connaissances en tapisserie.  Elle y développe également une approche singulière de cet art textile polonais, en dehors des sentiers battus des manufactures d’Europe de l’Ouest, pourtant bousculées et modernisées par Lurçat.  En 1977, elle est présente à l’ouverture du Centre Pompidou dans l’installation de Daniel Spoerri “La Boutique aberrante, le Musée sentimental”.  L’artiste atteint la consécration lors de l’exposition de Suzanne Pagé, directrice du musée d’Art Moderne de Paris, à l’ARC en 1982.  Sur Youtube, dans un document de l’INA, on peut voir l’artiste déambuler dans l’exposition et expliquer sa méthode de création de modèles, n’hésitant pas à supprimer certains éléments du corps.  Ses sculptures de « La Foule », évidées et souvent sans tête, offrent un spectacle à la fois surprenant et magique.

Dans le Jardin des Tuileries, une sculpture en bronze de l’artiste Manus Ultimus représente-t-elle un tronc d’arbre fendu ou deux mains jointes tendues vers le ciel ?

Vous avez jusqu’au 12 avril pour découvrir cette exposition fascinante dans ce musée atelier d’Antoine Bourdelle tout aussi passionnant. 

Magdalena Abakanowicz

La trame de l’existence

jusqu’au 12 avril 2026

Musée Bourdelle

Commissariat: Ophélie Ferlier Bouat Directrice du musée Bourdelle et Jérôme Godeau Historien de l’art

18, rue Antoine-Bourdelle 75015 Paris
Tél. : +33 (0)1 49 54 73 73

www.bourdelle.paris.fr

Photo : Antoine Bourdelle (1861-1929). Marteau de porte , tête de méduse. Exposition des Arts Décoratifs de 1925. Plâtre. Legs Rhodia Dufet Bourdelle, 2002.

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