Ishimoto au BAL

Cette fois-ci j’avais rendez-vous pour cette nouvelle exposition consacrée à l’artiste Yasuhiro Ishimoto (1921-2012), qui porte sur son travail le plis créatif des années 40 aux années 70.

Ishimoto, l’incarnation du MA

Diane Dufour, commissaire de cette exposition, nous communique son enthousiasme et ses connaissances, juste envie de la suivre et de l’écouter nous raconter l’histoire de ce photographe japonais Ishimoto, né aux Etats-Unis, ce qui lui a permis d’avoir le passeport américain et cette double culture, il était « visuellement bilingue ». Je découvre ainsi cette notion du MA qui signifie intervalle entre deux, ce qui sépare, ce qui réunit. Ishimoto par sa naissance, sa formation, son époque va être ce lien qui va apporter cette modernité à la photographie japonaise.

Comment s’est effectué le passage de la photographie classique à celle de Provoke ?

LE BAL avait présenté l’exposition Provoke en 2016 et cette nouvelle exposition Yasuhiro Ishimoto, des lignes et des corps est aussi la réponse à la question comment la photographie japonaise est-elle passée de classique à celle de Provoke.

Ishimoto va être cet entre-deux de la photographie d’après-guerre qui révèlera ensuite toute cette nouvelle génération de photographes et la création de Provoke en 1968 par ce groupe de photographes Daido Moriyama, Takuma Nakahira, Takahiko Okada, Yutaka Takanashi, and Koji Taki.

Diane Dufour, commissaire de l’exposition, vue de l’exposition © Thibaut Le Maire.

Diane Dufour a voulu montrer une exposition qui n’est pas une rétrospective mais une exposition révélation. C’est en feuilletant le catalogue de l’exposition New Japanese Photography au MoMA en 1974, le commissaire était John Szarkowski, qu’elle découvre cette phrase indiquant que toute cette photographie n’existerait pas sans Ishimoto.

Affiche de l’exposition. Yasuhiro Ishimoto, Chicago, Beach,1948-1952 © Kochi Prefecture, Ishimoto Yasuhiro Photo Center

À regarder ses scènes de Chicago ou Tokyo, d’une beauté  si ordonnée, si vibrante, on comprend qu’il devint, pour emprunter les mots de Stefan Zweig,  un «intermédiaire tout à fait extraordinaire entre Orientaux et Occidentaux, un homme à double  dimension, capable d’une part de contempler de l’extérieur avec étonnement et respect, le côté  étranger de cette beauté, et de l’autre de la représenter et de nous la faire comprendre comme  allant de soi, comme une beauté vécue de l’intérieur et devenue sienne.» 

Extrait du texte de Diane Dufour, commissaire de l’exposition

Le musée de Kochi a accepté de prêter 169 tirages d’époque encadrés par le musée japonais. L’histoire d’Ishimoto est passionnante, né de parents japonais sur le sol américain à San Francisco en 1921, sa famille décide de partir vivre à Kochi. En 1939, sa mère lui conseille de poursuivre ses études d’agriculture aux Etats-Unis. Pendant la guerre, il est interné par les américains dans le camp d’Amache au Colorado et c’est là qu’il découvre la photo, chose étrange, les prisonniers ont le droit de détenir un appareil photo. Ce sera déterminant pour l’artiste japonais et après la guerre il s’inscrit à l’Institute of Design (ID), fondé à Chicago en 1937 par Moholy-Nagy sous le nom de New  Bauhaus avec une section photographie. La formation suivie par les élèves leur permet d’acquérir une grammaire visuelle en expérimentant toutes sortes de techniques. Avant de toucher à un appareil, l’apprentissage pendant deux ans, consiste entre-autres à maîtriser le dessin des lignes et des points. Puis enfin la photo, il a comme professeur Harry Callahan qui a cette originalité de n’avoir jamais enseigné et envoie promener le Bahaus en déplaçant la photographie du studio dans la rue, il donne à ses élèves plusieurs exercices qu’il suit aussi, comme celui du « Sky Problem » (une photographie composée à 80% de ciel), ou aussi de photographier l’éphémère de la rue, des corps sans tête sur la plage avec l’intégration de la contre-plongée… A l’exercice de la présence de l’homme sans qu’il y soit physiquement « The evidence of man », Ishimoto répond en insérant l’ombre d’un individu. Toujours à la demande de son professeur, les élèves vont photographier les jeunes du quartier sud de Chicago où vit une communauté noire très importante et Ishimoto sera très sensible à cette approche car lui aussi se sent ségrégué.

Katsura, résidence impériale située à Kyoto, le Versailles japonais

Yasuhiro Ishimoto, Katsura Imperial Villa, The New Palace and lawn, 1954 Yasuhiro Ishimoto, Chicago, Town, circa 1960 © Kochi Prefecture, Ishimoto Yasuhiro Photo Center

En 1953, à nouveau au Japon, avec en mains les codes de la photographie occidentale, il est bouleversé par la résidence impériale Katsura située à Kyoto, le Versailles japonais, il la visite exceptionnellement en tant qu’étranger (il a la nationalité américaine), avant sa rénovation de 1975. Il va représenter l’architecture de ce palais du XVIIe siècle qui semble à la fois si moderne et traditionnel , selon un point de vue très nouveau, en photographiant juste un détail, comme celui d’une fenêtre rappelant un tableau de Mondrian, c’est inédit, les rivières de pierres sont de toute beauté. Encore cette notion du MA qui se voit dans la personnalité de Ishimoto, il est entre-deux tradition et modernité, occidental et oriental, abstraction et réalisme… sa photographie permet ces allers-retours et annonce une nouvelle ère, celle qui se libère de la guerre. Et c’est aussi cela qui est intéressant dans son travail, il est le passeur et ouvre ainsi la porte à toutes possibilités. L’architecte Kenzo Tange va voir ces images et avec Ishimoto ils vont réaliser un livre édité par Yale Universite Press en 1960.

Kenzo Tange / Yasuhiro Ishimoto – Tradition and creation in japanese architecture. Yale Universite Press

Une exposition placée sous le signe de John Cage

L’exposition est placée sous le signe de John Cage qui a résumé de façon extraordinaire ce que je pense être l’essence même d’Ishimoto. Il a dit : « La structure sans la vie est morte. Mais la vie sans la structure est invisible. » . C’est magnifique car l’art de la formule de John Cage qui s’applique évidemment à la musique s’applique admirablement à la photographie d’Ishimoto. Des photographies extraordinairement composées, avec une précision , rien n’est retouché, rien n’est recadré, elles dégagent cette poésie tout en disant quelque chose. On n’est pas dans l’abstraction pure, l’art pour l’art, on est à la fois dans la quintessence du Bahaus, la culture japonaise de la précision et la beauté documentaire directement inspirée de Callahan.

Diane Dufour

Vue de l’exposition, avec les photographies de Katsura

Toutes ces photographies sont belles et originales, le noir et blanc, les corps, les visages ou encore cette série de portes toutes simples montrent la virtuosité de l’artiste dans sa façon de traiter les sujets. Une exposition à voir absolument pour les amoureux des belles images.

ISHIMOTO—DES LIGNES ET DES CORPS 

Jusqu’au 17 novembre 2024

LE BAL

6 impasse de la Défense   – 75018 Paris 

Tel : 01 44 70 75 50 

www.le-bal.fr 

Commissariat: Diane Dufour avec Mei Asakura, conservatrice au Ishimoto Yasuhiro Photo Center. 

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