Fresques Ethiopiennes
The Gaze of BENOÎT GAUSSERON

VOLET 2 – Après l’Irak et sa paix fragile, l’Ukraine et sa guerre sanglante, Benoît Gausseron poursuit sa quête des arts hors des sentiers battus pour The Gaze of a Parisienne.780 kilomètres de Djibouti ville à Diré-Daoua, puis Awash et Addis Abeba. Deux jours de train avant de remonter – en avion cette fois – 500 kilomètres au Nord Ouest jusqu’à Lalibela en terre Amhara, cette nouvelle Jérusalem abyssine et ses onze églises monolithes des XII et XIII èmes siècles.


Après 20 ans d’un terrible chantier qu’attestent les petits cimetières des ouvriers disparus le long de la voie, le premier Chemin de fer reliant la mer Rouge à Addis Abeba est mis en exploitation en 1917. C’est ce même trajet que nous empruntons ce matin dans un train désormais chinois, remplaçant l’ancienne motrice traînant des wagons à claire voie. Il y a toujours trois classes et des contrôles à n’en plus finir.
Visa please ? Vous êtes bien vacciné ? Non.
Nous achetons 15 euros un carnet de vaccination complet et tamponné qu’un guichet officiel propose en face du poste de police. Anti choléra, fièvre jaune, numéros de lot et dates, l’Etat vend une fiction et vous en donne le reçu. Avant nous, les Européens ont été nombreux à se chercher une voix sur cette route venue de la mer. Jean-Claude Guillebaud et Raymond Depardon racontent leur périple dans La porte des larmes (1996) :
« Ce Chemin de fer djibouto-ethiopien est encore le meilleur choix, lui qui suit, mètre après mètre, un vieux parcours de caravanes. »
Plus tôt, Evelyn Waugh fit également le voyage en train pour un rendez-vous mondain. Le couronnement de l’empereur Hailé Sélassié. Certains ont cherché dans ces paysages immobiles quelque chose d’un très ancien régime qui ne devait pas passer. Des voyageurs anonymes en ont livré des cartes postales sur le chemin de la capitale abyssine :
« Depuis que nous sommes partis, nous n’avons cessé de monter : je le sens au délice de respirer un air plus frais » (J. et J. Tharaud, Le passant d’Ethiopie, 1936).


Cimetière de l’église de la Sainte Trinité d’Addis Abeba où se trouvent la tombe du peintre national Afewerk Tekle et celle de l’empereur Hailé Selassié
Va et vient inutile d’uniformes en gare de Delewe. Nous sommes en Éthiopie, sa police met les mains dans nos sacs – paperasse, contrebande, questions -, de nouveaux voyageurs rejoignent le bord – croix de bois au cou, tongs légères, corps oblongs. Dehors, des camions vides descendent vers la mer Rouge, d’autres remontent à plein, poids trop lourds crachant leur gazole noir dans les côtes. Puis la route s’évanouit sur la droite et le Chemin de fer a pour lui seul le spectacle des défilés crénelés, du sable doux au fond des oueds, des acacias à feuilles tendres qui abritent de leur ombre les gardiens de chèvres. Des sacs de plastique au vent, quelques citernes d’eau de pluie bleues et, sur les hauteurs, des huttes rondes et bien empaquetées de toile rouge, orange, font tache. À peine seulement, car le désert boit tout.
Ralentissement. Notre train croise des chameaux apeurés à l’approche du tortillard hurlant. Tortillard ? Le train qui fête ses cinq ans. « Peut-être qu’il est lent, glisse notre voisin de compartiment, un djiboutien amputé du pied gauche, mais les Français ne font plus rien pour nous. Ni train, ni même un hôpital. Faut pas s’etonner ». Laissons au staccato du train le soin de répondre.
Nouveau coup de frein. Des pierres sur la voie ? Non, c’est la route qui revient à nos côtés. Les camions toujours et leur sillage noir sur le bitume devenu blanc néon en plein midi.
Dans ce désert vu du train, que reste-t-il des hommes ? Des enfants qui courent près de la voie et jouent avec le ballast concassé sous les traverses. Ils tentent de ralentir sa marche. Le conducteur tire la sirène. Ça hurle. Les enfants rient les mains sur les hanches. Et déjà un nouvelle gare, chinoise comme les précédentes, et jaune (elles sont, toutes, jaunes, avec un petit liseré blanc au fronton et un drapeau rouge au sommet). Celle d’Hadagalia. C’est un peu Avignon TGV, au milieu de rien dans un brouillard de sables.

Photo : Prière dans une église orthodoxe d’Addis
Les imaginaires orientalistes, les nostalgies des estampes aux couleurs sépia seront déçus. Guenilles et chameaux, femmes en voiles d’or, oasis moelleuse comme un salon sur un sable clair, sfumatos bleu-Nil au loin, panthère tenue en laisse dans un harem. Wallu, rien. Nulle brocante touristique de ce genre dans ce paysage pour de vrai. Les gares chinoises disent simplement que le siècle a changé.
Arrivé à Diré-Dawa, nous ne débarquons pas seuls. Une centaine de femmes et d’hommes, éthiopiens pour la plupart, jeunes et tous sans aucun bagage, descendent du convoi sous bonne garde. En rang, un par un. Un coup de tampon sur un papier volant et une jeune femme en gilet bleu OIM (Office International des Migrations) les conduit dans un bus, direction un campement à l’extérieur de la ville. Fin du voyage, back home pour ces migrants éthiopiens qui ont fait demi tour à Djibouti, au Yémen ou sur la frontière saoudienne. De retour à la maison – qu’y diront-ils, de leur échec et de l’argent dépensé en vain ? Pourquoi avoir quitté cette Suisse de l’Afrique de l’Est à laquelle on veut croire ? Dans une lettre du 28 février 1886 à ses amis, Arthur Rimbaud n’espère t-il pas se
« réfugier, dans quelques mois, parmi les monts d’Abyssinie, qui est la Suisse africaine, sans hivers et sans étés : printemps et verdure perpétuelle, et l’existence gratuite et libre ! »
La Suisse est loin en ce 25 septembre 2024. Dans le pays aux plus de 120 millions d’habitants, aux frontières comme dessinées tout exprès pour la guerre.
« L’Ethiopie, écrit Guillebaud, conjugue la plus extrême diversité des langues et d’ethnies (quatre-vingt-dix peuples !) avec une indéfinissable cohérence. (…) Au grand désespoir des chancelleries, il n’est pas faux de dire que cet étrange pays existe tout en n’existant pas. »

Il est le pays des morts, par balle ou de faim. Qu’importe, le tribut qu’ont payé ses millions de morts depuis la famine, les guerres du Tigré – plus de 600 000 morts – et celles, sporadiques et toujours meurtrières en cours, font taire les touristes à récits.
Il n’empêche. On monte vers ces hauts plateaux en espérant une nouvelle Jérusalem, celle de Labilela, au pays devenu chrétien un siècle avant le baptême de Clovis (en 330, le négus d’Aksoum se convertit au christianisme).
Nous y voilà, Addis Abeba. À quoi bon y chercher des œuvres d’art ? Le premier ministre Abiy est tombé amoureux de Dubaï et a décidé d’importer des palmiers et de poser des guirlandes le long des avenues. « Transformer la ville en club toute la nuit. Pas une heure, toute la nuit, c’est devenu Vegas », indique notre hôtesse qui nous reçoit dans la ville aux 7 millions d’habitants.
Un cimetière, un empereur et un peintre
Les grands morts pour commencer. Découvrir une ville en arpentant son marché ou ses tombes. Au choix. L’église de la sainte Trinité et son cimetière s’apprêtent à fêter le Meskel, la fête de la découverte de la sainte croix du Christ pour l’Eglise orthodoxe d’Ethiopie.
En travaux depuis deux ans, l’intérieur de la nef (datant de 1931) est fermé à double tour et il faut un passe droit pour visiter la tombe de l’empereur Haile Selassie (1923 – 1966) et de l’impératrice.
« Depuis cinq ans, avec le Covid et les guerres, il n’y a plus de touristes »
déplore le sacristain.
Il tient aussi, dans le cimetière adjacent, à nous montrer une tombe de l’artiste le plus connu d’Ethiopie, Afewerk Tekle (1932 – 2012). Dans l’église, il a dessiné les vitraux dans les années 50.

Tekle reste sans doute l’artiste africain parmi les plus cotés au monde. Étudiant en Grande Bretagne, il abandonne sa formation d’ingénieur pour la peinture et la sculpture en Europe avant de poursuivre son œuvre en Éthiopie. L’une de ses huiles majeures, « Héritage africain » (1950), figure au musée national d’Ethiopie à Addis éclairé par deux spots 50 watts qui ne rendent pas à cette huile l’hommage qu’elle mérite.
« C’est vrai qu’à part les reproductions de la Cène, vous ne verrez pas beaucoup de tableaux dans les maisons. Mais il y en a, cherchez bien »,
lance le gardien du cimetière en fermant à double tour le tombeau du dernier empereur abyssin, que l’on dit descendre du Roi Salomon et de la Reine de Saba.
Depuis la bataille d’Adaoua en 1896 qui vit les armées de Ménélik le 1er l’emporter sur les armées italiennes jusqu’à la minuscule parenthèse coloniale (1935-1941), l’Ethiopie est, certes, le plus indépendant des pays africains mais n’en demeure pas moins ouvert. Aux courants du monde comme en témoigne sa peinture contemporaine.
Addis Fine Art Gallery, « Where we coalesce », Tadesse Mesfin – du 15 septembre au 30 novembre 2024, Addis-Abeba.
Visite à la galerie Addis Fine Arts, dans le quartier de Bole. Cette galerie, également présente à Londres, expose jusqu’au 30 novembre le peintre éthiopien, Tadesse Mesfin. Né en 1953, formé en Russie, l’artiste a longtemps enseigné à la Ale School of Fine Arts and Design d’Addis. Avec cette exposition, « Where we coalesce », il a décidé de réunir dix œuvres, sur des femmes, exclusivement des femmes, commerçant et échangeant dans ces petites boutiques de rues ou à même les trottoirs.


Recommandation de Rodolphe Blavy (collectionneur d’art africain contemporain) :
Tesfaye Urgessa (b. 1983)
VUPS IX, 2019.
Huile sur toile. 180 x 180 cm .
Copyright de l’artiste.
Cet artiste est représenté par ADDIS FINE ART, ADDIS ABABA – NOAH Centrum Building. Bole Atlas. Addis Ababa, Ethiopia & ADDIS FINE ART, LONDON – Mappin House, 4 Winsley Street
London, W1W 8HF
Ce qui frappe d’abord dans ce travail, c’est l’abstraction qui défie ces personnages figurés au trait clair : masses arrangées à plat, soudain ordonnées dans le brouhaha de la rue et saisies sous des masques épurés et des linceuls monochromes. Femmes paysages donc avec leurs ciels, leurs horizons et la terre qui les porte. Ce que l’on retient ensuite, c’est la grâce rendue au petit commerce des jours, celui auquel le passant fait peu de cas et qu’il oublie au bord de la route : vendeuses de Khat, de fruits ou de légumes grillés, tenancières de kiosques qui vendent de tout, agents invisibles du commerce prosaïque, fait de répétitions et d’oubli. Mesfin laisse ici une trace, longue, gracieuse, presque musicale de ces femmes qui conversent, se voient, portant soudain le masque de reines qui nous regardent.
Prince Merid Tafesse, « Hommage to mother : a rétrospective, 1999 – 2024 », à la galerie Etmetro, Bole, Addis Abeba.

En sortant, un bloc plus loin, visite de la rétrospective de Prince Merid Tafesse, « Hommage to mother : a rétrospective, 1999 – 2024 », à la galerie Etmetro, qui a seulement deux ans d’existence. Né en 1974, l’artiste d’Addis rend hommage à sa mère, illustre membre de la famille de l’empereur Haile Selassie. Pour cet artiste de haute lignée, technique mixte sur papier, huiles, fusains, acryliques. Le tout dans un mélange hétéroclite qui salue non seulement une mère mais aussi un empereur, Bob Marley, Led Zeppelin ou Beethoven (et même Jean-Michel Basquiat). Une mère, un pays, un empereur semblent faire un pour Tafesse qui date ses œuvres selon le calendrier éthiopien (nous sommes en 2017 en Éthiopie) et le nôtre. Plus incroyable, la femme de cet artiste à filiation impériale, a pour nom Desta Meghoo. Elle est jamaïcaine et descend directement de la famille de Bob Marley. Tafesse ou le mariage du prince reggae et du négus. Quand l’Abyssinie se met à sentir le pétard, le spectateur pris de vapeurs n’est plus très regardant sur les œuvres.
Les fresques au creux des pierres de Lalibela

Sur Lalibela on a beaucoup écrit et encore plus répété : les églises d’un seul bloc creusées dans la roche à 2 600 mètres d’altitude (années 1185-1210), leurs tunnels, leurs croix offertes au ciel, la huitième merveille du monde, la nouvelle Jérusalem qu’un roi, Lalibela, a souhaité bâtir après la conquête musulmane de la Palestine. On n’en sait toutefois pas grand chose de précis comme l’a montré la mission archéologique conduite par Marie-Laure Derat, directrice de recherche au CNRS. Le premier européen à découvrir le lieu dans les années 1520 est un frère portugais, Fransisco Alvarez. Dans son récit, il appréhende l’incrédulité des lecteurs occidentaux devant pareil prodige architectural sur la terre des hauts plateaux :
« Je donne ma parole que tout ce que j’écris est vrai (…) Et qu’il y encore plus encore que ce que j’ai écrit. »



Dans les dédales de Lalibela
Vingt cinq visiteurs seulement en ce dimanche 29 septembre (disons aussi que l’attaque de rebelles de la nuit a retardé notre avion de retour et que les autorités ont préféré blâmer les nuages). Attachons nous aux peintures et bas reliefs de ces églises excavées. Aux voûtes, aux fenêtres, aux portes, aux murs. Sous des éclairages improbables, les représentations émergent à peine de leurs trous d’ombres. Ces catacombes à ciel ouvert partagent quelque chose avec Jérusalem,sa réplique topographique imaginaire bien sûr, mais aussi cette odeur d’encens, les mélopées chuchotées, la pierre polie, les rites sans fin répétés. Un orthodoxe éthiopien doit venir une fois dans sa vie à Lalibela obtenir une bénédiction.
Revue de détails d’une église à l’autre.

L’église du Sauveur du monde, la plus grande église d’un seul bloc au monde, présente en façade la fameuse croix orthodoxe aux branches égales et ses arches de style Axoum.

Nous gagnons la maison de la Vierge Marie. Sur le porche principal, un bas relief de Saint Georges et un martyr. Une étoile de David sous la voûte, des aigles à deux têtes symbolisant le pouvoir spirituel et temporel, et ce soleil jaune représentant le Christ : « Je suis la lumière et la vie. » Aux plafonds, ces étoiles invitant au paradis et faisant mémoire de la croix. Et puis ces yeux qui vous regardent en haut de chaque pilier : ce sont ceux que les anges portent sur le monde.

Dans l’église du Mont-Sinaï et du Golgotha, nous découvrons quatre apôtres en bas reliefs : l’un ressemble à un Zadkine et cet autre à un masque traditionnel d’Afrique de l’Est. Les derniers sont cachés aux côtés de l’arche de l’alliance dans le saint des saints réservé aux seuls prêtres. Nous ne le verrons pas de même que nous n’apercevrons pas la tombe du roi Lalibela enterré en son saint sépulcre.
Traversée du Jourdain. Les habitants appellent ainsi en amahrique le petit rû qui sépare la ville, entre un Golgotha et un mont des Oliviers – leurs véritables noms aussi.

Voici l’église Saint-Georges. La plus récente est aussi la plus simple. Presque cistercienne. Trois étages représentent un arche de Noé au pied du mont Ararat.
Plus loin, des rois mages et des apôtres alignés attendent au bout d’un tunnel qui nous fait passer – en 35 mètres à tâtons – de l’enfer au paradis. Dans le coin droit de la fresque, un Judas porte sur nous un regard torve.
Le roi Lalibela passa treize ans en Palestine à Jérusalem. Il en revint avec l’ambition d’en créer la réplique. Avant le Covid et la guerre, cette nouvelle cité trois fois sainte éthiopienne accueillait 80 000 pèlerins à Noël. Les habitants ont reçu Georges Bush, Bill Clinton, Emmanuel Macron et Angelina Jolie. Ils ouvrent surtout leurs maisons aux pèlerins les plus pauvres venus à pied de toute l’Ethiopie, leur lavant les pieds, les nourrissant, et priant avec eux.
Nous quittons Lalibela en entonnant la phrase de la Pâque juive qui trouve ici sa résidence secondaire : « A l’année prochaine à Jérusalem. »


ADRESSE
Corne de l’Afrique by night : à Addis Abeba en Éthiopie, un ancien cireur de chaussures, Tenkis Teni, a créé l’un des meilleurs restaurants traditionnels du pays : Totot. Avec près de 200 salariés, ce lieu où l’on dîne et danse est devenue une institution culturelle pour toute l’Ethiopie.
Adresse : Totot Restaurant, Gerji Mebrat Haile (à côté du Nexus Hotel), Addis-Abeba, Éthiopie. Tel : + 251 930 012 250.








