Heinz Berggruen, marchand et collectionneur d’exception ….
The Gaze of Valérie de SainT-Pierre
Il reste encore quelques jours -jusqu’au 27 Janvier très précisément !- pour s’immerger dans l’exposition « Heinz Berggruen, un marchand et sa collection », à l’Orangerie … Un vrai moment de beauté et d’intimité -un peu à l’écart des flux et des flots des expositions « monstres » du moment- avec un collectionneur majeur d’artistes du XXème siècle, néanmoins peu connu du grand public… Ce relatif « oubli » explique sans doute qu’on ait relativement peu commenté, dans les dîners en ville, l’événement qu’est la venue à Paris des chefs d’œuvre du Musée Berggruen. Ce dernier (en travaux, ce qui explique ces prêts si nombreux) est à Berlin, la ville où le collectionneur naquit, en 1914, dans une famille juive de la classe moyenne. Là encore, peu d’entre nous, assez curieusement, l’ont visité …
Mais qui est Heinz Berggruen ?

Cet hommage nécessaire est aussi un retour aux sources, tant le rôle que joua Heinz Berggruen dans le marché de l’art de l’après-guerre est inextricablement lié à Paris, place incontournable de ces années là. C’est au 70 rue de l’Université -à 2 pas ou presque de l’Orangerie… – que dès 1952 et jusqu’aux années 80, il exposa Klee, Picasso et Matisse, si l’on ne veut citer que les 3 « géants », choisis, avec quelques Giacometti, pour incarner sa collection dans l’exposition parisienne.

U.H. Mayer
Heinz Berggruen devant sa galerie au 70, rue de l’Université, Paris, 1971
© Berggruen Archive. Photo: U.H. Mayer, Düsseldorf
La destinée d’Heinz Berggruen -dont Picasso n’a jamais réussi à écrire le nom, rassurez-vous si vous ne parvenez pas à le mémoriser !- est romanesque, comme le fut souvent celle des jeunes exilés des années 30 … Il a eu une « première vie » aux Etats-Unis qu’il rejoint dès 1936, âgé de 22 ans, à la faveur d’une bourse à l’Université de Berkeley. Il y devient critique d’art au San Francisco Chronicle, travaille au San Francisco Museum of Art, épouse une américaine, a deux enfants, noue une liaison « torride et inconfortable » avec Frida Khalo, fréquente les très lancées Gertrude Stein et Alice Toklas. Il y achète surtout, pourrait-on dire, son premier Paul Klee, une aquarelle de 1921, « Perspective Fantomatique », qu’il conservera presque toute sa vie, comme un sorte de porte-bonheur…

Engagé dans l’US Army, il divorce en 1945 à sa démobilisation, voyage en Europe, conseille un peu, au coup par coup, des collectionneurs américains et rejoint Paris en 1947, comme membre du département des acquisitions artistiques de l’Unesco. L’ambiance un brin bureaucratique du lieu lui pèse vite. Un hasard heureux -l’acquisition de 10 lithographies de Toulouse Lautrec, dénichées dans une petite librairie et revendues au double du prix d’achat !- lui fait sauter le pas et comprendre ce qu’il a envie de faire… Il devient marchand d’art, d’abord dans un deux-pièces de la Place Dauphine, puis le succès venant, dans la galerie de la rue de l’Université… D’autres clins d’yeux d’un sort bienveillant l’aident à émerger dans le Paris artistique si effervescent de l’ Après-Guerre. Tristan Tzara est son voisin, rue de Lille, et lui présentera Picasso ; Nicolas de Staël le devient à son tour, dans son appartement suivant, c’est assez chic ; la fille de Chagall -un autre de ses artistes préférés-habite en face de la galerie , les très influents époux Montand-Signoret au-dessus.., bref, Heinz Berggruen, qui s’est remarié à une actrice allemande entre temps, a le talent de faire les rencontres qui comptent…

Quitte, comme c’est le cas avec Matisse, en tentant sa chance au téléphone ! Ou en abordant qui l’intéresse au Café de Flore … Sa fascination profonde pour l’art moderne et sa confiance aigüe en ces choix et goûts personnels, sans préoccupation spéculative particulière, feront le reste. Son sens avant-gardiste d’une forme de marketing « branché » est aussi frappante : les petits catalogues verticaux de sa galerie, présentés dans des vitrines de l’exposition, sont des merveilles de graphisme et de modernité, on se les arrachait à l’époque – André Breton était un fan-, on voudrait les emporter tous …
Une exposition inédite et des œuvres qui le sont presqu’autant …

L’exposition se recentre sur les artistes les plus aimés de ce marchand-collectionneur qui eut toujours grand mal à se séparer des œuvres qu’il acquérait. Il y a d’abord des Picasso de toutes les périodes : ce sommet qu’est La nature morte sur un piano, un émouvant et hiératique portrait de Dora Maar aux ongles verts, muse bientôt brisée, ce très délicat Dormeur à l’encre ou cet Arlequin rose, une lumineuse Nature morte devant une fenêtre à Saint-Raphaël qui parvient à être réaliste et cubiste, un Matador et Femme nue puissamment érotiques… On est fasciné par ce voyage étonnamment exhaustif et inédit dans l’œuvre du génial artiste.

Deux Intérieurs, à Etretat et Nice, un Portrait de Lorette et un Cahier Bleu de Matisse ravissent -là encore, on découvre des œuvres inconnues !-, tout comme ces Papiers Découpés (dont un magnifique Eléments Végétaux de 1947) dont Heinz Berggruen adorait la technique et qu’il fut le premier à exposer, en 1953. Et enfin, bien sûr, dans les dernières salles, arrive la grande « histoire d’amour » ( dixit lui-même) du collectionneur, Paul Klee, auquel il consacra la première exposition de sa galerie, en 1952, et qu’il exposa ensuite tous les 2 ou 3 ans, le faisant enfin connaître du public hors du cercle surréaliste… Les œuvres très « Bauhaus » des années 20 que sont « Un lieu dans le Nord » et « Nécropole », géométriques, à la frontière subtile de la figuration et de l’abstraction, sont particulièrement hypnotiques … Quelques Giacometti plus loin, on ressort ébloui, avec le sentiment d’avoir découvert un homme, une vie, un engagement et un (grand) moment d’histoire de l’art …

INFORMATIONS ::
Musée de l’Orangerie
Jardin des Tuileries (côté Seine) Place de la Concorde 75001 Paris
Heinz Berggruen, un marchand et sa collection Picasso-Klee-Matisse-Giacometti Chefs-d’œuvre du Museum Berggruen
/ Neue Nationalgalerie Berlin
Jusqu’au 27 janvier 2025
Commissariat général
Claire Bernardi, directrice, musée de l’Orangerie Gabriel Montua, directeur, Museum Berggruen




3 commentaires
Miccio
De quel génial catalan parlez vous ? Picasso ? Il est andalou de Màlaga
Florence Briat-Soulié
Merci en effet c’est une belle erreur , même si il a vécu à Barcelone , c’était bien un génial andalou !
Laure Martin
Merci pour cet article enthousiaste qui me rappelle à temps d’aller voir cette exposition.