Tina Barney, dialogue volé

The Gaze of BENOÎT GAUSSERON

Exposition Family Ties, au musée du Jeu de Paume, Paris – Jusqu’au 19 janvier 2025

Commissaire : Quentin Bajac, directeur du Jeu de Paume

Tina Barney saisit en grand l’instant décisif des petits gestes de tous nos jours. Les rituels qui trahissent, les moments qui s’éternisent dans le silence des lieux familiers – cuisine, salle de bains, jardin, bouts de plage – qu’occupent nos mémoires involontaires. Membres de sa famille, stars ou inconnus, grands et petits bourgeois de la côte Est des États Unis, ils entrent dans ces photos sans cadre qu’elle dessine au cordeau : théâtrales parfois, sur le vif souvent, en tension toujours. Quelque chose va craquer. Mais quand ?

L’exposition Family Ties au musée du Jeu de paume ne le dit pas. Elle se contente de donner à voir l’équilibre de nos vies de famille dans une longue note blanche avant que tout ne bascule. Tina Barney compose l’album d’une famille qui est aussi la nôtre, avec ses non-dits et ses secrets que seuls parviennent à dévoiler les corps et les choses. 

Tina Barney,The Daughters [Les filles] 2002© Tina Barney. Courtesy de l’artiste et Kasmin, New York.

Ce n’est pas nous qui le disons. Mais ce couple dont nous reproduisons ici le dialogue entendu. Celui de ces deux visiteurs parisiens qui, par une soirée de novembre, commentèrent à voix haute (ils parlaient fort) les 55 tirages à grande échelle. L’exposition de Tina Barney au Jeu de Paume, c’est elle – une femme inconnue, châtain clair, cintrée dans un manteau bleu – et lui – bobo aux chaussures de crêpes, veste à côtes de velours – qui en parlent le mieux. 

Lui : On ne sait pas par où commencer. De toutes façons, il n’y a pas d’ordre, non ? On fait ce qu’on veut, tu ne crois pas. Ah tiens, merde, j’ai oublié d’aller au pressing. Voilà nos billets. 

Elle : Oublie le pressing mais ne perds pas le ticket. Regarde. Au début c’est Barney et sa famille, et au fond il y a des stars et des bourgeois non ?

Lui : Bon. Faut bien commencer par une photo. Tiens, celle-ci, on dirait un père et sa fille à deux époques.

Elle : Ce sont bien les mêmes à 10 ans d’intervalle. Regarde, il y a même un éclairage dans le placard, comme un soleil dans un paysage. Ça pop. L’éclairage rend les photos encore plus flashy. Il y a un côté Martin Parr. Ces couleurs saturées, c’est de la peinture au Stabilo Boss. 

Tina Barney, vue de l’exposition au Jeu de Paume

Lui : Regarde le serpent, quel montage, j’adore la dame à droite, tu as le même collier. Ou a peu près, en moins cher.

Elle : Celui-ci, ça fait un peu Polo Ralph Lauren, version italienne. Cachemire et coton épais. Ils sont classe ces Américains de la côte. 

Lui : Je dirais plutôt version Ronald Reagan. On était en plein dedans à l’époque. Ça colle : Tina Barney « née à New York en 1945 ». On a droit aux dimanches emmerdants, toujours les mêmes. Les riches de la nouvelle Angleterre ont le droit aussi de s’ennuyer non ? On croirait presque que ce sont des mannequins sauf qu’ils ne sourient pas. Manque la confiance. Ils sont tout nus sous leurs costards. Ça me fait penser à la chanson « Mauvais costard dans le mauvais rôle. » Elle veut peut-être passer le message : sous les costumes, les corps, et des corps qui ne sont pas fiers. 

Elle : En tout cas, ça ne ressemble pas tout à fait à nos dimanches de famille. Tina Barney, c’est écrit là, explique que seule la photo dit l’histoire de nos vies. Les siennes, pas nos albums sur nos portables. Tiens j’ai 3 409 photos. Il paraît qu’on peut faire imprimer en deux clics nos photos de portable au Copytop de la rue de Belleville. 

Lui : On essaiera demain. Concentre-toi un peu. Ils expliquent tout ici, lis : « Les images de Tina Barney explorent fréquemment les questions relatives aux traditions et aux rituels, à la transmission entre les générations, au dialogue, mais aussi à l’incommunicabilité. »

Elle : Pas faux. La photo a toute sa place quand on n’a pas les mots. On dirait toujours que les personnages ont un truc à dire qui ne veut pas passer. Ça fait penser aux romans de Mauriac, tu sais avec les grandes baraques de Bordeaux. Tout le monde se déteste. Le vernis bourgeois qui craque de partout. 

Lui : Oui, c’est ça. Crac, elle saisit l’instant qui dit cela. Le silence qui s’abat. D’un coup, on passe en mode mute. 

Elle : T’emballe pas non plus. Parfois ça donne un petit côté Martine en Nouvelle Angleterre. Tante machine, le cousin débile et l’oncle Bernard. Tu ne trouves pas qu’il lui ressemble ?

Lui : Pas tellement, mon oncle Bernard est moins chic. Une photo sur deux on ne les aurait pas gardées dans l’album de famille…

Elle : Ici Tina Barney se fait oublier, dans d’autres photos, c’est l’inverse on voit presque le trépied et l’appareil, elle est dans le champ. 

Tina Barney, vue de l’exposition.

Lui : Mise en scène ? Un peu. Elle le dit elle-même pour cette photo du père qui lit le journal. « Dans ce cas, j’ai décidé que le père serait en bout de table, en point de mire. Donc je lui ai crié de rester immobile, mais je n’ai demandé à personne de se mettre à un certain endroit ni de faire quoi que ce soit de particulier. Tout le reste a été laissé au hasard. Je n’ai pas agencé ni réagencé les objets. » Une mire nette. Échec et mat. Le reste c’est le bordel.

Elle : La vie quoi…

Lui : Celle de tous les jours, quand on ne sait pas l’histoire qu’on fait.

Elle : Pas la grande, la petite histoire. Regarde ce jeu de chaises musicales sur la plage ? La petite activité du dimanche. C’est pas la révolution. Où tu vois de la politique là-dedans ?

Lui : Il y a de l’ironie, je trouve. Sa touche, c’est plutôt la répétition. Écoute ce qu’elle dit. « La démarche qui consiste pour une communauté à répéter des événements année après année, des rites qui deviennent tradition, semble avoir toujours été le principal centre d’intérêt de tout ce que je photographie. »

Elle : Tu n’en as pas marre de lire les cartels et les explications de pseudos critiques au lieu de regarder. Tiens, ici, ils ont l’air un peu éméchés. Cette femme ? Je suis sûr qu’elle s’appelle Gwendoline et lui Mc Kenzie. On dirait des démocrates de Marta’s Vineyard. Chez nous on dirait qu’ils votent Giscard…

Lui : Ce n’est pas une expo Front Populaire, tu as raison. Il y a quand même un peu de politique. Vois ce drapeau planté dans le jardin. Elle explique que ça la contrarie qu’on la taxe d’être la photographe des riches. Ce qui lui plaît, c’est sa famille, celle-ci ou une autre. Riche ou pas riche, on s’en fout. Seuls comptent les liens. Ils expliquent qu’elle a photographié sa propre famille, chaque été, à New York ou en Nouvelle-Angleterre. Elle ne triche pas, c’est brut.

Elle : Ils ont raison. Elle est sur la photo. Qu’est qu’ils picolent, ça donne envie de prendre un Negroni.

Lui : D’un coup on tombe sur un détail, comme cette niche de chien. Toujours cette histoire de focale. Je vais te dire, elle donne le sentiment que quelque chose va basculer. Écoute.  Elle veut donner la sensation que les choses tombent. Vers le bas. Dans un trou hors champ. Ce n’est pas moi qui le dis, mais elle : « Comme si les choses tombaient du bas de la photo. Métaphoriquement, c’est peut-être ma façon de dire : « Ici, tout semble aller pour le mieux, mais faites attention car tout pourrait s’effondrer. »

Tina Barney. Jill and Polly in the Bathroom [Jill et Polly dans la salle de bain] 1987© Tina Barney. Courtesy de l’artiste et Kasmin, New York.

Elle : Viens voir cette salle de bains. Nickel. Pas de cheveu sur la brosse, l’émail est immaculé. 

Lui : Elle arrive bien à donner un mouvement à tout en arrêtant les gestes sur les seuls qui comptent. 

Elle : Elle les dirige plutôt. 

Lui : Je ne crois pas. La frontière est floue entre la pose et la vie. Elle se pose et se fait oublier. 

Elle : Tu te souviens des œuvres hyper réalistes d’un Norman Rockwell, le rêve américain chimiquement pur, en couleurs flashis, la grosse dinde de Thanksgiving sur la table. 

Tina Barney, vue de l’exposition. Au premier plan : Tina Barney. Musical Chairs [Chaises musicales] 1990© Tina Barney. Courtesy de l’artiste et Kasmin, New York.

Lui : Rockwell c’est la peinture photo réaliste, hyper sentimentale. Avec Barney, c’est l’inverse. On croirait des tableaux, des fresques. Le grand format est important pour le détail : c’est de la texture charnelle, on a envie de toucher.

Elle : Tout est à plat, c’est toi qui choisis. On a envie de « Loligaging ». La photo à plat laisse le choix. Tu picores.

Lui : Le rituel intime de la famille : la famille en scène, voilà. 

Elle : Au fait n’oublie pas qu’on fête les 50 ans de mariage de mes parents.

Lui : Ok. En attendant, vois comme la table est le lieu de la famille. Les disciples, celle des bourgeois et de tous les autres. Du pareil au même, ça se passe à table. 

Elle : Ils expliquent que les personnages de Tina Barney deviennent solitaires à partir des années 90. Avec l’âge, elle s’est pris un coup de blues. 

Lui : Certains sont même sans tête. Comme dans cette photo, « Suits », « Costumes » donc. Le titre. Elle explique que leurs seuls gestes, leur maintien et cette façon de porter un corps qui trahit une classe. 

Elle : La classe de la côte Est. Ou de la peinture italienne. Des intérieurs, des espaces. Elle les crée. 

Lui : On prend le catalogue ? Un peu cher non, pour un bouquin qui restera sur la table basse du salon ? Lisons-le sur place. Tina Barney dit : « Lorsque les gens disent qu’il y a une distance, une rigidité dans mes photographies, que les gens ont l’air de ne pas communiquer, je réponds que c’est le mieux que nous puissions faire. Cette incapacité à montrer l’affection physique est dans notre héritage. » Allez. On file, demain on doit passer au pressing avant d’aller déjeuner chez ta mère. 

Elle : C’est un reproche ?

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