La Genevoise, Carte Blanche à Carol Bove
Pour cette cinquième présentation XL, Marc-Olivier Wahler, directeur du Musée d’Art et d’Histoire, prend le contrepied des précédentes cartes blanches, avec une exposition très conceptuelle de Carol Bove. Ici pas de jeux chromatiques spectaculaires (Ugo Rondinone), ni de dialogues intuitifs entre des œuvres d’art que ni le temps ni l’espace n’auraient pu réunir (Jean-Hubert Martin), pas non plus d’accumulations excessives ou de rails perforant les murs et les chefs d’œuvre (facsimilés) du Musée (Wim Delvoye), …mais un calme étrange, méditatif. Nous voici désorientés et intrigués devant l’exposition à la construction « Duchampienne » de cette artiste. La Genevoise, c’est elle, Carol Bove, née dans cette ville du bord du Léman, dont elle transforme les 15.000 ans d’histoire en une expérience temporelle sensible, à la fois silencieuse et saisissante.

Une expérience physique du temps
L’artiste américaine métamorphose le Musée en une machine à parcourir les siècles, à travers des artefacts sélectionnés dans les foisonnantes collections du MAH. Depuis les plus anciens, retrouvés lors de fouilles archéologiques dans la région, jusqu’à des oeuvres d’art contemporaines. Pour rendre l’invisible palpable, Carol Bove a réalisé au sol une immense ligne de temps en béton noir, dans le style industriel new yorkais, où chaque mètre représente environ 75 ans. Si la démarche de l’artiste est limitée à une géographie locale, elle est au contraire très étirée temporellement. Il s’agit de remonter loin, très loin…jusqu’à l’ère du Paléolithique ! C’est l’objet le plus ancien de l’exposition qui donne le départ. Daté de 13 400 à 12 900 avant JC, le doyen de cette présentation chronologique a été découvert sur le site genevois, preuve incontestable d’une vie humaine à cet endroit en ces temps anciens.

photo ©Thegazeofaparisienne
L’importance du vide
Dans cette première salle, le vide s’impose aux visiteurs, par intervalles, entre les rares objets présentés. Ces silences visuels intriguent et questionnent, nos pensées prennent naturellement la place laissée libre. Il y a quelque chose d’apaisant et de solennel dans le minimalisme qui nous entoure. Jusqu’à un grand trou, vide abyssal …. de 7500 ans! Une longue période dont il n’y a aucune trace dans les collections du musée. Pour souligner cette absence, Carol Bove crée un socle étroit blanc et nu, couvrant l’ensemble de la période, soit la longueur d’une pièce entière.
Bien sûr, plus le temps avance et se rapproche de nous, plus les objets exposés deviennent nombreux, la présentation se densifie jusqu’à l’extrême…à l’image, d’ailleurs, du développement de la consommation.
Les objets quotidiens à l’honneur
Peut-on faire une œuvre qui ne soit pas « d’art »? Marcel Duchamp
Carol Bove s’inspire de cette phrase de Marcel Duchamp pour developper une réflexion anthropologique sur les objets usuels. Qu’elles soient outils, mobiliers, monnaies, pièces décoratives ou artistiques, ces productions sont très précieuses, elles révèlent tant de choses sur le mode de vie des hommes qui les ont utilisées ou côtoyées et par extension sur leur époque. La découverte de ces objets m’émeut car elle nous relie sensiblement à l’histoire de l’humanité. L’exposition se clôt avec une voiture rose barbie accidentée, de l’artiste contemporaine Sylvie Fleury… une métaphore de notre époque si complexe ?

photo©thegazeofaparisienne
Carol Bove, la Genevoise libérée, réinvente la relation entre le visiteur et le musée
L’artiste se raconte en opposition. Née à Genève, elle grandit en Californie avant d’étudier l’art à NYU . Le déclic qui l’a conduit à l’Art? S’affranchir de l’éducation très stricte de ses parents. Le musée proche de chez elle devient une échappatoire à son environnement familial contraignant. Jeune fille, elle s’y rend souvent et reste des heures sur un banc à contempler les va-et-vient des visiteurs, avant d’oser entrer dans les salles d’exposition. Son monde s’ouvre alors à des horizons infinis au contact des créations artistiques. De cette enfance sous contrôle et de sa libération -« Art heals » me dit-elle vient cette envie d’ouvrir le champ des libertés aux autres.

Ainsi, la vision du Musée de Carol Bove rejoint celle de Marc-Olivier Wahler, celle d’un lieu de vie ouvert qui accueille le visiteur en toute liberté sans rien lui imposer. Qu’il choisisse lui même son parcours, qu’il médite ou lise assis sur ces bancs – reproductions des originaux de Marc Camoletti (1857-1940)- , qu’il décide en sortant de la somme qu’il souhaite donner pour la visite, et même qu’il puisse toucher les oeuvres ! Comment ? Tout le long de la ligne de temps en béton noir, l’artiste a répliqué en 3D, dans une résine noire également, les artéfacts des collections, plaçant face à face la copie et l’original. Le visiteur est invité à une découverte tactile des œuvres via les facsimilés.


D’après la peinture « La fontaine personnifiée » de Jacques-Laurent Agasse, 1837
Le musée doit également permettre à tous de profiter de la beauté des oeuvres. Pour Carol Bove c’est essentiel. Elle a notamment demandé s’il y avait des représentations tactiles des tableaux phares de la collection pour les malvoyants. Et bien oui il y en a, et de superbes d’ailleurs, créées par la céramiste Quitterie Ithurbide (1967-2020) et exposées ici. Celle-ci a su mettre en relief un certain nombre de chefs d’oeuvre sous la forme de magnifiques sculptures. Grâce à elle, « la lumière devient matière », on en devine l’intensité en fonction du toucher lisse de la surface.

vue de l’exposition de Carol Bove , la Genevoise. Photo @Thegazeofaparisienne
« C’est conceptuel, mais c’est aussi ludique et tout public. » Carol Bove au sujet de La Genevoise
Je sors de cette exposition avec la sensation d’avoir vécu une expérience fascinante, à la fois humaine et sensorielle. Un moment suspendu à écouter Carol Bove nous raconter sa façon d’aborder l’art, son rôle et son partage ainsi que sa démarche créative à la fois anthropologique, éducative et interactive.
Caroline d’Esneval
LA GENEVOISE, CARTE BLANCHE À CAROL BOVE
MUSÉE D’ART ET D’HISTOIRE , Genève
Jusqu’au 22 Juin 2025



