J’aime les filles de Tom Wesselmann

The Gaze of Marie Simon Malet

Tom Wesselmann. Still Life #61
Tom Wesselmann. Still Life with Belt and Sneaker, 1979-1981. Huile sur toiles mises en forme / Oil on shaped canvases. The Estate of Tom Wesselmann, New York

Depuis le milieu des années 1960, l’artiste pop Tom Wesselmann réinvente le mythe de la Pin-up, peint des poupées Barbie géantes avec un humour transgressif et décapant. Il va à contresens de la réalité du mythe américain, dessine un monde fantasmé, surréel qui a à voir avec le film de Barbie de Greta Gerwig (2023) mais aussi, le nôtre. 

Claes Oldenburg, Tom Wesselmann, Roy Lichtenstein, Jean Shrimpton, James Rosenquist & Andy Warhol,.New York, c. 1964. Photo : © Ken Heyman

L’exposition « Pop Forever, Tom Wesselmann &… » 

à la Fondation Louis Vuitton est consacrée à réhabiliter la place de l’artiste américain dans le mouvement Pop art et à son influence sur les artistes d’aujourd’hui, tout en prévenant le spectateur de la difficulté de l’entreprise : comme beaucoup d’artistes affiliés au mouvement Pop, Tom Wesselmann en rejetait l’étiquette; quant aux contours du mouvement, ils sont flous. En réunissant ses précurseurs et suiveurs, l’exposition entend montrer que le Pop art n’a jamais cessé d’irriguer la création artistique.
Elle déploie donc 150 peintures et œuvres de divers matériaux de Tom Wesselmann mais aussi 70 œuvres de 35 artistes, sur les 4 étages du bâtiment. Les artistes en regard sont des contemporains de l’Américain, Andy Warhol, Roy Lichtenstein, Jasper Johns, pour les plus célèbres, et d’autres moins connus, tels Rosalyn Drexler (Love and Violence, 1965), Evelyne Axell, (Ice Cream, 1964) ou Frank Bowling (Cover Girl, 1966, un triptyque inspiré de la photographie en couverture du magazine The Observer de la mannequin japonaise, Hiroko Matsumoto). Mais également des artistes de différentes générations, allant des années 1920 jusqu’à aujourd’hui. Il y a, ainsi, les idoles de notre temps, Jeff Koons, Yayoi Kusama, Ai Weiwei, ainsi que des artistes comme Tomokazu Matsuyama ou Derrick Adams qui exposent un travail spécialement conçu pour l’exposition.

YAYOI KUSAMA née en | born in 1929, Japon | Japan Self-Obliteration, 1966-1974. Peinture sur mannequins, table, chaises, perruques, sac à main, tasses, assiettes, pichet, cendriers, plante, fruits et fleurs

Collages et décalages 

Après des études de psychologie à l’université de Cincinnati, sa ville natale -Tom Wesselmann y est né en 1931-, à son retour de la guerre de Corée où il avait été appelé au service de l’interprétation des photographies aériennes, l’Américain entame, en 1954, un cursus de trois années à la Cooper Union de New York. Il y étudie le design, l’architecture, l’histoire de l’art, la peinture, le dessin et la technique du cartoon qui retient d’abord son attention

Tom Wesselmann commence sa carrière artistique par des collages, en assemblant des matériaux divers, papiers d’emballage, gommettes argentées, photos couleur de magazines et – déjà – des objets (voir le mini poisson rouge de Judy Putting on Stockings, Red Fish on Table, 1960, The Estate of Tom Wesselmann, New York). Ces premières œuvres sont la véritable découverte de cette exposition. Ne ratez pas la salle « Dada & Pop » (galerie 2) où ils côtoient des collages de Kurt Switters, la bague en sucre de Meret Oppenheim, Sugar Ring, (c.1936) et l’urinoir de Marcel Duchamp (Fontaine 1917/1964, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne). Tom  Wesselmann est aussi un excellent dessinateur. Neuf variations au crayon, Study for Still life #36, (1963, the Estate of Tom Wesselmann, New York) ou Still life with 7 Up (1962) ou encore ses études d’après photos de Danièle Thompson, 1970-1971 (dans la galerie 7 consacrée à « L’atelier ») permettent de comprendre le long travail préparatoire à ses tableaux.

FRANK BOWLING né en 1934, Guyane britannique. Blazing Cane Field with Rum Shop, 1967
Acrylique, huile, et encre sérigraphique sur toile. Grabowski Collection, Muzeum Sztuki, tódz
Cover Girl, 1966. Acrylique, huile et encre sérigraphique sur toile
Sacha Bowling, courtes Sacha Bowling Collection
Mother’s House with Beware of the Dog, 1966. Acrylique, huile et encre sérigraphique sur toile. Collection particulière, États-Unis

L’artiste n’a jamais cessé de brouiller les pistes, de remettre en question l’objet même de l’art, sa figuration comme ses supports. Avec Drawing for Nude on a Couch, (1971, collection particulière, courtesy Safdie Fine Art Ltd), il peint une toile comme un dessin au fusain. Ses agrandissements de dessins en métal découpé et peint, les « Steel Drawings » initiés en 1983, sont posés sur mur devenu page blanche. Un cran supplémentaire est franchi dans la confusion entre dessin et tableau, entre support et surface. 

Wesselmann est un joueur, un tricheur qui pose des tulipes en plastique sur la table du Great American Nude #48, (1963) ou un porte-savon sur le carrelage de la salle de bain de Bathtub Collage #4, (1964) fait sonner le téléphone et nous oblige à regarder la télévision; lorsque j’ai visité l’exposition, une députée LFI s’exprimait sous l’œil impassible d’Abraham Lincoln ! Les téléviseurs qui sont inclus dans les toiles des années 1960 diffusent, en effet, des émissions en temps réel. Cela crée un télescopage temporel surprenant et savoureux. 

Si le temps se compresse, l’espace, lui, se distord, se dilate outrageusement, s’épanche jusqu’à envahir le spectateur. 

L’American Way of life en version XXL

Dans l’œuvre de l’artiste, le quotidien est démultiplié et agrandi à l’extrême. Dieter Buchhart, co-commissaire de l’exposition évoque le syndrome d’Alice, reprenant la citation du critique d’art Brian O’Doherty dans le New York Times du 28 novembre 1962 : « un critique à New York commence à se sentir un peu comme Alice au pays des merveilles ». Il y a, en effet chez Tom Wesselmann, l’absurdité du changement d’échelle et la mise en place d’un monde où les objets s’imposent et nous écrasent, où les stéréotypes remplacent le réel, « mais qui pourra dire qu’est-ce qui est quoi ? » dit le Chapelier fou dans la version cinématographique de Tim Burton (2010).

Wesselmann joue avec les icônes de l’Amérique, ses présidents, ses étoiles et les symboles de l’ American way of life, voitures, home sweet home, cigarettes, sodas, lipstick… Il les orchestre en stéréotypes sous des apparences inoffensives, des couleurs faussement primaires et acidulées dans des toiles qui,  au fil du temps, sont de plus en plus grandes jusqu’à l’installation de plusieurs châssis qui occupe plus de 20 mètres de long. 

La perte de repères et de sens qui en suit, l’écrasement par l’image et la banalité me paraissent très prémonitoires du monde d’aujourd’hui où le quotidien, le terre-à-terre sont élevés comme modèles et normes, où les images envahissent littéralement notre espace, au sens propre comme au sens figuré de notre espace mental. Une lassitude finit par surgir devant un trop plein d’œuvres et des rapprochements contemporains peu convaincants. J’ai poursuivi l’exposition en voyant les œuvres de l’artiste présentées à l’édition d’Art Basel (cf article The Gaze of a Parisienne) sous la magnifique verrière du Grand palais restauré. L’impact de celles-ci était bien plus impressionnant et percutant.

Pop Forever – Tom Wesselmann &… à la Fondation Louis Vuitton

Du 17 octobre 2024 au 24 février 2025

Commissaire générale : Suzanne Pagé, Directrice artistique de la Fondation Louis Vuitton

Commissaires de l’exposition : Dieter Buchhart et Anna Karina Hofbauer, assistés de Tatjana Andrea Borodin

Commissaire associé : Olivier Michelon, Conservateur à la Fondation Louis Vuitton, assisté de Clotilde Monroe

La Fondation présente « Pop Forever, Tom Wesselmann &… » une exposition consacrée au Pop Art, l’un des mouvements artistiques majeurs des années 1960 dont la présence n’a cessé, jusqu’à aujourd’hui, de s’affirmer sur tous les continents et pour toutes les générations. Attachée chronologiquement à l’œuvre de Wesselmann et à ses thématiques, l’exposition  développe à partir de son travail un propos plus général sur le Pop Art. Aux Great American Nudes de Wesselmann répondent les icônes américaines de ses contemporains (Evelyne Axell, Jasper Johns, Roy Lichtenstein, Marisol, Marjorie Strider, Andy Warhol). En amont de ses grands collages, se trouvent les racines Dada du Pop (Marcel Duchamp, Kurt Schwitters). Quant à sa mise en scène des biens de consommation, elle devance celle des marchandises à l’ère de la mondialisation par Jeff Koons ou Ai Weiwei. Enfin comme en miroir de ses nus et scènes intimes et domestiques figurent les travaux d’une nouvelle génération, dont certains (Derrick Adams, Tomokazu Matsuyama, Mickalene Thomas) réalisés spécifiquement pour l’exposition. »

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