Molenbeek à perpétuité
The Gaze of Benoît Gausseron

Une ville est condamnée à la réclusion perpétuelle. Molenbeek-Saint-Jean, Bruxelles Ouest, Belgique, 20 % de chômeurs, 140 nationalités. L’islamisme radical a trouvé son code postal, 1080. Les terroristes des attentats de Paris et de Bruxelles l’ont damnée d’un bloc il y a dix ans. Le verdict est scellé. Pour les frères barbares qui habitèrent au 30 de la place communale, pour ses 100 000 habitants aussi et pour toujours. Pas de salut pour la cité devenue imaginaire et tout entière maudite. La foule n’en accorde pas plus à une mère désignée aux pires méfaits parce qu’elle ne borde pas ses petits le soir. Coupable, forcément coupable, la mère comme la ville.

En ce dimanche d’octobre, les paroissiens de l’église Saint Jean Baptiste se pressent à 11h 15. Bâtie en 15 mois en 1930-1931, l’eglise principale de la ville est l’œuvre de l’architecte belge Joseph Diongre. Derrière la façade à croix latine, une trentaine de familles veut croire que leur commune n’est pas une mauvaise mère et que le crime de quelques-uns ne vaut pas châtiment éternel pour tous les autres. Ils chantent l’Ave Maria sous des vitraux de béton-verre abstraits de Frans David Crickx, (1893-1979) après l’évangile de Saint Luc du jour : « Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu. » Un seul. Alors, dit le pasteur en chaire, Dieu fait justice à ceux qui crient vers Lui. Dans la nef, les fidèles s’exécutent et clament, dans un gospel catholique, leur foi à travers des dessins de verre insérés dans 604 claustras préfabriqués vers les arcs de vingt-trois mètres de haut.


Les bétons sont armés, les carrés de lumière abstraits. L’art nouveau et ses lignes à profusion qui tournaient autour d’un point absent en mémoire de Victor Horta est bien mort. Ici, seulement des lignes claires et géométriques qui sertissent les verrières du même premier bleu de la cathédrale de Chartres (XII ème siècle). Les paroissiens lèvent les yeux et les bras, et chantent en couleur, sur tous les tons entre le cyan et le vert. Ils en appellent ce matin à un Christ bleu.
Nous longeons le quai des Charbonnages. La supposée Raqqa sur Senne vous accueille en riant, avec ses moulins en plein vent, de plastique rouge, jaune, vert. Il faut bien se battre joyeusement contre le gris du ciel et, par-dessus tout, contre cette idée que la ville hier prospère s’est faite la Manchester de Belgique. En plus triste, en plus pauvre – et déshonorée.

Avant les attentats et le changement climatique, Molenbeek avait pourtant tout d’une bourgeoise industrieuse et polluante. La Fonderie, un lieu culturel au cœur de Molenbeek, dit l’âge d’or du charbon, des patrons, des ouvriers, des machines aussi mystérieuses que les algorithmes. L’ancienne usine du site, la Compagnie des Bronzes, a fermé ses portes en 1979. Devenue le Musée bruxellois des industries et du travail, les lieux rendent hommage aux 200 ouvriers qui s’affairaient en 1880 dans les ateliers de briques.

La fabrique qui ressemble désormais à une carrière de pierre abandonnées et de machines en panne a fondu le bronze d’ouvrages d’art pour le monde : la grille monumentale du zoo du Bronx à New-York (1933) vient d’ici, comme cette sculpture en pied d’Abraham Lincoln de Manschip (1931) exposée dans l’Indiana. Une autre sculpture, solitaire, se tient sous l’escalier du musée : un bronze du sculpteur polonais Antoni Pleszowski, La tristesse. Elle fait écho à la météo du pays puis soudain à celle de notre cœur devant cette femme qui pleure fort et sans larme.

Le premier étage du musée est politique et engagé. Si les artistes installés à Molenbeek viennent d’ailleurs, ils ne cessent de plaider pour leur nouvelle terre d’élection. Comme dans cette exposition temporaire qui propose l’uchronie suivante : vous êtes en 2029, migrant, vous arrivez en Beldavia, pays imaginaire, et, pas à pas, faites l’expérience du douanier hostile, de la langue étrangère, du logement impossible, des codes que vous n’avez pas. Réfugié politique, migrant économique, candidat au regroupement familial. Suivez le scénario. Ce parcours est naïf, un peu convenu, bien sûr, mais ces clichés du temps présent disent leur vérité aux touristes qui aiment que les voyages se fassent seulement dans un sens.

Du 16 octobre au 28 juin 2025, La Fonderie, rue Ransfort 27, Molenbeek- Saint-Jean, 1080 Bruxelles – La Fonderie
Au musée de l’immigration, près du canal, une exposition rappelle que Bruxelles fut congolaise. Que le Congo fut belge et que ce fut l’horreur. Le musée donne à voir et dans le détail – gilets de sauvetage, téléphones, barbelés – les chemins bien réels des migrants.

Dans l’œuvre dirigée par Elio Germani, MarePlural : une mosaïque de photos prises par les migrants eux-mêmes suit la route de Lampedusa, la plus meurtrière vers l’Europe. Dans l’installation d’Elia Li Gioi qui vit et travaille en Sicile, l’artiste saisit quelques instants de ces exilés que l’on ne veut pas voir d’aussi près.


Cette huile de Gonzalo Orquin, Being human (2023), est ultra réaliste. Elle dit lentement, au pinceau et à l’huile, l’instant photographique du sauvetage en mer Egée de 54 personnes.

Molenbeek, côté canal, est le quartier des bourgeois jaloux de l’esthétique de ceux qui n’ont rien. Ils se sont installés au Charbon, un lieu collectif qui promeut les arts et la « mise en lumière d’artistes-artisanes et designeuses, dans une volonté d’adelphité. » L’autre nom pour une fraternité dégenrée.


Sur plus de 500 m2, le Charbon abrite douze ateliers de céramique, d’illustration, de confection du livre, de maroquinerie, de design de mobilier ou de textile (3 Studio, Macaroni Book, Jeanne Dupetitpré, Beatrice Borso, Maëva Blanchard, demilune, Louise Devin, Noa Harder, La Gadoue, Aline Jan, Maak & Transmettre, Eugénie Mesquita, Marta Rachlewicz, Anaëlle Renault, Xavier Servas, Elisabeth Woronoff).
Une tapisserie sur le métier de Maak & Transmettre nous attrape comme un tricot de cachemire tout doux. Alice Emery, Mathilde Pecqueur et Salomé Corvalan, créatrices textiles et scénographes font un travail merveilleux. La magie opère jusqu’au seuil de leur plaidoyer. Quand les artistes commentent leurs œuvres de mots empruntés, le discours est fatal comme une préface trop lourde dévorée de morale tue le texte qu’elle est censée inaugurer.
auCharbon
Collective d’Artistes-Artisanes
contact@aucharbon.be
quai des charbonnages, 80, Molenbeek- Saint-Jean, 1080 Bruxelles
Enfin, l’académie de Dessin et des arts visuels (1880, architecte JJ. Benoît) près de la place communale : créée pour former les ouvriers aux techniques artistiques, elle est désormais le musée de l’histoire de la ville. Si tout est historique, rien ne l’est plus que cette ville de Molenbeek qui veut, sans avoir tenu de journal, raconter son enfance et son adolescence dans une chronique qui n’est pas que criminelle.
« Nous donnons simplement à voir la vie quotidienne des habitants. »
Une collection d’objets des jours qui passent sans sillage à la cuisine, à l’usine, dans les rues. Ce que l’on ne garde pas, même en souvenir. Car justement, « au départ il n’y avait rien » dans ce lieu qui a ouvert en 2017. « Les habitants nous ont donné leurs objets », explique Bernard Gauditiabois, l’un des animateurs qui rêve que le public vienne en nombre.

Nous sommes pourtant le seul visiteur en ce dimanche d’octobre dans les galeries qui disent le cours des heures de la petite Manchester belge, hier couverte d’usines et de dépôts. La ville accueille aujourd’hui le monde.

Sur un dessin de 1938 (Émile Thysebaert, Les haleurs) des hommes tirent une péniche sur le cours d’eau formant la frontière entre la commune de Molenbeek et la ville de Bruxelles, la ligne de démarcation entre eux et le reste du monde.
Arriver à Molenbeek donc, c’est franchir le canal par le pont de Flandres et se convaincre enfin qu’il n’est pas de cité maudite.
Musée communal de Molenbeek Saint-Jean
Rue Mommaerts 2A
1080 Molenbeek-Saint-Jean
02 412 08 12
momuse@molenbeek.irisnet.be




