Philip Guston, ironie de l’histoire au musée Picasso
The Gaze of Bruno Soulié

Il faut aller voir l’exposition Philip Guston au Musée Picasso. D’abord parce qu’il s’agit d’un artiste rarement exposé en France, et ensuite en raison de son parcours étrangement parallèle à celui de Picasso, marqué par des évolutions picturales fracassantes et un engagement politique sans faille dans la lutte contre le fascisme (dans les années 30) ou la politique de Richard Nixon (dans les années 70). L’artiste incarne, d’un point de vue artistique, cette Amérique dite libérale ou « leftist », de gauche, engagée en faveur des minorités raciales et la lutte contre l’oppression.
Une Amérique dominante sur le plan culturel dans les années 60-70 qui semble avoir disparue aujourd’hui avec le règne « MAGA ».
L’exposition s’intitule L’ironie de l’histoire : ce titre rappelle l’auto-censure dont a fait l’objet Philip Guston lors de projets d’expositions aux Etats-Unis, bien avant l’élection de Donald Trump, lors des émeutes « Black Live Matters ». Ironie de l’histoire, ce titre bien français, fait écho à ces annulations d’expositions (« cancel ») alors que le propos de Guston vise précisément à dénoncer ce qu’il représente.
Etrange contre-sens de sa peinture.

L’exposition est à la fois thématique et chronologique. Elle s’ouvre par un exorde qui est ce magnifique tableau, « Sleeping », un autoportrait de l’artiste dans son sommeil. Composé en 1977, le spectateur a l’impression d’une obscénité posée au milieu de la pièce. Mais à bien y regarder, cette obscénité dévoile la tête de l’artiste emmitouflé dans les enroulements des draps de son sommeil et surtout d’énormes « boots » disproportionnées qui dépassent du cadre du lit. Ne s’agit-il pas d’une gigantesque métaphore du lit de Procuste où l’artiste doit se réduire, se contorsionner pour rentrer dans le cadre imposé ? Cette peinture n’est ni figurative ni abstraite. Elle est tout simplement grotesque, burlesque.
D’ailleurs Philip Guston ne serait-il pas l’hériter des peintres dits « grotesques », qui aiment à rendre l’humanité sous ses aspects les plus ridicules ? La charge se veut également digne de la caricature.
Il y a chez lui quelque chose de Daumier, mais qui serait parti de la peinture pour arriver au dessin, à la caricature.
Le parcours déroule ensuite un parallèle fascinant entre le Picasso des années 30 et le jeune Philip Guston. Le rapprochement entre la « Mère et sa fille » (1930) et le même sujet peint par Picasso montre l’admiration du jeune artiste pour son mentor.

Création de grands murals, aux Etats-Unis et au Mexique
L’Amérique est celle de la Grande Dépression et le jeune Philip Guston (né en 1913) se lance à corps perdu dans le New Deal qui est également une période de grande effervescence artistique, avec les projets de l’État fédéral comme le programme du Works Progress Administration (WPA). L’inspiration est alors muraliste et socialiste. Philip Guston participe à la création de grands murals, aux Etats-Unis et surtout au Mexique, qui est un laboratoire social avancé. À Los Angeles, Guston assiste à la réalisation de peintures murales par les fresquistes mexicains David Alfaro Siqueiros et José Clemente Orozco.
The Struggle Against Terrorism
En 1934, avec son ami Reuben Kadish, Guston réalise la peinture murale « The Struggle Against Terrorism » à Morelia au Mexique.
L’oeuvre a fait l’objet d’une restauration minutieuse sous l’égide de la Guston Foundation et du ministère de la Culture mexicain. Réalisée sur les murs d’un palais baroque devenu le musée régional du Michoacán, l’œuvre, dissimulée derrière une cloison dès les années 1940, a été redécouverte en 1973 puis restaurée depuis 2024. Guston et Kadish ont 21 ans quand ils sont invités par leur ami, le muraliste David Alfaro Siqueiros, à réaliser (gratuitement) une fresque sur un mur de douze mètres de haut dans le patio à deux étages de cet édifice du XVIIIe siècle, alors siège de l’université. La composition est une mise en garde face à la montée du fascisme, non seulement en Europe mais aussi en Amérique, avec l’activisme des organisations d’extrême droite et suprématistes comme le Ku Klux Klan.
Combat et militantisme – « Nixon Diairies »
Le parallélisme avec Picasso se retrouve dans cette période de combat et de militantisme avec le tableau « Bombardement », inspiré par Guernica, exposé à New York en 1937 dans une exposition en soutien aux peuples espagnol et chinois. Dans cette exposition en « Défense de la démocratie mondiale : dédicacée au peuple espagnol et chinois », Pablo Picasso montre ses « Songes et mensonges de Franco » dont les réminiscences inspireront les « Nixon Diairies » de Guston sur les mensonges de la présidence Nixon. L’acmé de cette période effervescente est la grande peinture murale, qui célèbre le travail, toujours dans la veine des muralistes mexicains, « Work – The American Way », qui orne le bâtiment de la WPA lors de l’Exposition universelle de New York en 1939, la « World Fair » oubliée car inaugurée à a veille de la Seconde guerre mondiale et qui borne la translation de l’imperium culturel et artistique du vieux continent vers les Etats-Unis.
Arrive alors la rupture radicale de l’abstraction de l’Action Painting.

Guston sort de la Seconde guerre mondiale en se lançant dans l’aventure de l’expressionnisme abstrait avec son ami Jackson Pollock. Les couleurs sont jetées sur les toiles dans le dripping caractéristique. Le spectateur s’interroge sur cette évolution : est-elle sincère chez un artiste si attaché à la figuration critique ? S’agit-il du traumatisme né de la réalité des horreurs de la guerre et de la révélation de la Shoah ou le désir de rejoindre ce groupe d’amis identifiés malgré eux, comme l’école de New York, typiquement américaine, opposée à l’école de Paris ?
Le changement d’époque coïncide avec le retour, acerbe, du dessin et de la figuration critique. Guston est de tous les combats de l’Amérique libérale, celle de Kennedy, pour les droits civiques et de l’émancipation. C’est aussi l’Amérique de la contestation, de la contre-culture, de l’opposition à la guerre du Vietnam. Par une coïncidence des temps et des lieux, Guston rencontre à Woodstock, l’endroit même du festival hippie de 1969, Philip Roth, le chantre de l’Amérique désinhibée, celle de la libération sexuelle et du complexe de Portnoy (1969). Un dialogue se noue entre l’artiste et l’écrivain, qui se retrouvent dans la détestation de Nixon et de sa politique. Portnoy, le héros du roman de Philip Roth, confie ses obsessions sexuelles à son psychanalyste alors qu’il est chargé de la politique d‘égalité raciale auprès du maire libéral de New York, John Lindsay. C’est un condensé des paradoxes de l’Amérique de la contestation des années 1960, permissive et tolérante et en même temps un mordant réquisitoire contre un certain type de famille et d’éducation judéo-américaine.
Pionnier de l’expressionnisme abstrait, Guston opère dès 1969 un bouleversement stylistique avec sa série des lits, qui renoue avec l’art figuratif. L’artiste réagit ici aux tensions raciales qui secouent les États-Unis dans les années 1960. Le personnage est un membre du Ku Klux Klan, reconnaissable à sa cagoule et peint dans un style cartoonesque qui le ridiculise. Cette figure criminelle hante l’imaginaire de l’artiste qui s’interroge sur état de conscience du « klansman » la nuit avant ou après ses agissements. L’œuvre souleva de vives critiques tant sur son style que sur son sujet. Elle révèle les angoisses de l’artiste mais aussi son humour grinçant.

Il s’agit de la période la plus féconde et la plus connue de Guston, celle qui marque, par une « boucle », le retour à sa peinture militante et réaliste. Cette péridoe est aussi celle de la rupture critique car le milieu de l’art contemporain, les curateurs, les critiques et galeristes ne comprennent pas ce retour à la figuration. « Un mandarin joue les idiots » : c’est ainsi qu’un grand critique américain, Milton Kramer, critique du New York Times, en 1970, titrait son compte rendu d’une exposition de Philip Guston. Celui-ci, après deux décennies de grands tableaux relevant de l’expressionnisme abstrait, avait osé, à cinquante-sept ans, renier cette abstraction ayant fait sa gloire pour exposer des toiles où se reconnaissaient objets et figures. Une « imprudence » qui fit scandale Cette rupture explique sans doute la donation au Metropolitan Museum de New York et non aiu MOMA de la part de Musa Mayer, la fille de Philip Guston, qui défend son œuvre.
Chez Guston, tout est passé au crible, surtout dans les années de l’Amérique de Nixon, identifié comme un menteur, un paranoïaque et obsédé par les complots qui minent l’Amérique. Peinture et momentumprémonitoires de la période actuelle, encore plus paroxystique que les années Nixon. La série de caricatures, les « Nixon Diaries », nous font penser à Honoré Daumier et ses caricatures de Louis-Philippe et de la monarchie de Juillet. Dans ses dessins, Philip Guston sonne une grotesque, caricaturale et joyeusement destructrice et provocatrice. L’alignement des dessins provoque un effet contagieux de rire et de répétition dignes d’Ubu Roi. Car Alfred Jarry vient aussi à l’esprit avec cette peinture où Nixon est représenté doté des attributs les plus grotesques et phalliques, comme un scrotum poilu sur pattes (photo). Le rapprochement avec Picasso n’en est que plus évident.
Le travail pictural de Guston devient alors visuellement plus saturé de couleurs : l’art du dessin et de la couleur sont ses deux qualités maîtresses. Carmins, pourpres écarlates et autres rouges griffent et parcourent les tableaux. Agnès Thurnauer ne s’y est pas trompée tant elle estime l’art de la couleur chez lui : Philip Guston et Henri Matisse sont les deux références qui nourrissent son jardin artistique. L’art des couleurs chez Philip Guston peut semble paradoxal car le specateur est d’abord frappé par la virtuosité du dessin. En réalité, chez lui, le fond et la forme se rejoignent et l’art du décor participe autant que celui de la composition. C’est ainsi que le travail sur le Ku Klux Klan se comprend : cette obsession du suprématisme blanc a poursuivi Philip Guston toute sa vie dès les années 30 où le « Klan » s’est attaqué à son exposition anti-fasciste. Mais la représentation du « KKK » passe d’abord par la métaphore, celle de la coiffe des Pénitents, qui a pour but de terroriser mais qui se transforme, sous la peinture de Guston, en attribut banalisé, désacralisé et ridicule. Le sentiment du ridicule nous envahit lorsque nous assistons à ces scènes de la vie quotidienne, avec les membres du Klan qui fument le cigare, embarqués dans une décapotable, parcourant un paysage urbain qui défile, comme s’ils allaient incognito au club de golf.
L’autre scène saisissante, qui constitue l’affiche de l’exposition, est l’autoportrait de l’artiste, « The Studio »(1969) où Guston se peint de profil, cigare la bouche et face à son chevale et coiffé de la cagoule du Ku Klux Klan. Une œuvre puissante et longtemps polémique où l’artiste incarne le mutisme de l’Amérique blanche face à l’oppression raciale subie par les Afro-Américains.
« Si Guston est dur avec lui-même, la tendresse de ses tableaux est à l’opposé bouleversante. En témoigne ce rose singulier et continu qui fait le fond de ses peintures. Comme la chair du peintre reconduite d’œuvre en œuvre et qui charrie dans le lit de sa douceur le lot de ses dures visions. « Je connais cette peinture, je ne l’ai pas peinte, elle m’a traversé ». (…) La peinture comme émerveillement reconduit : « ce que nous voyons est l’émerveillement de ce que l’on a vu ». Les écrits de Guston sont une lampe de chevet qui, une fois allumée, ne s’éteint jamais. »
– Extrait du texte d’Agnès Thurnauer, 19 décembre 2023 « La troisième main de Philip Guston » EaN, n°187
Dans son vocabulaire pictural, Philip Guston multiplie les références, souvent énigmatiques, qui l’habite depuis ses débuts, à la fin des années 20, sous les influences de Giorgio de Chirico (1888-1978) et Piero della Francesca (15e siècle). Ainsi la série « Shoes », à la fin de l’exposition, constitue-t-elle le rappel d’un symbole d’autoritarisme et de domination contre lequel a lutté toute sa vie Philip Guston ?
Rien n’est plus émouvant que la conclusion de l’exposition qui rappelle que l’artiste est né Goldstein, de parents juifs ukrainiens, qui ont fui Odessa.
L’exposition s’achève avec Isaac Babel (1894–1940), le romancier né aussi à Odessa, fusillé pendant les purges staliniennes. Son roman « Cavalerie rouge » fait le récit picaresque, cru et violent de la guerre entre la Pologne et la Russie soviétique naissante, en 1920. Récit des horreurs de la guerre, qui met à nu et détourne l’héroïsme des hommes.
Le dernier tableau de l’exposition s’intitule précisément « Odessa », tableau prémonitoire du conflit géopolitique actuel entre l’Ukraine et la Russie.
Rien ne permet d’ailleurs d’identifier Odessa sinon le sous-titre porté sur la toile et le mer bleue, la Mer noire, au pied de laquelle a été développée Odessa par le duc de Richelieu, émigré français sous Catherine II et Paul Ier. Les amoncellements de rochers avec leurs rivets apparents semblent relever plus du « blockhaus » que de la ville portuaire et pacifique. Le symbole n’en est que plus limpide. Daté de 1977, Guston plus que jamais annonce notre actualité contemporaine, lui qui a fait rentrer dans ses toiles tout ce qui n’y avait pas droit de cité auparavant : la société américaine contemporaine, la guerre du Vietnam, le racisme et les émeutes et lasociété de consommation et ses nouvelles idoles.

PHILIP GUSTON. L’IRONIE DE L’HISTOIRE
Jusqu’au 1er mars 2026
Musée Picasso
5 rue de Thorigny, 75003 Paris
Commissariat : Didier Ottinger, conservateur Général du Patrimoine et Joanne Snrech, conservatrice du patrimoine.




Un commentaire
Agnès Thurnauer
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