Emmanuel Bornstein – Visite d’atelier
The Gaze of THIERRY GRILLET
Ce matin, j’ai visité l’atelier d’Emmanuel Bornstein, dans le vingtième arrondissement, à deux pas du cimetière du Père Lachaise. Un atelier “boutique”, aux grandes baies vitrées qui donnent sur la rue en laissant les passants, s’ils sont curieux, découvrir un artiste aux prises avec une œuvre. De grandes toiles, aux couleurs vives – rouge, jaune, bleu, vert etc -, sont inclinées sur les murs, occupées obsessionnellement d’une figure chevauchant à l’arrêt un vélo, le visage tourné vers l’arrière, la face rognée ici, torturée là par une force intérieure qui, comme une plante, bourgeonnerait à la tête…Après dix-sept ans passés à Berlin, l’artiste a décidé de rentrer à Paris.

Ce pas de deux franco-allemand commence en 2011 : son diplôme des Beaux-Arts en poche, Bornstein part à Berlin s’affronter à la peinture allemande, dans sa monumentalité, avec son langage expressionniste, portée par des aînés qu’il admire, Richter, Kiefer, Baselitz. La scène artistique berlinoise alors en pleine effervescence continue, dans l’élan de la chute du mur, à magnétiser. Peut-être le retour en France aujourd’hui de Bornstein, largement reconnu en Allemagne, participe-t-il en Europe, d’un vaste déplacement de l’énergie artistique vers Paris : beaucoup de galeries, d’expositions, de Fondations y favorisent la création contemporaine…

« Mon travail se nourrit d’une histoire familiale, qui traverse le XX e siècle et l’Europe. Mon grand-père nait en 1922 à Berlin. Ses parents viennent de Pologne. Ils vont poursuivre leur voyage jusqu’en France. Durant la guerre, une partie de la famille est cachée. L’autre va s’abîmer dans les camps. Et dans cette saga tragique, émerge un personnage, ma grand-mère, Carmen, résistante et déportée pour cette raison à Auschwitz. Elle y échappe à la mort, car « sélectionnée » comme du bétail (ainsi que 1200 autres personnes) dès son arrivée avec le dernier convoi 77 pour fabriquer des munitions. La guerre prend fin, elle revient. Malgré son état physique, elle donne naissance à mon père en 1946. Je suis le fruit de cette histoire. »
– Emmanuel Bornstein
Pourquoi Bornstein en a-t-il fait la matière même de son travail ?
Très tôt, l’enfant est habité. Il dessine, peint compulsivement des portraits de son père qui occupe, toujours, une place centrale dans la psyché de cet artiste qui n’a pas encore la quarantaine. A l’origine des figures répétées que l’on voit aujourd’hui sur les toiles, il y a bien une photographie, que l’artiste a prise il y a longtemps, de son père dans cette attitude singulière. Le père, cycliste, regarde en arrière ; le fils, peintre, regarde également dans cette même direction. Vers un point invisible, vers la source (« Born » ne signifie-t-il pas « source, fontaine » ?). « L’origine, c’est le but », écrivait le philosophe Karl Kraus, en suggérant que le sens d’une œuvre est tout entier enclos dans son apparition. Pour Bornstein, la peinture est enquête. Effort pour retrouver cette énergie initiale. Mais plus encore, elle est transmission d’une question, à travers un geste. L’art, avec ses moyens, donne à ce questionnement, souvent invisible, un caractère spectaculaire – dans les formats, la structure, les couleurs. Et s’il faut à l’artiste répéter dix fois, cent fois la question, qu’importe, les toiles multiplieront cet appel !

Le regard lancé par-dessus l’épaule appartient au répertoire archétypal des gestes humains. Ainsi y reconnait-on le « regard d’Orphée », issu de la mythologie antique, regard de regret, tout à la mélancolie de la perte d’Eurydice. Cette résurgence du geste, « image survivante » selon la terminologie de l’historien de l’art Aby Warburg, disparaissant et réapparaissant sous des dehors variés, donne aux créations de Bornstein une profondeur sémantique particulière. Pour le peintre, ce geste qui l’obsède, s’enrichit d’une signification encore plus ample. Il lui aurait été soufflé par le regard de l’ange, décrit par Walter Benjamin dans une parabole développée dans son texte Sur le concept d’histoire (1940), à propos du tableau Angelus novus de Paul Klee : une tempête venant du paradis (le progrès) pousse irrésistiblement l’ange de l’histoire aux ailes gonflées, le dos tourné à l’avenir, le regard fixé sur le champ de ruines qu’est le passé, sans pouvoir réparer ce qui s’est brisé. Le regard antique, volontaire dans l’effort de retenir le passé, s’incorpore ainsi le volet romantique d’un regard allemand, condamné à voir un passé effroyable sur lequel il ne peut agir. Le geste y acquiert une dimension liturgique. Il reconnaît et célèbre l’impuissance humaine, son acceptation de la finitude, sa soumission à la loi suprahumaine d’une temporalité historique. Bornstein en a fait le motif d’une sorte de lamentation, belle, lumineuse. Peut-être le rejeton de la troisième génération accomplit-il, dans cette imagerie rituelle, le dépassement, secrètement espéré par ceux qui l’ont précédé, de la tragédie.
Emmanuel Levinas définissait une vie réussie à la capacité que l’on manifeste à « recevoir, célébrer, transmettre ».
La peinture de Bornstein, dans ses explosions chromatiques, est cette célébration, hommage aux disparus, moment où ce qui est donné est sublimé. Plus encore, elle est une réparation – de nombreuses œuvres du peintre portent d’ailleurs ce titre. Est-ce conscient chez Emmanuel Bornstein, mais cette dimension fait écho à une vision kabbalistique, où la réparation constitue le moment final de l’histoire. Après le tsim-tsoum (le retrait), moment où Dieu se retire de sa création pour laisser de l’espace aux hommes, puis le Shevirat- ha-Kelim (la « brisure des vases »), où Dieu émet des rayons de lumière, si intenses qu’ils brisent les dix vases symboliques, le tikkoun (la réparation), troisième terme, confie aux hommes la tâche de rassembler les morceaux de lumière emprisonnés dans les éclats des vases. C’est au peintre Bornstein qu’échoit ainsi cette tâche. Sans doute la peinture répare-t-elle, mais sans oublier le cataclysme.

Jaune cadmium
C’est ce que semble suggérer l’usage, peu fréquent, du jaune cadmium – associé à la lumière -, comme élément de référence de la peinture de Bornstein. Ce pigment restitue le choc, par la brutalité inhérente à son chromatisme. La peinture, les couleurs, les formes qui viennent après, semblent ne réagir que pour filtrer, tamiser ce flash premier, à l’éclat trop cru. Dans l’atelier, les châssis, petits ou grands, ont en commun d’être tous préparés par une couche uniforme de jaune cadmium. Comme un manifeste monochrome du rayonnement premier, qui éclaire mais fait éclater le monde.
« Je commence toujours par en couvrir uniformément la toile, et même achevée, il en reste toujours, visible sur la tranche du châssis ».
– Emmanuel Bornstein
Le jaune cadmium, produit de la chimie moderne, inscrit au principe de la représentation, une polarité entre un jaune « or » et un jaune « pisse ». Cette couche profonde d’où surgissent le motif et le monde de Bornstein, hésite ainsi entre la lumière et les « matières », entre l’éclat de l’éclair et le chatoiement trouble des fluides. Peut-être l’utilisation de ce pigment toxique entend-elle aussi graver un certain état d’impureté dans l’œuvre. Et refuser à la peinture, le pouvoir de résoudre les catastrophes du passé. Rien, pas même le beau, ne saurait réparer le mal.
Brand new tires (« des pneus tout neufs »)
A Paris, Bornstein poursuit cette enquête avec une série, en deux variations, dont il expose les toiles au mur. Le titre de cette série, Brand new tires (« des pneus tout neufs ») s’inspire d’une pièce de Beckett, Mercier et Camier, dans laquelle deux vagabonds cheminent avec un vélo dont les roues sont volées, méditation désenchantée sur l’impossibilité de suivre quelle que route que ce soit. Les trois tableaux exposés dans l’atelier mettent en scène dans un environnement indistinct quoique vigoureusement construit, un personnage perdu dans les couloirs du temps, à l’arrêt sur son vélo, regardant en arrière. Comme une lettre au père, qui serait l’expression d’une obsession, ces toiles martèlent une chose : hériter est un labeur, une tâche nécessaire pour s’approprier la généalogie – fusse à travers les filiations perturbées du grand-père au père ou idéalisées du père au fils. Cet homme vélocipédiste, égaré dans son pèlerinage terrestre, illustre ainsi la fragilité de la trajectoire quand elle se fige.
En choisissant ce titre beckettien, Bornstein ne souligne pas seulement l’absurde qui enveloppe les compositions, leur tonalité burlesque avec ce clown vêtu parfois de l’habit d’arlequin, évoluant dans le grand Circus de l’histoire. Il suggère aussi la nature théâtrale de ses toiles, où les figures, à échelle humaine, donnent un spectacle, en nous invitant à la projection miroir. Qui sommes-nous, nous qui regardons, sinon ces éternels voyageurs, incapables de tracer leur route, ignorant le terme comme le sens de leur itinérance ? Cette même série, dans une dernière variation, reprend encore le motif de l’homme au vélo, mais le traite à limite de l’abstraction, plongé dans une épaisse brume jaune. Comme si la couche profonde de jaune cadmium avait gagné la surface, saturant l’atmosphère d’un brouillard étouffant d’où émergent des figures, mais cette fois spectrales, sans visage et sans épaisseur. Ce qui était grotesque a tourné. Des ombres paradoxales, au jaune lumineux, habitent ainsi d’étranges limbes, celles-là mêmes qu’avait explorées jadis le peintre Zoran Music, revenu des camps…



