Julie Manet et ses cousines : femmes artistes du XXe siècle, aux Franciscaines à Deauville

Vue de l’exposition

Les dernières acquisitions par les Franciscaines des oeuvres de Françoise Pétrovitch, Claire Tabouret et Nina Childress affichent la volonté du musée de s’intéresser particulièrement à la création féminine. Et c’est très naturellement que le sujet sur Julie Manet (1878- 1966), la fille de Berthe Morisot s’est imposé. Avec ses cousines, elles représentent un témoignage fort de la situation des femmes artistes au début du XXe siècle, souvent oubliées par l’histoire de l’art, comme le souligne la commissaire Dominique d’Arnoult, et, ce n’est que le début des découvertes.

En 2021, le musée Marmottan avait montré l’exposition Julie Manet, la mémoire impressionniste. Cette fois-ci, l’exposition des Franciscaines Julie Manet et ses cousines montre principalement leur travail artistique des jeunes années et les liens qui les unissent toutes les trois toute leur vie. En 1895 ces trois cousines vont vivre ensemble pendant cinq ans et resteront  inséparables ad vitam. Julie et Jeannie se marieront le même jour.

Les Franciscaine,Deauville

Julie Manet avait tout pour être heureuse, les fées s’étaient penchées sur son berceau, sa mère était Berthe Morisot, elle était la nièce d’Edouard Manet (son père Eugène Manet). Liée au collectionneur Henri Rouart par son mariage avec le peintre Ernest Rouart, son parrain était Auguste Renoir, son tuteur Stéphane Mallarmé, son beau-frère Paul Valéry, un ami : Edgar Degas. Plus tard la fille de Jeannie Gobillard et de Paul Valéry, Agathe épouse Paul Rouart (fils du frère aîné de Ernest Rouart mari de Julie ) … On pourrait encore développer sur cette dynastie. Un bonheur familial interrompu par les disparitions successives de ses parents, Julie est orpheline, elle a à peine 16 ans.

MARIE DE VAISSIÈRE (1856-1908). Berthe Morisot dans le parc de Vassé, 1892. Reproduction d’après négatif sur plaque sèche au gélatino-bbromure d’argent. Collection particulière. (détail)

Cette exposition permet de mettre en lumière l’oeuvre de sa cousine Paule Gobillard  aînée de 10 ans, qui reçoit une solide formation artistique en commençant à la Légion d’Honneur à Saint Denis, puis auprès de sa tante, elle intègre brièvement l’atelier d’Henri Gervex et achève sa formation comme ses cousines auprès de Renoir.  Elle fait partie du groupe de femmes Union des femmes peintres et Femmes artistes modernes F.A.M. 1932-1937, elle est exposée au Salon des Indépendants, jusqu’en 1912 , et est sociétaire du salon d’automne jusqu’en 1946. Elle va vivre avec sa sœur et Paul Valéry. A l’instar de ses cousines, elle n’écrit pas de journal, elle le peint.

Une photo et une lettre 

Dans une des premières salles de cette exposition, on peut voir la photographie de Berthe Morisot en tenue de deuil assise, seule, sur un banc, une image prise par Marie de Vaissière, une parente éloignée. Nous sommes en 1892, Eugène Manet est décédé, Berthe le rejoindra dans trois ans. Et la lettre retranscrite sur un un mur contient les derniers mots testament d’une mère à sa fille Julie.

« Ma petite Julie, je t’aime mourante : je t’aimerai encore morte ; je t’en prie, ne pleure pas ; cette séparation était inévitable; j’aurais voulu aller jusqu’à ton mariage… Travaille et sois bonne comme tu l’as toujours été ; tu ne m’as pas causé un chagrin dans ta petite vie. Tu as la beauté, la fortune ; fais-en bon usage. Je crois que le mieux serait de vivre avec tes cousines, rue de Villejust, mais je ne t’impose rien. […] Ne pleure pas; je t’aime encore plus que je t’embrasse. Jeannie, je te recommande Julie. »

Berthe Morisot, lettre à sa fille Julie, 1° mars 1895

Berthe MORISOT. Portrait de Julie Manet dit « au chapeau liberty », 1894. Huile sur toile Collection particulière. Au premier plan :: la commissaire Dominique d’Arnoult.

Un dernier portrait

Ce dernier portrait au chapeau liberty de Julie par sa mère qui a peint sa fille unique si souvent, est révélateur, même si il semble inachevé, ce qui n’est pas le cas insiste Dominique d’Arnoult. Il est très vivant, et recèle toute la tendresse d’un mère pour sa fille. Orpheline, Julie suit à la lettre les conseils de sa mère et  s’entoure de ses chères deux cousines Paule et Jeannie Gobillard, filles de Yves, la soeur de Berthe et orphelines comme elle. Toutes les trois réunies, elles s’installent dans le même appartement et affrontent ensemble leur destin tout en revendiquant chacune leur personnalité.  Elles vont recréer cet univers maternel disparu.  

Elles ne sont pas seules au monde et restent sous l’œil bienveillant de Renoir qui les invite à le rejoindre à Pont-Aven, lui et sa famille, le premier été qui suit la disparition de Berthe. Un été formateur, les trois cousines se noient dans la peinture, suivent les conseils de Renoir, apprennent à nager et à observer la nature, elles adorent les coiffes bretonnes , les trouvent si ravissantes.

Elles partent toutes trois à nouveau, cette fois-ci en Normandie sur les traces de leur famille, le père de Berthe et Yves avait été préfet du Calvados, elles vont jusqu’à Caen lieu de résidence de la famille. 

À Rouen, elles rencontrent Pissarro à l’hôtel d’Angleterre, son séjour est financé par son galeriste Durand Ruel d’où il peint depuis sa fenêtre.  

Retour à Paris, dans ce microcosme de l’esprit français, les codes sont cependant respectés selon les principes bourgeois établis de cette fin du XIXe siècle : la pratique de la peinture est réservée aux célibataires, d’ailleurs Julie, au décès de son mari, se remet à peindre après avoir complètement arrêté au moment de son mariage. Paule Gobillard ne se mariera jamais. Cette exposition montre la question de l’éducation chez les femmes du XIXème siècle.

De gauche à droite : Edouard MANET. Stéphane Mallarmé, 1876. Huile sur toile. Achat avec le concours de la Société des Amis du Louvre et de D. David Weill, 1928. Paris, Musée d’Orsay – Édouard VUILLARD. La Maison de Mallarmé à Valvins, 1896. Huile sur carton. Legs Mme Thadée Natanson, 1953 Paris, Musée d’Orsay – Julie MANET. Femme lisant à la fenêtre, portrait (supposé de Mme Henry Normant). Vers 1896, Huile sur toile. Collection particulière

Les journaux intimes de Julie et Jeannie sont de merveilleux témoignages, ils ont chacun leur style et permettent ainsi d’éclaircir des mystères, notamment sur des lieux, noms, dates de certains tableaux : Jeannie  prend des notes dans ses carnets, elle y raconte ces temps « préfiançailliens ». Julie et elle suivent des règles d’éducation,  beaucoup de jeunes filles de bonne famille sont encouragées à écrire leur journal qui prend fin à leur mariage. 

La religion a une place importante dans leur vie, Julie et Jeannie s’engageront auprès des dominicaines et sont membres du tiers Ordre dominicain, une fraternité laïque.  

Paule GOBILLARD (1867-1946). Julie Manet se reposant rue de Villejust. Vers 1900 Huile sur toile Collection particulière

La vie est intense dans ce paysage culturel parisien, Julie, Jeannie et Paule font de la « colocation » avant l’heure, elles se retrouvent dans cet immeuble construit par Eugène Manet et Berthe Morisot rue de Villejust aujourd’hui la rue Paul Valéry. Mallarmé les surnomme « l’escadron volant ».

Cette exposition se regarde comme une fresque sociologique et familiale de cette époque grâce à toutes ces peintures, photographies, une vie heureuse où la musique, la peinture et l’écriture sont les composantes essentielles à mille lieues de l’effervescence artistique de Montmartre, du Bateau Lavoir. Ce serait plutôt une autre version des Dames de la Côte de Nina Companez vue sur un angle différent.

Au centre Auguste RENOIR. Portrait de Julie Manet, 1899. Huile sur toile. Collection particulière

C’est un très joli témoignage et on quitte les lieux avec de nombreuses images dans les yeux, celle de Julie enceinte, peinte par Paule Gobillard rappelant le portrait de sa mère enceinte par sa tante Berthe (musée d’Orsay), sujet jugé scandaleux. Il y a aussi cette maison du Mesnil qu’affectionnaient le couple Julie -Ernest et un autre portrait de Julie par son mari montrant cette plénitude heureuse familiale. Sur une toile de Renoir il a été possible d’identifier Julie, une confirmation rendue possible grâce à une photographie qui a permis de situer et dater, et surtout repérer une tenue identique au tableau. Vous pourrez le découvrir en visitant cette exposition.

Julie Manet et ses cousines

Les Franciscaines

145 B avenue de la République. 14800 Deauville

Jusqu’au 11 mai 2025

Commissariat : Dominique d’Arnoult

Le catalogue de l’exposition
est publié aux éditions des Falaises. 25 € / 130 pages

2 commentaires

  • Jeannie Lucas

    PASSIONNANT 📖 💙 !!! J’irai voir l’expo… Merci beaucoup pour la présentation… ✍🏼 Julie et ses cousines ont passé l’été 1895 à Douarnenez, juste derrière chez moi. C’est amusant combien je découvre en ce moment des pans nouveaux relatifs à sa présence, si près de ma petite maison bretonne, à Saint-Jean … … 👋🏼👋🏼👋🏼 Jeannie

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