Le troisième voleur du musée Isabella Gardner 

The Gaze of BENOÎT GAUSSERON

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Isabella Stewart Gardner Museum, 25 Evans Way, Boston, Massachusetts, USA

Isabella Stewart Gardner Museum- Boston

La nuit du vol, la lune laissait paraître un petit quartier. Un croissant froid et sec. Ce dimanche 18 mars 1990, Boston fêtait la Saint-Patrick. La ville patricienne de la côte Est des États-Unis avait bu toute la nuit. En hommage au Saint qui porta le christianisme en Irlande, les Dubliners de la Nouvelle Angleterre avaient uriné leurs Guinness au pied des arbres des parcs de Boston. Ce soir-là, qui donc pour s’étonner que deux hommes se déguisent en policiers dans une auto aux phares éteints. Là, garée, sur Palace Road. Qu’ils sortent, nonchalants, et se présentent à la porte latérale du musée Gardner. Un, puis deux coups de sonnette. Il était 1 heure et 24 minutes du matin. A l’intérieur, un gardien terminait sa ronde, l’autre somnolait au poste de contrôle. Rick, 23 ans, et Randy, 25. Les Minotaures chargés de protéger l’exceptionnelle collection Gardner avaient l’âge de Rembrandt, celui de l’autoportrait du premier étage. Rick a hésité, c’est vrai. Ouvrir la plus grande collection d’art privé au milieu de la nuit ? Même à des flics ? Il a regardé de nouveau l’écran de l’interphone. Une casquette de policier, un insigne, des lunettes, une moustache. Il a entendu la voix qui répétait « police » et prétextait un contrôle de routine. Étaient-ils seulement policiers ? Nouvelle sonnerie. Surtout éviter les problèmes. Alors la porte, Rick l’a ouverte. Et les policiers, vrais ou faux, sont entrés. 

On the right the stolen painting : Johannes Vermeer (1632 – 1675) – The Concert, 1663-1666. Oil on canvas, 72.5 x 64.7 cm  © IsabellaStewartGardner Museum

Le plus grand casse de l’histoire de l’art pouvait commencer. 

Les deux hommes ont demandé à Rick d’appeler au talkie-walkie son collègue qui effectuait sa ronde dans les salles du musée. Randy, come back, police are here. Quelques minutes ont suffi. Pour ligoter les deux gardiens, leur passer un ruban adhésif sur la bouche, les enchaîner à des tuyaux dans le basement. Bien sûr, ils auraient dû voir que la moustache postiche du premier homme pendait, que le grimage de l’autre bavait, que c’était de la triche.

John Singer Sargent (1856–1925) . Isabella Stewart Gardner, 1888. Oil on canvas, 190 x 80 cm

Trop tard.

Le musée désert et ses quelque 10 000 œuvres étaient livrés aux deux cambrioleurs. C’est là que le fait divers est entré dans la grande histoire, celle de l’art. On prend quoi ? Que voler quand on a devant soi un musée imaginaire pour de vrai ? No limit, tapis. Un Manet de la chambre bleue du premier étage, le Matisse – terrasse à Saint Tropez – du salon jaune, un Raphaël du salon italien, un Van Dick, un Rubens, le Botticcelli à l’incroyable netteté – la vierge, l’enfant et l’ange -, ce Bellini près de la fenêtre ou le Philippe IV à la triste figure, si blanche, tellement étroite, à en mourir, de Velasquez ? 

Attributed to Paolo Uccello (1397 – 1475). A Young Lady of Fashion, 1462-1465. Oil on panel, 44.1 x 31.8 x 3.2 cm

Left image : Sandro Botticelli (1444-1510). Virgin and child with an angel, 1470-1474. Tempera on panel, 85 x 64.5 cm

Dehors, les cris de joie et d’ivresse sur des accords de musique irlandaise sentaient la bière et montaient jusqu’ici, assourdis mais si proches. La Saint Patrick battait son plein quand eux – mais qui ? – arpentaient pendant une heure et trente-et-une minute le palais vénitien reconstitué par Isabella Gardner au cœur de Boston. 

Le premier homme s’est immédiatement rendu dans le salon hollandais comme l’ont attesté les détecteurs infra rouge de mouvements qui ont tout enregistré. A l’aide d’un couteau ou d’un cutter, il s’est saisi des toiles de Vermeer et des deux Rembrandt. Les cadres ont été retrouvés brisés sur le sol de marbre. Avec son complice, il s’est aussi emparé d’un Manet et de dessins de Degas avant de dégager un aigle napoléonien de son socle et d’emporter un vase chinois. 

Isabella Stewart Gardner Museum

Il y avait tout le reste à voir ou à voler. Mais non, ils ont dévalé l’escalier. Un dernier salut aux gardiens prisonniers. Salut les gars. See you. Treize œuvres et pas une de plus. 

C’était fini. 

Une voiture les attendait à l’angle de Palace Road et de Tetlow Street. Et ils sont partis avec la bande vidéo du système de surveillance, laissant le plus grand cambriolage d’œuvres d’art du siècle sans image.

Trente-cinq ans après, le butin, estimé entre 500 millions et un milliard d’euros, n’a pas été retrouvé. Les coupables dont on ignore tout courent encore en dépit des récompenses pécuniaires promises. Pourquoi ces œuvres et pas d’autres ? C’est le plus grand mystère de cette nuit du 18 mars 1990. Rapine mafieuse et ignare ? Ou vol d’experts pour le compte de collectionneurs qui auraient transmis à deux malfrats de Dorchester leur liste de courses ? On n’en sait rien. 

Anthony Amore, pourtant, enquête.

Il a été nommé directeur de la sécurité du musée et investigateur en chef chargé de retrouver les œuvres. Vingt ans de traque, pas une piste. Il conclut seulement que les malfaiteurs visaient Rembrandt : la preuve, ils ont découpé deux toiles, « Le tonnerre » et « La femme et le gentilhomme en noir », toutes deux de 1634 ; et ils se sont attaqués à l’autoportrait de l’artiste, avant de l’abandonner dans son cadre au pied d’un coffre. Sans doute trop volumineux à porter car peint sur bois. Rembrandt, qui a produit 2 000 œuvres, est, avec Picasso (auquel il faut attribuer plus de 20 000 œuvres) l’artiste le plus volé de l’histoire selon l’investigateur en chef. Les voleurs seraient venus pour Rembrandt. Et lui seul. Notre expert est formel. Les dessins de Degas de moindre valeur et l’aigle napoléonien, et même le Vermeer, nos deux criminels de l’art les auraient emportés pour le fun. Comme les auteurs d’un hold up dans une banque subtiliseraient le stylo du caissier après avoir entièrement vidé le coffre. Merci l’ami, sans rancune. 

En ce 24 janvier 2025, la nuit de Boston est glacée et, à notre tour, nous cherchons l’œuvre qui compte. Celle qui restera. La Charles River nous sépare du MIT et d’Harvard ; elle est gelée ; des névés de neige font espérer Whistler et ses paysages d’hiver. Dans le musée qui va bientôt fermer, des yeux de verre attendent. Les cadres vides sont les fenêtres de nos amours absentes. 

Derrière sa façade qu’on dirait d’une miroiterie de brique, rien ne laisse deviner le palais vénitien que la riche Isabella Gardner fit construire à la fin du XIXème siècle pour le transformer en musée en 1903. À sa mort en 1924, Isabella Gardner a légué le palais et ses œuvres à la condition expresse qu’aucune ne soit déplacée. Que surtout  rien ne bouge, programme rêvé pour un conservateur en politique ou en chef. Seule une galerie de verre, dessinée par Renzo Piano, a été ajoutée en 2012 devant le bâtiment. Alors, parce que tout doit rester en l’état, à l’emplacement des toiles dérobées demeurent les cadres vides. Autant d’yeux de verre qui vous regardent, eux béants et vous béats. Ces cadres aux œuvres absentes ont inspiré Sophie Calle (Disparition, 2000, Editions Actes Sud) et nourri la chronique de romans à clefs, de remakes de Lupin et des séries Netflix (This Is Robbery) et de la BBC (The Billion Dollar Heist). Ou encore Stolen, le documentaire de Rebecca Dreyfus pour la chaîne publique américaine PBS.

Isabella Gardner n’aimait pas la lumière. Et ça se voit. On visite sa maison dans la pénombre. Le spectateur passe de salle en salle sans guide. Elle souhaitait que le public se perde, tâtonne, avance dans sa nuit, sans ces lampes torches terribles dont font office, dans les musées, les cartels sous les œuvres vous disant quoi voir et quoi penser. Les Etats-Unis sont un pays jeune, déclarait Gardner, je veux partager la beauté avec le plus grand nombre. Qu’ils découvrent eux-même. Pas de cartel, pas d’étiquette. Ici l’art pour tous s’offre sans noms propres ni commentaires de bas de page, ces grands encombrants (avec les vidéos) des musées d’aujourd’hui. 

Notre tableau préféré a lui aussi été volé.

Son nom, « Le concert ». Facile à transporter, il n’est  pas très grand, 72,5 centimètres par 64,7 centimètres. Une huile sur toile de 1666 parmi les quelque 34 que Vermeer a peintes. Les deux voleurs savaient-ils que l’artiste, né et baptisé à Delft en 1632, était mort en 1675 dans un état de pauvreté absolu laissant derrière lui onze orphelins ? Pauvres petits. Isabella Gardner, qui ne l’ignorait pas, a acquis « Le concert » en 1892 à Paris lors d’une vente de la collection Thoré-Bürger. Elle a enchéri plus que le musée du Louvre et la National Gallery de Londres et donc emporté aux Etats-Unis cette toile fascinante qui paraît vous tourner le dos : une femme au clavecin, une autre chantant tandis, un joueur de luth. Pas un regard pour nous, le spectateur. Au sol, des cabochons de touches noires et blanches font office de partition. Et dans le tableau, d’autres œuvres – un bout de tapis ou de rideau, des étoffes et des vêtements, un paysage d’Arcadie sur le couvercle du clavecin, une entremetteuse sur la droite et un paysage à gauche – dessinent l’horizon d’une promesse. Celle du sexe peut-être, de la mort sans doute, d’un Dieu calviniste certainement. « Le concert » est l’une des treize œuvres de Vermeer comprenant des tableaux dans le tableau. Ces mises en abîme ne sont pas là pour conter, seulement pour ouvrir la croisée d’une fenêtre sur un monde en mode mute.

Isabella Stewart Gardner Museum- Boston

Silence. Il va se passer quelque chose. La musique, écrite sur le sol monte, saisit les trois personnages, lesquels à la façon que nous enseigne le structuralisme, disparaissent en tant que personnes ou objets – qu’importe -, pour que ne restent que les relations, les liens, les rapports qui les unissent. Ils n’ont pas besoin de nous. Seulement d’un Dieu qui n’arrivera ni par la fenêtre sur la gauche de la toile, ni par les tableaux suspendus dans l’œuvre. Il se révélera au milieu d’eux à la façon du Saint Esprit se faisant soudain familier du siècle. 

Alors qu’est devenu le tableau dérobé de Vermeer ? Les deux voleurs l’ont emporté, par hasard peut-être, mais où ? Aujourd’hui nous n’avons plus que les photos. En souvenir de sa fenêtre, de sa lumière d’hiver. Du jaune, de l’ocre, de son bleu. Du violon, du clavecin, du luth. Oui,  « Le concert », une peinture de l’attente, des choses et des êtres qui se posent, en suspens pour entendre. Paul Claudel, dans l’Oeil écoute, dit très exactement cela : on voit et on écoute plus qu’on ne lit chez Vermeer. Oubliez l’Italie et sa peinture narrative, toutes ces œuvres qui ouvrent sur des récits. Vermeer déploie seulement une carte, une mappemonde de l’intime, l’espace fermé du dedans. Les meubles et les objets, au premier plan, font obstacle. Pire, les personnages de Vermeer, souvent de dos ou de profil, ne cherchent visiblement pas à accueillir le spectateur. Daniel Arasse évoque cette obstruction visuelle qui ne permet pas au spectateur d’entrer dans le tableau et encore moins d’y rester. On regarde donc avec les yeux, et l’on reste sur le seuil du secret des familles. Le mémoire de Sandra Deslandes, « Les Stratégies visuelles » chez Vermeer (octobre 2023), est à cet égard éclairant. L’espace représenté par Vermeer se referme sur lui-même, écrit-elle, « en obstruant visuellement la porte d’entrée du spectateur dans l’œuvre. »

Oeuvre fermée donc, « Le concert » de  Vermeer est une scène de genre, une scène de tous les jours. Jacques Rancière la qualifie de mélange des hétérogènes, combinant les éléments disparates de la vie commune et prosaïque. La nôtre. Celle des choses qui sont là pour ce qu’elles sont. Et pas pour plus. Les plis du quotidien. L’anecdote des jours. Les détails communs qui n’ont rien de particulier et pourtant autant de valeur que l’histoire – la grande -, les mythologies et les dieux. Inutile de chercher la syntaxe de textes sacrés, les codes à déchiffrer, les références savantes. 

Avec Vermeer le tableau n’est pas une fenêtre sur le monde, c’est le monde dans la  fenêtre.

Il fallait y penser. Mais alors, sur quelle cimaise et chez quel génie du mal « Le concert » se cache t-il aujourd’hui ? Ou, pire peut-être, dans quelle cave pourrit-il ? Plus de 80% des œuvres d’art volées sont retrouvées, nous dit l’expert Anthony Amore. Souvent peu après les faits, parfois plusieurs dizaines d’années plus tard. Ils finissent par ressortir comme l’acné sous la peau après des vacances au soleil.

L’enseignement de notre visite de nuit au musée Gardner, le seul sans doute : les deux voleurs de l’autre nuit, celle de mars 1990, avouèrent que leur complice, le troisième homme de l’affaire, c’était nous. Le spectateur qui se demandait ce qu’il volerait dans le musée. Ce qu’il emporterait s’il était à leur place. Conscient que regarder, au fond, c’est garder quelque chose de ce que l’on voit et donc, aussi, prendre.

Spectateur et voleur.

Voilà. Cicéron se lamentait déjà des vols d’œuvres d’art commis par Catilina. Et nous de dire après lui : jusques à quand Catilina abuseras-tu de notre patience ? En latin, ça donnait cela : Quosque tandem Catilina abutere, Catilina, patientia nostra ? Et dans le cas qui nous occupe dans la  nuit du musée Gardner, aux voleurs nous aurions dit : alors, vous nous le rendez, les gars, notre Vermeer ?

Le musée offre 10 millions de dollars à qui rapportera les œuvres.

N’hésitez pas à appeler + 617 278 5114 ou à envoyer un mail à theft@gardnermuseum.org. Anthony Amore le responsable de l’enquête pour le musée garantit l’anonymat et la confidentialité. Et pour le Vermeer, vous pouvez contacter benoit.gausseron@gmail.com.

Isabella Stewart Gardner MUSEUM

25 Evans Way
Boston, MA 02115
617 566 1401 
information@isgm.org

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