Anselm Kiefer (né en 1945) – Centre Pompidou et BNF

 

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A Paris deux expositions célèbrent l’artiste allemand Anselm Kiefer, l’une à Beaubourg, où sont exposées entre autres les toiles de jeunesse très fortes et celle – à mon avis – plus poétique à la BNF.

Anselm Kiefer est né en 1945, date de la ruine du IIIe Reich et on ne peut oublier cette guerre quand on découvre son oeuvre, cette guerre omniprésente, cette guerre épouvantable qui l’a marqué au plus profond de lui, cette guerre qu’il porte comme une marque indélébile. Enfant il découvre la guerre sur un disque produit par les Américains. Il y entend alors Hitler, Goering, Goebbels, ce disque, il l’apprendra par coeur !

"Resumptio"- 1972 (détail Anselm Kiefer - Centre Pompidou ©Thegazeofaparisienne

« Resumptio »- 1972 (détail
Anselm Kiefer – Centre Pompidou
©Thegazeofaparisienne

Il découvre la Shoah et c’est un choc effroyable. Il ne conçoit pas être un artiste allemand et se pose cette question existentielle : comment peut-on peindre après la Shoah ?

Il se donne le devoir de tout réinventer, comme le poète Paul Celan qui réinventera un langage.

Anselm Kiefer soulève l’importance de sa responsabilité d’artiste et va entreprendre un travail de mémoire et prendre à bras le corps cette « histoire allemande » qu’il interprète à sa façon en sortant des sentiers battus de l’académisme allemand.

« Mon idée du temps est que plus on retourne vers le passé, plus on va vers le futur. C’est un double mouvement contradictoire qui étire le temps… » Anselm Kiefer

"Heroisches Sinnbild III" 1970-1971. Anselm Kiefer - Centre Pompidou ©Thegazeofaparisienne

« Heroisches Sinnbild III » 1970-1971.
Anselm Kiefer – Centre Pompidou
©Thegazeofaparisienne

Etudiant des Beaux-Arts, il se met en scène, enfile les bottes d’officier de son père et se fait photographier à travers l’Europe en faisant le salut nazi. Evidemment son geste est très mal perçu et pourtant il veut par cette attitude montrer qu’il s’empare désormais de  son histoire. Il  veut sortir l’Allemagne de son mutisme et du refoulement de son passé et lui jeune artiste décide que ce qui a été effacé doit resurgir. Il se lance dans un combat grandiose contre l’oubli. Un mot allemand, complexe et difficile, traduit ce travail sur la mémoire et le rapport à l’histoire immédiate : « Vergangenheitsbewältigung ». Ce mot allemand désigne le moyen de gérer le passé : il est formé sur les mots Vergangenheit (passé) et Bewältigung (action de surmonter, accomplissement d’une tache).

Pour cela Anselm Kieffer devient un alchimiste et invente des techniques, il utilise le plomb, la cendre, la glaise, la paille, le sable ces oeuvres sont à la fois des peintures et sculptures de la poésie.

 « il y a déjà de l’esprit dans la matière » Anselm Kiefer

Anselm Kiefer - Centre Pompidou ©Thegazeofaparisienne

Anselm Kiefer – Centre Pompidou
©Thegazeofaparisienne

Anselm Kiefer réécrit les mythes, imagine une symbolique que je découvre dans ses oeuvres la palette tenue par des cordes en feu évoquant sa position fragile de peintre, l’escalier  lien entre la terre et le ciel, la forêt avec un point de fuite central très lointain, le serpent qui peut être aussi symbole de l’ange, le « seraphim », qui tente d’aller vers le ciel,  par cet escalier conduisant à une porte close.

L’architecture d’Albert Speer va renaître de ces cendres, la salle de la Chancellerie du IIIe Reich brillera à nouveau du moins de loin, de près ce ne sont que déchirures, destruction, ruines qui apparaissent alors au regard du spectateur qui s’approche de l’oeuvre.

Anselm Kiefer - Centre Pompidou ©Thegazeofaparisienne

Anselm Kiefer – Centre Pompidou
©Thegazeofaparisienne

Destruction et reconstruction vie et mort montage et démontage, le ciel et la terre sont des thèmes récurrents, lui-même me semble être à la fois si fort et si fragile. Je suis impressionnée par ce travail titanesque qu’il a entrepris, ces  innombrables pellicules qui se déroulent sous nos yeux dans ce baraquement de deux étages en plomb installé au centre Pompidou. Du haut de l’édifice on aperçoit une eau croupie au sol. Je ne sais que penser, ces oeuvres nous glacent et nous émerveillent à la fois.

« Steigend, steigend, sinke nieder. » (« En montant, en montant vers les hauteurs, enfonce-toi dans l’abîme »). Ce titre vient d’une citation de Goethe dans Faust, lorsqu’il descend chez les mères*. J’ai collé toutes les photos que j’ai faites depuis que je fais des photos sur des rubans de plomb. Comme des films, mais c’est paradoxal parce que la raison d’être d’un film c’est d’être transparent, de laisser passer la lumière pour être projeté. Collées sur le plomb, ces images ne sont plus visionnables, visibles. C’est l’exposition de ma vie parce que ce sont des photos que j’ai prises tout au long de ma vie, des milliers de photos. Et pourtant je les cache, c’est un cache. » Anselm Kiefer

Anselm Kiefer - BNF ©Thegazeofaparisienne

Anselm Kiefer – BNF
©Thegazeofaparisienne

La photographie devient de plus en plus importante pour lui, il a constitué énormément d’archives qu’il remet en situation en créant des œuvres. Anselm Kiefer s’inscrit dans la lignée de l’artiste archiviste, thème abordé par Philippe Dagen.

Boulimique de connaissances il va lire les textes sacrés du judaïsme, la religion du Livre par excellence, du Talmud, de la Kabbale, ces thèmes de la mystique juive vont passer au premier plan, comme cette Lilith, première femme d’Adam, femme tueuse, dominatrice qui apparaît telle une ombre noire au dessus d’une ville. Le livre devient ainsi une alchimie et une thérapie

Dans les années 90 il va voyager de la Babylone antique aux terres de Palestine et Israël, qu’il va photographier et qui l’inspireront comme ce tableau « Osiris und Isis ».

Anselm Kiefer - Centre Pompidou ©Thegazeofaparisienne

Anselm Kiefer – Centre Pompidou
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Puis retour de la couleur, des fleurs qui font penser aux champs de Van Gogh, mais aussi toujours de  la poésie les « Fleurs du mal »  de Baudelaire, Kiefer a déclaré qu’il aurait aimé être poète et que par défaut il était devenu peintre.

Anselm Kiefer est un grand romantique et il le prouve dans cet hommage à Madame de Stael, cette femme de lettres brillante, qui en pérégrination avec Benjamin Constant en Allemagne, a écrit son livre De l’Allemagne qui annonce le romantisme, elle fait un portrait de l’âme allemande, candide et sentimentale, opposée au rationalisme froid et conquérant de l’esprit français. Anselm Kieffer, qui vit et crée en France, choisit ainsi une figure mythique, à l’origine des célèbres malentendus franco-allemands, qui se poursuivent encore avec la fameuse exposition du musée du Louvre, « De l’Allemagne ».

Pour cette dernière salle qui lui est dédiée, il imagine une installation en trois dimensions des champignons stèles funéraires avec noms des romantiques allemands, des champignons car ces intellectuels avaient un goût pour paradis artificiels.

Mais toujours il nous dirige tel un chef d’orchestre là où il le décide et lorsque j’imagine de l’apaisement avec Mme de Stael je me trouve face à un lit avec mitraillette et couverture de plomb avec nom weike meinhoff!

Anselm Kiefer - BNF ©Thegazeofaparisienne

Anselm Kiefer – BNF
©Thegazeofaparisienne

« En revanche, lorsque je suis allongé dans cette posture de yoga, c’est en lien avec le bouddhisme, avec le sentiment d’être englouti dans la nature qui se reforme.
Tu meurs, ton cadavre se dégrade dans la nature et nourrit l’arbre. C’est plus lié à la question des cycles biologiques, de l’histoire du cosmos, oui c’est ça, l’histoire du cosmos. » Anselm Kiefer

Anselm Kiefer - Centre Pompidou ©Thegazeofaparisienne

Anselm Kiefer – Centre Pompidou
©Thegazeofaparisienne

Les livres sont essentiels pour lui, il a constitué énormément d’archives qu’il remet en situation en créant des œuvres. La BNF expose ses livres sculptures, qu’il a mis en scène lui-même, une bibliothèque idéale où se mêlent documents, peinture, écritures. Les pages gigantesques s’étalent devant nous, sublimes, les étagères présentent des reliures en plomb, les tournesols brûlés quittent les pages et s’installent en bouquet, la forêt devient un écrin pour le livre. Mais c’est aussi le livre en cendres dont le contenu a disparu et qui entretient ce mystère avec l’idée que dans la tradition juive, la connaissance est réservée à certains initiés et se rend accessible par l’herméneutique. Le livre symbole de la connaissance, de la mémoire est présenté tel un dieu dans son temple. C’est aussi le livre en cendres, réminiscence des autodafés nazis dès la prise du pouvoir par Hitler, des synagogues incendiées de la Nuit de Cristal (9 novembre 1938) et, surtout, de la Shoah, le génocide et la destruction des Juifs d’Europe par les Nazis. Anselm Kiefer est un artiste du Livre.

Florence Briat Soulie

Anselm Kiefer - BNF ©Thegazeofaparisienne

Anselm Kiefer – BNF
©Thegazeofaparisienne

 

Centre Pompidou :  L’évènement Anselm Kiefer – 16 décembre 2015 – 18 avril 2016

BNF : L’alchimie du livre – 20 octobre 2015  – 7 février 2016

Centre Pompidou – L’évènement Anselm Kiefer

BNF – Anselm Kiefer

 

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