Hélène Guinepied 1883-1937 – Une vie pour l’art

Un château, des toiles dispersées aux enchères, un tableau chiné dans une  brocante, une signature mystérieuse H Guinepied,  des années de recherche.

Il fallait compter sur Sophie Mouchet et sur sa pugnacité pour donner un prénom à ce « H » , masculin, féminin  ?

Et enfin, révéler au grand jour ce peintre disparu dans les oubliettes d’un château au fil des ans.

Il s’agissait d’Hélène Guinepied.

Musées de Sens – l’Orangerie

Une femme dans la modernité

Une destinée hors du commun, une femme déterminée qui, très tôt, très moderne, impose sa volonté d’être indépendante financièrement. Les difficultés financières de sa famille, celles  d’un père qui meurt prématurément à 52 ans après une vie professionnelle chaotique, l’incite dans cette voie.

Hélène Guinepied vers 1930

1909, direction Ecole des Beaux-Arts, Paris

Et pourtant pas simple d’être une femme dans ces années 1900, suivre sa vocation. Hélène aime l’art, elle et sa soeur suivent des cours de dessin gratuits à Paris. S’en suit une grave dépression, dont la jeune femme se relèvera, elle réussira le concours des Beaux-Arts école accessible aux femmes depuis seulement 1897 ! . Nous sommes en 1909, Hélène à 26 ans et à partir de là, sa vie sera vouée à l’art. Elle sera reconnue et présente dans les Salons et expositions diverses.

Elle est à l’origine de la vocation de Gaston Chaissac, l’un des artistes précurseurs de ce que l’on appelait pas encore « l’Art brut » et de son compagnonnage avec Jean Dubuffet (elle donnait des cours à sa sœur aînée). Il n’est pas très surprenant qu’Hélène Guinepied soit originaire de l’Yonne, de ces terres où « la Fabuloserie » d’Alain Bourbonnais a pris racine.

Un maître à penser social et humain Jules Adler

Hélène Guinepied « Le chargement des péniches » & « Sur le port » 2 esquisses recto-verso 1912

Une méthode pour dessiner : HELGUY

Très pédagogue, elle inventera une méthode Hel Guy qui permet aux enfants de dessiner d’un trait et qui retentit d’un grand succès,  l’Illustration lui consacre 4 pages…

L’Illustration, n° 4484, 9 février 1929 – « Le Salon des moins de 15 ans » à Paris présente les dessins d’enfants réalisés grâce à la Méthode Helgui

Une entrepreneuse : Hélène Guinepied crée des ateliers de broderie

Egalement, entrepreneuse hors pair, elle crée les ateliers de broderie qui font concurrence aux ateliers Martine, toujours cette volonté de rendre les femmes indépendantes, de leur permettre de travailler. Malheureusement à ce jour pratiquement plus de traces de ces broderies, tout est parti en fumée au moment de la dispersion aux enchères du mobilier du château.

Elle est l’amie de l’artiste Suzanne Labatut et la rejoint à Hossegor, où elle peint les vagues.

Hélène Guinepied « Marché couvert » 1912 cadre sculpté par son ami Alix Marquet (1875-1939)

Le lactéol origine de la fortune du frère pharmacien Paul – un château pour la famille Saint Moré

Paul Guinepied,  le frère  d’Hélène Guinepied a travaillé avec Pierre Boucard, beau-frère du photographe Jacques-Henri Lartigue, il  est l’inventeur du Lacteol,  et est aussi collectionneur, Tamara de Lempicka  a peint le magnifique portrait de sa fille Arlette. . Ayant fait fortune avec le Lacteol, Paul Guinepied, acquiert en 1916 le château de Saint Moré dans l’Yonne.

Le bleu cobalt d’Hélène Guinepied

La campagne source d’inspiration

Saint Moré sera le lieu où elle se réfugie, la campagne aux alentours, ses habitants sa source d’inspiration. Au fond d’elle-même c’est une solitaire qui aime la liberté plus que tout, les promenades dans les champs, l’eau qui coule, les couleurs des saisons, un marché, le grand parapluie des bergers… sont propices à sa palette de peinture, chaque touche du pinceau donne cette gamme de couleurs. C’est le courant impressionniste, au coeur de son travail, les paysages, les ciels qui tournent au violet, au jaune, elle peint ce qu’elle voit, un coucher de soleil sur l’eau, les personnages esquissés, les fleurs sont des taches multicolores sur la toile.. et toujours la touche de ce bleu cobalt qu’elle affectionne tant !

Hélène Guinepied « Portrait d’une femme en rose » 1918

Inspirations  : impressionnistes

Mais Hélène c’est aussi un portrait mystérieux, dans la ligne de Félix Vallotton, une femme blonde qui tient un bouquet de fleurs blanches, des iris ? les collines vertes traitées  en aplats ornés de lignes courbes vert foncé sont très surprenantes, un tableau à voir.

Hélène Guinepied « La légende de la rivière » vers 1920

Japonisme, légende de la rivière

Je suis émerveillée par  la femme qui se transforme en arbre, la légende de la rivière,  une toile ovale, un corps de femme qui prend racine dans l’eau pailletée d’or. un traitement complètement différent, pouvant rappeler la bande dessinée, mais aussi très japonisant.  Je termine par les nénuphars, du bleu à foison , une apothéose qui montre une artiste très à la page de l’Art Nouveau, avec cet engouement pour l’Asie, mais elle le traite à sa manière, soulignant le dessin à l’encre de chine.

Hélène Guinepied, une artiste féministe ?

Le spectateur ressent une délicieuse nostalgie à l’égard de ce destin de femme artiste, toujours fidèle à ses inspirations et à son style, celui des couleurs inspirées des Nabis, du Japonisme et de l’Art Nouveau. Elle a suivi son parcours sans que la déconstruction de l’art moderne ne l’affecte en apparence car il est difficile, avec de faibles témoignages, de connaître l’influence du cubisme, du dadaïsme, de l’abstraction ou du surréalisme sur son évolution artistique. Au milieu des années folles et de la mode garçonne, dont le roman éponyme de Victor Margueritte est en contrepoint un hommage rendu à la liberté d’Hélène Guinepied, puis de soubresauts agités des années 30, avec le retour à l’ordre que constitue le néo-classicisme, Hélène Guinepied a tracé son sillon, en restant fidèle à sa vocation.

Elle est ainsi une pionnière et anticipe les femmes artistes dans l’art. Cette exposition est la reconnaissance d’une artiste femme, là où aujourd’hui les femmes sont de plus en plus fêtés par la scène artistique et le marché. N’oublions pas qu’il a fallu attendre 2009 pour que le Centre Pompidou organise une exposition exclusivement consacrée aux femmes artistes depuis le début du XXème siècle, avec « elles@centrepompidou ». La consécration est lente et la reconnaissance souvent difficile lorsque les chiffres rappellent que les musées d’art moderne sont remplis à 85 % de femmes nues et à 5 % d’oeuves de femmes artistes (Guerilla Girls : « Less than 5% of the artists in the Modern Art sections are women, but 85 % of the nudes are female. »)

Il ne s’agit pas non plus de verser dans l’anachronisme car l’intimité d’Hélène Guinepied nous est inaccessible mais son inscription dans la fidélité à son art est aussi une forme d’investissement et d’affirmation dans un monde dont l’organisation et les références restent encore très masculines et dont la reconnaissance passait par le sillage d’un artiste reconnu (Camille Claudel ou Frida Kahlo). Cette exposition est l’occasion de découvrir et de regarder sereinement ces oeuvres pleines de fraîcheurs et peu étudiées car c’est une grande sérénité qui vous envahit à la vision du travail d’Hélène Guinepied.

Sophie Mouchet devant « Les brochets » d’Hélène Guinepied , vers 1922

Hélène Guinepied tombe dans l’oubli, les portes du château se ferment à jamais, jusqu’à ce jour…

1937, Hélène Guinepied meurt brutalement, la famille s’éteint petit à petit et jusqu’à cette fameuse trouvaille chez un brocanteur, il y a 11 ans, c’était comme si elle n’avait jamais existé, les portes du château de Saint Moré se sont refermées sur son oeuvre. Entre temps il y a eu une vente aux enchères en dépit du bon sens en 1995, la famille possédait une collection asiatique de premier ordre, toutes les oeuvres d’Hélène se trouvaient sur place, jugées inintéressantes, beaucoup ont été jetées aux ordures, vendues en gros, rien ne fut fait pour valoriser l’atelier, ne parlons pas des archives, des broderies…

Hélène Guinepied « les nénuphars  » vers 1930

L’Orangerie des Musées de Sens : l’exposition

Heureusement c’était sans compter l’intervention de la commissaire Sophie Mouchet qui a pu répertorier 350 oeuvres, une enquête minutieuse, certaines récupérées en miettes dans les décombres du château. Elles ont été restaurées et aujourd’hui on peut voir cette exposition à l’Orangerie des Musées de Sens dans une très belle scénographie d’Emmanuelle Villaneau.

Hélène Guinepied – Encres

Une exposition rendue possible grâce aux Musées de Sens et à son directeur Nicolas Potier, un détour à Sens pourquoi pas ?  Voir l’exposition et ensuite une visite de la première cathédrale gothique s’impose, elle possède un trésor inestimable ! Que les Parisiens n’oublient pas que la bibliothèque Forney est installée dans l’hôtel des archevêques de Sens lorsque Paris n’était encore qu’un diocèse suffrageant de l’archevêché, jusqu’au règne de Louis XIII en 1622.

Florence Briat Soulié

Hélène Guinepied (1883-1937)

Toute une vie pour l’Art

Orangerie des Musées de Sens

Jusqu’au 29 avril 2019

https://www.musees-sens.fr/

Association Hélène Guinepied :

https://www.helene-guinepied.fr/

Catalogue :  »Hélène Guinepied, toute une vie pour l’art » – Sophie Mouchet

Catalogue de l’exposition : 152 pages, 22 x 28 cm, édité par l’Association Hélène Guinepied.Textes de Élise Dubreuil, conservatrice au musée d’Orsay, département des Arts décoratifs – Sophie Mouchet, présidente de l’Association Hélène Guinepied et spécialiste de l’œuvre – Françoise Reginster-Le-Clanche, directrice de la Conservation départementale du Loiret.

Prix de vente public : 25 €

Boutique des Musées de Sens

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