Scrivere Disegnando, l’écriture jusqu’à la folie..

Cette exposition fascine. Elle nous emmène aux confins du réel et de la folie, en terres inconnues, brumeuses. Cette exposition parle de « l’écriture et son ombre ». Une écriture ou plutôt des écritures particulières, libérées de toute fonction de communication. Elles ont été créées de toute pièce, sans référent autre que leurs créateurs. De nouveaux alphabets aux formes mystérieuses conçus comme on bâtit des mondes. L’écriture devient un univers à part, illisible; au delà d’un message, elle exprime l’indicible, le fantasmagorique, des ailleurs imaginaires loin de notre réalité.

Elijah Burgher (né, 1978), Vue de l’exposition Scrivere Disegnando au CAC Genève, ©Centre d’Art Contemporain de Genève. Photo Mathilda Olmi

Il a fallu trois ans, à Andrea Bellini, directeur du Centre Contemporain de Genève et à Sarah Lombardi, directrice de la Collection de l’Art Brut de Lausanne pour créer cette incroyable et ambitieuse exposition. Elle réunit une centaine d’artistes. Beaucoup sont liés à l’Art Brut et ont conçu leurs oeuvres en asiles psychiatriques ou maisons de repos, d’autres sont des artistes du XXème siècle ou contemporains, qui ont inventé un nouveau langage.

Maria lai, minuscule livre cousu une écriture asémantique (dénuée de sens ou d’interprétation) 1979, Courtesy of Collezzione Giuseppe Garrera Roma, Photo Giorgio Benni

La parole des femmes

Au début du XX ème siècle, la société est encore fortement patriarcale. Les femmes sont encore très peu visibles et audibles socialement ou politiquement. Elles sont même méprisées en tant qu’artistes. Dès lors, l’écriture mystique, viscérale voire délirante est un refuge à leur parole, un exutoire de leur monde intérieur, un instrument de leur expression artistique. L’exposition, Scrivere Disegnando, consacre un grand espace à leurs créations .

Alphabets d’Hélène Smith réécrit aléatoirement grâce au robot de Jürg Lehni Courtesy et © Centre d’Art Contemprain de Genève, exposition Scrivere Disegnando

Passionnant, Andrea Bellini nous conte chacune de ces histoires aussi bizarres que captivantes. Celle d’Hélène Smith (1861-1929), médium Genevoise qui durant ses transes de spiritisme, voyageait dans le monde des Martiens ou celui des princesses d’autres temps, telles Marie-Antoinette ou Simandini, princesse Indienne du XV ème siècle!! En état hallucinatoire, elle écrit compulsivement des messages dans des langue « ultra-martienne » et uranienne , ou d’autres alphabets proches du sanscrit. A l’entrée de l’exposition, le robot « Otto » conçu par Jürg Lehni, réécrit aléatoirement, sur un grand tableau noir, ses signes graphiques. Celle de Laure Pigeon (1882-1965), qui pratique également le spiritisme. Elle trace à l’encre bleue des motifs à volutes, des prophéties à l’écriture illisible, et des noms, dont celui de l’Apôtre Pierre, qu’elle prétend avoir épousé dans une vie antérieure!

Jeanne Tripier – image: Sarah Baehler , atelier numérisation, Lausanne

Jeanne Tripier (1869-1944), elle, est internée en hôpital psychiatrique. Elle se consacre à une « mission secrète », dictée par des voix qu’elle entend. Notamment celle de Jeanne d’Arc, dont elle signe certaines de ses oeuvres. Elle brode ou dessine, parachevant ses créations parfois de vernis à ongles, teintures pour cheveux ou médicaments. J’aime particulièrement cette broderie énigmatique qui me fait penser à un cerveau humain.

Ecrire pour calmer les névroses

Remplis de références militaires, les écrits et dessins de Joseph Heuer, interné définitivement à 33 ans, lui permettent d’évacuer sa rancoeur et ses colères liées aux délires qui l’assaillent. Orthographe fantaisiste, inscriptions à l’envers forment un tout incompréhensible et mystérieux.

Joseph Heuer, photo Thegazeofaparisienne

Plus loin, les impressionnantes enluminures illustrées de textes minuscules d’Adolf Wölfli sont d’une beauté troublante. Quelle minutie, quelle précision, quelles merveilles! Abandonné par son père alcoolique, Wölfli a connu une enfance et une adolescence très difficiles. Placé dans de nombreuses familles il subit des sévices avant d’agresser lui-même de jeunes enfants. Diagnostiqué schizophrène, il est interné à l’âge de 30 ans jusqu’à sa mort. Très agité, il se calme quand il dessine et écrit. Extrêmement prolifique, il a créé pas moins de 25 000 compositions alliant dessins, textes littéraires et notes de musiques qui retracent la vie imaginaire de Saint Adolf, son alter ego intérieur.

Adolf Wölfli photo ©thegazeofaparisienne

Ecritures obsessionnelles et répétitives

Greta Schöld, « Florence 1966 », photo ©thegazeofaparisienne

Avec Greta Schödl, l’écriture s’apparente à la pratique du tissage. Un seul mot, tracé à l’encre, est répété obsessionnellement en séquences linéaires. La trame est accentuée par des points ou des traits de feuilles d’or. La présentation du CAC de Genève nous montre une sublime oeuvre, « Florence 1966« , où l’artiste évoque la terrible inondation qui a frappé la majestueuse ville Italienne.

Dadamaino (1930-2004), photo Thegazeofaparisienne

De la même manière Dadamaino, bouleversée par le massacre des réfugiés palestiniens en 1976 et désespérée de n’y pouvoir rien faire, conçoit « Alfabeto della mente » (1977). Au départ, elle trace sur une feuille des traits verticaux et horizontaux qui forment des H- la lettre muette de l’alphabet- qu’elle reproduit sur toute la surface. Chaque jour , elle réitère cette pratique avec un signe différent, qu’elle fait à main levée, et répète sur toute une page. Plus de cinq cent de ces feuilles de tailles et matières diverses, ont été exposées à la Biennale de Venise de 1980.

Créer de nouveaux mondes

Codex Seraphinianus, photo thegazeofaparisienne

Certains artistes créent de nouveaux alphabets comme les fondements d’univers imaginaires .

C’est le cas de Luigi Serafini (né en1949 ). Il conçoit, dans sa jeunesse, la première oeuvre de sa vie le « Codex Seraphinianus« . Une oeuvre incroyable, qualifiée par certains du « livre le plus étrange du monde ». Le Codex de Serafini, tout comme le manuscrit de Voynich (XVème siècle), fait partie des livres uniques de la bibliographie universelle. En 1976, l’architecte et designer Italien se lance dans ce projet fou qui lui prendra trois années: la genèse d’un monde imaginaire par l’invention d’un langage. Le Codex est un livre immense qui réunit plus d’un millier d’illustrations surréalistes, présentées comme dans un inventaire encyclopédique. Il est écrit dans un alphabet asémique totalement incompréhensible pour tous, ce qui lui permet, selon la volonté de son créateur, de dépasser toute barrière linguistique et de toucher ainsi à l’universalité. Publié en 1981, le Codex Seraphinianus, fait figure de référence dans le monde entier, il jouit d’un immense succès qui ne cesse de croître encore aujourd’hui.

Codex dans son édition originale de 1981, « Le livre le plus étrange du Monde »

De son côté, Reinhold Metz (né en 1942), nous offre un voyage extraordinaire au coeur du Moyen Âge Espagnol. Obsédé par l’illustre roman Don Quichotte de Cervantès , il en réalise une mise en scène visuelle, calligraphiée et enluminée, absolument magnifique. Son ouvrage comprend 270 pages non reliées.

Reinhold Metz , photo thegazeofaparisienne
Reinhold Metz , photo thegazeofaparisienne

L’oeuvre colorée de la série Shaman, de Giorgio Griffa (né en 1936), présentée dans l’exposition, joue du dialogue de formes abstraites et de lettres mystérieuses pour évoquer l’envoûtement des incantations chamaniques.

Andrea Bellini devant l’oeuvre de Giorgio Griffa , serie Shaman, photo: thegazeofaparisienne

Cette fois encore, Andrea Bellini présente au Centre d’Art Contemporain de Genève une exposition extraordinaire, qui frappe en plein coeur. Elle mériterai d’être vue par une très large audience, mais comme les autres événements actuels, elle doit malheureusement se cacher désormais derrière des portes closes. Partager avec vous un aperçu de cet accrochage est pour moi un grand bonheur.

Caroline d’Esneval

Pour en savoir plus :

Exposition Scrivere Disegnando

Commissaires d’exposition: Andrea Bellini et Sarah Lombardi

3 réflexions sur “Scrivere Disegnando, l’écriture jusqu’à la folie..

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