Lectures d’été

PAR SEVERINE LE GRIX DE LASALLE

DEUX EMOTIONS

Il y a des livres qui touchent, intéressent, amusent ou font réfléchir. Et il y a des livres qui provoquent des petits bouleversements intimes, on ne sait pas vraiment quelles lignes ils font bouger et ce qu’il en restera, mais ils déplacent quelque chose que l’on ne sait pas encore nommer. Ce doit être sûrement très personnel, chacun faisant ses propres rencontres littéraires. Ces deux livres là vont rejoindre mon petit panthéon personnel.

©MarieGraph

LA GRACE de Thibault de Montaigu

Bien sûr, on hésite, surtout lorsque l’on n’est pas croyant, à attaquer un livre sur Dieu, la foi et sa révélation. Et pourtant. 

Le choc entre le naturel de son style, enjoué, et la sincérité de l’expérience de l’auteur est bouleversant. Touché par la grâce, essayant de comprendre que faire de cette révélation –

« alors j’ai senti en moi un point, une minuscule fleur de lumière qui commençait à grandir…et je me demandais s’il me serait donné de la garder en moi vivante » -,   il enquête sur la vie de son oncle Christian, devenu franciscain à 39 ans après une vie agitée, qui se dépouille de tout : « le miracle de l’espérance, c’est accepter ce qui va venir, l’accepter quoiqu’il arrive ». 

Un passage notamment donne à comprendre, avec des mots simples, des mots à nous : 

« dans l’extase divine comme sexuelle, il y a à l’œuvre la même force. Le même mystère dans lequel je me libère de ma propre finitude pour toucher une forme d’absolu. Je me transporte en dehors de moi-même pour m’unir à quelque chose qui me dépasse Dans le sexe, cette extase s’évanouit aussitôt, c’est la petite mort. Elle s’évanouit dans les drogues. C’est la descente. Elle s’évanouit à chaque fois que je retombe en moi même, dans toute la pesanteur de la chair.  De même pour la violence, le jeu, les sports extrêmes.  Je cherche à m’arracher à mon propre corps pour faire du simple présent un fragment d’éternité.  A repousser mes pauvres limites humaines pour ressentir l’espace d’un instant le vertige de l’infini. Le vertige de Thérèse »

Même si je n’ai eu ni révélation, ni conversion, ce livre, une fois refermé, continue sa petite musique.

SANS ALCOOL de Claire Touzard

A l’heure des rosés d’été, cela peut paraitre un peu plombant…mais c’est un livre punk ! Ou l’on découvre qu’être sobre est le summum de la rébellion. 

J’ai ouvert ce livre, dont on a beaucoup parlé, pour de mauvaises raisons j’avoue : un peu de voyeurisme pour les comportements extrêmes qui font toujours frissonner, un peu de réassurance et de déni (pas moi, pas moi, je n’en suis pas là bien sûr). Et derrière le récit de son sevrage, très bien écrit, sans apitoiement et sans concessions pour elle-même, avec une honnêteté intellectuelle rare, il y a de belles idées. 

Une tendresse infinie pour les alcooliques, fragiles, que nous sommes tous un petit peu. Jamais, elle ne cherche à culpabiliser.

Une déconstruction en règle de l’alcool comme compagnon indispensable et encombrant de notre art de vivre à la française : « Les gens se violentent, se mettent en danger, s’entretuent, s’insultent, ruinent les trottoirs, éclats de bouteilles, éclats de voix, humilient leurs conjoints à un dîner (…) : on comprendra toujours un peu. L’ivresse n’est pas un défaut, c’est une excuse nationale au manque de civilité »

Une vision fraîche et sensible de la sobriété : « Je remercie la sobriété car elle permet d’entrevoir tout cela : les angles délaissés, les sentiments enfouis, les espaces abandonnés que je me réapproprie avec plus de douceur et de sérénité. Je ressens enfin ce que je dois ressentir. Avant je buvais, je fantasmais, maintenant je vis ». 

A lire sans modération, et y penser (ou pas) quand on lève notre verre. 

DEUX POLARS EUROPEENS, BIEN NOIRS

L’HERITAGE DES ESPIONS de John le Carré

Titre génial pour un dernier livre, isnt’it ? Magistrale poupée russe temporelle, où l’auteur nous offre en cadeau un espion retraité, rattrapé par son passé et nous renvoie dans les glaciales années 60. Prescience ou intuition de sa fin prochaine ? 

Quoiqu’il en soit, John le Carré règle ses comptes avec son ancien employeur et nous offre la quintessence du roman d‘espionnage, volutes de Marlboro, grosses lunettes en écailles, vrais méchants très anglais, trahisons et histoires d’amour impossibles entre agents doubles ou triples de chaque côté du Mur, dossiers secrets et planques bourgeoise, coups tordus, agents sacrifiés…

Ecriture précise, dialogues cyniques, mémos sortis des cartons d’archives de l’époque pré-numérique, personnages de film bien réels, les sixties au Royaume Uni, ça swinguait et pas que sur la musique des Beatles !

LA TRISTESSE DU SAMOURAI Victor del Arbol

Les guerres civiles sont sales, se payent longtemps et les hydres noires mettent longtemps à mourir…

L’Espagne de 1981, moderne et démocrate que l’on croyait sauvée de ses pulsions, est l’héritière de celle de 1941. Les héros tragiques sont toujours là, leurs secrets cuisent et recuisent, leurs pactes honteux les lient toujours, leurs folies se transmettent de générations en générations.  L’infidélité d’une femme en 1941 n’est toujours pas pardonnée, son héritage n’est que meurtres, enlèvements et conspirations.  Vous pouvez compter sur la construction haletante des romans de Victor del Arbol, ancien séminariste, policier pendant vingt ans à Barcelone, prix du polar européen en 2011, pour vous embarquer dans une belle noirceur aussi policière qu’historique.

DEUX MUSIQUES

SOIE d’Alessandro Baricco

Admiration totale pour cet écrivain, et pour chacun de ses livres. Celui-ci est inouï de douceur et de tristesse calme. 

Au-delà de l’histoire magnifique de ce soyeux français parti dans les années 1860 acheter des vers à soie sains au Japon – « Et il est où, exactement le Japon ? Par-là, toujours tout droit. Jusqu’à la fin du monde « -, il y a la musique des mots, la douceur de l’écriture, la délicatesse avec laquelle des sentiments très intenses sont posés, doucement, lentement. Une sensation de lecture très rare, éblouie par l’élégance des ellipses, enchantée par des choix de mise en page. On ne saura jamais qui est cette femme au yeux ronds aperçue au Japon, dont il tombe amoureux : 

« Dans la pièce, tout était tellement silencieux et immobile que ce qui arriva soudain parut un événement immense, pourtant ce n’était rien.

Tout à coup, 

sans bouger le moins du monde, 

cette jeune fille, 

ouvrit les yeux. »

On saura à peine le chagrin infini de cet homme et la tristesse muette de sa femme. Jusqu’à cette fin, cette boucle, qui vaut tous les voyages du monde, jusqu’à la fin du monde. Ce livre fait partie des livres rares, ceux qui, yeux fermés, nous laissent le souvenir d’un son et d’un toucher. Ici, celui de la soie qui glisse sous nos yeux, encore plus sensuelle que la vraie.

CANOES de Maylis de Kerangal

Maylis de Kérangal est une grande écrivain du minuscule.  Elle sait nous embarquer par la grâce d’un détail et en faire une matière littéraire poétique, étoffée, cultivée, parfois scientifique. Elle nous ouvre la porte d’univers inédits, « Tangente vers l’Est », « Naissance d’un pont », « Réparer les vivants », « Un monde à portée de main » et nous voilà tour à tour passager clandestin quelque part en Sibérie, ingénieur en Californie, professeur en transplantation cardiaque ou peintre en Belgique. 

A la lecture de son dernier opus, « Canoës «, sept nouvelles autour de la voix et de ses dissonances, on se prend à écouter comme jamais nos proches, leurs voix qui changent, leurs voix qui portent, leurs voix enregistrées, leurs voix parfois étrangères. 

Et je ne me lasse pas de ces attaques, ces premiers paragraphes , ces petits bijoux quasi humoristiques qui nous font plonger direct, comme au cinéma :  

« J’attendais le temps qui passe, renversée dans un fauteuil de dentiste incliné en position horizontale, les yeux perdus sur le faux plafond en polystyrène, les pieds en l’air et mordais dans une pâte d’alginate gout de fluor qui durcissait contre mes dents. » ou encore « Un soir de novembre, à Toronto, je dine seule au trente-huitième étage d’un hôtel au bord du lac Ontario – des linguine alle vongole vert pâles, roulées en boule dans la cuvette d’une assiette aux bords démesurés-. « 

Et jeu de piste génial, trouver le mot Canoë dans chacune des nouvelles !

DEUX ESSAIS

A LA RECHERCHE DE MILAN KUNDERA , un récit d’Ariane Chemin

Ariane Chemin est une des plus talentueuses journaliste du Monde, dont la plume mêle investigation et récit, une romancière du réel. Houellebecq, Benalla et bien d’autres en ont fait les frais. 

Sous sa plume vive, drôle et printanière, elle nous livre ici son admiration pour l’écrivain et sa fascination pour l’homme, dans un livre tout en typo, en image et en texte bien sûr. Cet homme qui a disparu, volontairement, de son vivant, encore vivant. Qui un jour a refusé l’image, traumatisé par le système politique de son pays d’origine, blessé à tort ou à raison par les accusations tardives de collaboration avec le régime qu’il a fui. Mais aussi le professeur flamboyant et adulé, devenue idole du mittérandisme, le pape de ce qui deviendra l’auto-fiction, l’écrivain refusant les traductions et trouvant le succès et son public en écrivant en français.

Le récit doit aussi beaucoup au personnage de Vera, femme, muse, agent, protectrice et manipulatrice de l’enquête que consacre l’auteure à son mari. 

Et quand un écrivain devient lui aussi un personnage de fiction, que dire de ses livres comme « La plaisanterie » ou « L’insoutenable légèreté de l’être », à lire et relire !

LES CONFLITS D’UNE MERE d’Elisabeth Badinter

Mère : attentive et aimante de seize enfants (oui seize, dont treize vivants !), femme (très amoureuse de son mari volage) , profession : impératrice d’Autriche. 

Un livre savant, passionnant, ultra documenté, qui se lit d’une traite (avec l’aide du marque page généalogique quand même pour ne pas se perdre parmi les seize) . Bien sûr, elle était un peu secondée, démultipliée dans son rôle maternel et éducatif par des dames et seigneurs choisis dans son entourage qui élevaient,  ou parfois s’appropriaient,  les enfants. Bien sûr, ses enfants ont été des outils diplomatiques utilisés comme des pions dans toutes les cours d’Europe. Mais c’était aussi une femme incroyablement moderne dans une époque où le sentiment maternel n’allait pas de soi, et qu’elle n’a jamais dissimulé. Les théories d’Elisabeth Badinter sur l’amour maternel sont connues, mais dans le cas précis pas de leçons ni de théorie, juste un constat : c’était une superwomen de première catégorie !

ET UN BONBON POUR L’ETE

UN ETE A MIRADOUR de Florence  Delay

A lire lors d’une jolie sieste ombragée, plutôt à la campagne ou dans un jardin. Un été d’antan, dans l’arrière-pays basque, une famille aimante, des personnages tendres et fantasques.  Et à la fin, « sur la colline, Madeleine a retrouvé le privilège royal de la solitude. Elle a dîné dans la cuisine d’œufs au jambon et de figues cueillies encore tièdes sur le figuier près de Somsecq ».  On les partagerait volontiers avec elle. Bel été à toutes et à tous !

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